Parcours d’une cinéphilie

Inspiré par ce dernier 24 Images qui déclare en caléidoscope son amour pour le cinéma, j’offre à mon tour une perspective sur ma propre cinéphilie, mon aveu de ma relation avec cet art qui gouverne et guide mon regard sur le monde.

Mais d’abord, qu’est-ce que la cinéphilie? Distingue-t-on le spectateur moyen du cinéphile par la seule quantification, à partir de combien de films par semaine, voire par jour, a-t-on le droit de s’autoproclamer cinéphile? Autant se demander ce qui différencie l’amant occasionnel de l’amoureux transi : la relation de l’amant à son amante en est une d’évasion, de plaisirs ponctuels et certes vivifiants mais jamais vitaux, à la limite les amants sont interchangeables, ce n’est pas tant la personne qu’un simple corps qui est au cœur de ces échanges, alors que évidemment l’amoureux transi s’attarde autant au corps qu’à la personne, celle-ci est unique et irremplaçable, il n’est plus question d’évasion mais plus de nécessité, une relation qui n’a de sens que si elle est réciproque, que si l’amoureux trouve en son amoureuse l’occasion d’un enrichissement mutuel, que plus que cette idée un peu niaise de ce One fusionnel il se trouve au contraire un décalage, un choc, une véritable rencontre donc – ainsi, bien plus que la quantité, c’est la qualité qui importe, la cinéphilie est d’abord l’amour du Cinéma, d’une idée ou d’une philosophie esthétique et éthique, et incidemment une passion pour les films qui surgissent de cette idée, qui semblent en être l’expression la plus juste, d’où cette recherche effrenée et incessante du cinéphile, prêt à tout voir, de la série B au film d’auteur, de la comédie musicale au drame d’horreur, afin de se retrouver, ne serait-ce qu’un instant, le temps d’une scène ou même d’un plan, devant cette idée incarnée, enfouie maladroitement au creux d’une production médiocre ou dans le meilleur des cas étalée superbement sur deux heures et demie, détaillée et déclinée, redéfinie par la force des images et du son, par une utilisation inventive du temps peut-être ou par une construction inusuelle de l’espace, à moins que ce ne soit par un humanisme transcendant, cette idée se révèle en tout cas grâce à une véritable recherche langagière et structurelle, dans un film donc qui aime son spectateur aussi fortement que le cinéphile aime le cinéma.

À cette quête du moment parfait préexiste nécessairement une certaine conception du cinéma qui ne peut se construire qu’au contact de films variés, à partir d’un regard curieux qui se demande soudainement, comme je le fis vers mes seize ans, pourquoi certains films dans le TV Hebdo sont cotés 7 et d’autres 1, une curiosité qui commença à se développer chez moi lorsque pour la première fois je regardai consciemment un classique canonisé, ce 2001 qui sur le coup m’emmerda, mais pas tout à fait puisque je n’hésitai pas ensuite à parcourir l’œuvre de Kubrick, premier cinéaste formateur de ma cinéphilie, suivi de près par Woody Allen, dont j’écoutai le Manhattan plusieurs fois sans comprendre ce 1 qui lui était apposé, ni ces références à ce Bergman ou à ces romans russes qu’Allen cite sans cesse et c’est ainsi qu’à partir de l’œuvre allenesque, afin de la mieux comprendre, ses écrits comme ses films d’ailleurs, je me lançai dans la lecture de Tolstoï et dans le visionnement des Fellini et des Bergman, ceux qui passaient à Télé-Québec en fait car le Vidéotron du coin était chiche en œuvres étrangères, situation qui changea lorsque j’entamai mes études en cinéma au CEGEP et que j’eus enfin accès à une vidéothèque de choix, où ma véritable cinémanie, c’est-à-dire cette propension à avaler maladivement une quantité impressionnante de films sans que cela n’implique encore la cinéphilie, bien que les deux soient reliés (le cinéphile est presque toujours un cinémaniaque, mais le cinémaniaque peut bien vivre sans être cinéphile), ma cinémanie débuta donc par ces week-ends fous où j’écoutais jusqu’à seize films, où ma volonté de tout voir se fit de plus en plus aigüe et où peu à peu j’appris à voir. Je partais de loin, il faut dire, avant ce 2001 je me régalais de Bruce Willis et je citais sérieusement Commando (« Crache ta fumée salopard! ») – peut-être d’ailleurs serait-ce plus juste de dire que ce sont ces films qui m’ont véritablement allumé, que ce sont ces explosions et ces coups de feu qui ont d’abord ouvert mon regard cinéphile, mais bon, il est plus noble dira-t-on de citer 2001 que Rambo II… Le premier grand choc déstabilisant fut probablement L’avventura, premier film si je me rappelle bien que l’on nous présenta dans un cours de cinéma contemporain et que j’ai profondément détesté tant il allait à l’encontre de tout ce que je connaissais du cinéma : Fellini, Bergman, Welles, Kurosawa restent essentiellement narratifs, je pouvais m’y retrouver malgré les différences stylistiques et de toute façon jusqu’à ce moment j’écoutais surtout du cinéma américain, j’avais passé de McTiernan aux frères Coen ou de Bay à Tarantino peut-être, d’un cinéma grand public à de légers marginaux, décalés mais cultissimes, mais encore une fois ces œuvres restent proches d’une conception plus largement répandue d’un cinéma comme art narratif et basé sur l’action, sur le « quelque chose qui se passe », alors Antonioni et son errance qui tourne en rond ne pouvait que me surprendre – d’ailleurs, au-delà de la lenteur, c’est la sensation du « rien qui se passe » qui choque, puisque la lenteur, déjà, fait partie d’œuvres plus classiques, mais l’inaction, sur deux heures et demie, étendue sur toute la durée du film, ça, c’était plus difficile à appréhender, et j’ai d’ailleurs longuement vécu avec le mauvais souvenir de cette projection incomplète – puisqu’on avait seulement le local pour deux heures – sans tenter de la compléter et d’en voir l’aboutissement et ce n’est qu’assez récemment que j’ai osé mettre le Criterion de L’avventura dans mon lecteur DVD et ainsi rectifier ce manque.Puis les films défilèrent, de plus en plus variés, après les giallo c’étaient les anime, après l’Europe de l’Est l’Asie, après les westerns le cinéma direct, puis un jour la découverte des festivals, du FNC particulièrement, à l’époque le FCMM, durant lequel je voyais une trentaine de films, jusqu’à cinq par jour s’il le fallait, et j’y découvris Haneke, Ming-Liang, Sokurov, Hsiao-Hsien, Ceylan et cet Apichatpong Weerasethakul qui préfère être nommé Joe, ce cinéma contemporain d’une extrême lenteur qui enfin m’ouvrit les yeux et me fit mieux voir car à force de scruter ces images et de me laisser bercer par leur son j’en vins à enfin apprécier le travail esthétique, à me rapprocher de ce qui constitue aujourd’hui ma vision du cinéma. Il y a eu entretemps Tarkosvki, bien sûr, et peut-être Deleuze et son image-temps, deux conceptions fortes qui eurent certes une grande influence sur ma cinéphilie, mais la coupure radicale eut lieu probablement lors de la rétrospective de Tsai Ming-Liang à la cinémathèque, en 2006 je crois, un contact intensif avec une œuvre forte et unique qui me poussa à regarder plus loin, à chercher ailleurs que dans l’action ce qui me faisait vibrer, à envisager le cinéma dans une perspective autre que narrative, car de l’action chez Ming-Liang il y en a peu, il y a plutôt une recherche formelle qui invite le regard, et à partir de cette découverte de la mise en scène je dû réévaluer ce que je croyais être le cinéma, il m’a fallu revoir mes Fellini, Bergman, Welles, Kurosawa, etc. pour me rendre compte que je n’y avais rien compris : « tiens, » me disai-je par exemple, « Ikiru n’est pas qu’un simple carpe diem, comme je l’avais autrefois cru, ça porte aussi sur le regard de l’autre, il n’y a pas que la bureaucratie, symbole du monde si l’on veut, qui emprisonne et restreint, mais aussi cet Autre qui n’y comprend rien, qui projette ce qu’il veut bien voir, comme cet artiste qui voit en Watanabe un homme qui a enfin compris qu’il est temps de vivre alors qu’il est encore désespéré et que cette révélation ne lui viendra que quelques jours plus tard, ou ces bureaucrates qui refusent de considérer son action personnelle et préfèrent croire, un peu par dépit, en l’efficacité du système, et ce fameux plan de balançoire n’est-il pas filmé à travers un complexe de jeu pour enfant, comme à travers des barreaux, n’y a-t-il pas un emprisonnement autant qu’une libération à ce moment, etc., etc. »

ikiru

Puis vint la découverte du temps et de l’espace, grâce à Tarkovski notamment, mais aussi Bresson – ah! ses notes simples, limpides et lucides, ses petits mots essentiels à toute approche du cinématographe! – enfin, le mot découverte est fort, il s’agit plutôt d’une redéfinition, d’une redécouverte peut-être, d’un apprentissage sans doute, car lire des images n’est pas inné, en tout cas pas dans ce monde-ci, où la surabondance ultra-rapide d’images ne pouvant qu’être superficielles puisqu’il faut les comprendre en trois ou quatres secondes max, le temps moyen d’un plan ces jours-ci à en croire un site comme Cinemetrics, on ne peut donc pas prendre le temps de les travailler en profondeur, il faut que tout soit à la surface, en gros plan de préférence, réglons tout en champ-contrechamp, qu’est devenu le two shot aujourd’hui, et la profondeur de champ, et le corps de l’acteur (on ne voit plus que la tête maintenant, pas le temps d’en montrer plus)… assez de cette diatribe, ce n’est pas le moment, de toute façon je ne veux pas me plaindre du télé-objectif et du gros plan, ça peut donner de grands films, mais quand il n’y a que ça, la variété se perd et le sens aussi (que vaut un gros plan s’il sert à présenter tout et n’importe quoi, s’il n’est encadré que par d’autres gros plans, s’il n’est jamais contrebalancé par un ensemble… me voilà reparti, peut-être que c’est la place après tout : je rêve de plans larges, pas seulement des establishing shot qui servent de raccourcis pour présenter platement l’espace, mais de vrais plans qui embrassent l’ensemble d’une scène, qui laissent les personnages se déplacer à travers le cadre, qui leur permettent de véritablement jouer avec tout leurs corps et non seulement avec ces visages que l’on voit trop, qui autorisent les déplacements de façon à dynamiser à l’intérieur même du cadre les relations entre ses composantes, je rêve de mise en scène finalement, de celle que l’on ne voit plus ou très rarement; je rêve aussi à la puissance de l’attente et de l’observation, à ces tranches de vide évocatrices et follement belles, à un temps dilaté plutôt que contracté, et aussi à une silhouette courbée découpée en contre-jour par des contrastes marqués, à une surface granuleuse riche en aspérités et pleine de vie; je rêve à la pluie ou encore à la neige, ces précipitations subites et imprévues qui surgissent au milieu d’un plan, ou encore à cette musique qui s’infiltre subtilement, qui joue avec l’image comme le vent dans les feuilles, qui la secoue et la retourne pour en révéler le versant caché; je rêve donc, mais pas tout à fait, puisque j’ai déjà vu ça quelque part, je rêve peut-être de moins rêver et de voir plus souvent, mais non plus, peut-être est-ce dire alors que le cinéma est un rêve, ou le contraire, qui sait, enfin, mais avant de clore cette parenthèse et ainsi ce texte je me permets en plus de ces nombreuses licences syntaxiques une dernière réflexion sur ce drôle de lien qui tient du lieu commun entre le cinéma et le rêve, drôle puisqu’après tout le cinéma tient sa force de son étroite relation avec le réel, de sa capacité à reproduire de manière presque identique un instant réel, de le restituer en quelque sorte pour le faire revivre, pour qu’il puisse à nouveau être expérience, le cinéma a donc plus à voir avec la réalité qu’avec le rêve, à moins que ce ne soit les articulations de ce réel recraché qui soient de l’ordre de l’onirisme, que ce soit, pour reprendre Bonitzer introduisant Eisenstein, le montage qui fait dériver ce réel, « qui déracine les choses de leur espace réaliste, les déchaîne, les enchaîne autrement », m’enfin, sujet trop vaste pour être contenue dans une parenthèse qu’il est temps de clore).

Johnny_Guitar2

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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