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Un beau gala

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Un beau gala Posted on 19 février 20103 Comments

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences ; avec commentaire recopié. C’était quand même un brin vicieux, et je retirerais la dernière phrase aujourd’hui (ou trouverais un autre mot pour conclure). Enfin, j’ai rajouté deux phrases sur des films que j’ai vus depuis. Octobre 2014.)

On a fait grand cas de la tournure populiste des prochains Oscars, avec la catégorie du meilleur film qui est passée de 5 nominations à 10 pour inclure, dit-on, des succès populaires permettant d’augmenter les cotes d’écoute, mais on s’est moins penché sur lesdites nominations, qui pourtant comprennent en majorité des films idéologiquement douteux. Qu’un gala cherche à rejoindre le plus grand nombre, ce n’est pas si surprenant, ni vraiment grave; de toute façon, les films sélectionnés sont rarement de petites productions passées inaperçues, il s’agit surtout de films qui ont été couverts par la presse, qui ont eu leur place dans l’actualité, box-office ou pas. Les galas ont toujours été populistes.

D’ailleurs, l’argument du gala qui sert à récompenser la qualité plutôt que le succès populaire m’apparaît un peu dérisoire : le but d’un gala est avant tout publicitaire, pas seulement dans le sens où l’on tente de mousser des films qui ont été moins rentables en salles, mais surtout dans la mesure où une industrie célèbre ainsi sa propre grandeur, se faisant juge de ses propres produits. Je n’ai rien contre l’autocritique d’un système, un cinéaste a bien le droit de juger le travail de son confrère, le problème c’est qu’il s’agit moins d’une critique que d’un dithyrambe grandiloquent, d’où l’aspect glamour, important pour que l’on ait une belle image de toute l’industrie (à quand des Razzies décerné par des membres de l’Académie?) La célébration de la qualité cinématographique est secondaire, il s’agit avant tout de se faire beau.

Enfin, cette année, ce n’est pas que l’on double les nominés qui m’indigne, c’est plutôt qu’on va se faire beau pour célébrer des films qui eux, essentiellement, ne le sont pas. Voyez plutôt :

Avatar d’abord : le film tourne autour de cette idée que l’humanité trop guerrière et capitaliste devrait pour obtenir le Salut renaître en ces Na’vi pacifiques. Le problème principal du scénario ne se trouve pas dans cette relecture de Pocahontas, comme on l’a dit souvent (depuis quand se fait-on plagiaire en retravaillant un mythe fondateur?), mais dans l’évacuation de tout concept de différenciation ou d’altérité. Non seulement cela rend la transition de Jack Sully d’humain à Na’vi sans importance, puisque de toute façon il est accepté et toléré bien rapidement dans cette nouvelle tribu, puisqu’il adopte facilement et sans difficulté sa nouvelle peau, mais en plus ce passage mène Jack à se fondre à un Tout indifférencié, les Na’vi vivant si bien en harmonie parce qu’ils sont indistincts. La solution supposément écolo de James Cameron aux problèmes contemporains? L’effacement de la différence grâce à une utopie numérique.

Up in the air : Mon préféré cette année, tant le hideux discours moral et économique est affiché directement, semblant être totalement assumé par le réalisateur. Moral d’abord : je n’ai rien contre les valeurs familiales prônées par le film, mais il y a une différence entre vanter la famille et punir ceux qui décident de rester en dehors de celle-ci. Le personnage de George Clooney subit un tel sort (est-ce qu’il y a pire qu’un scénariste qui punit ses personnages parce qu’il les a faire prendre le « mauvais » choix?) Clooney semble au départ parfaitement heureux de son mode de vie solitaire, pourquoi doit-il le renier soudainement, pourquoi doit-il en être malheureux pour le restant de ses jours? Est-ce envisageable que pour certaines personnes la famille n’est pas un élément essentiel à leur bonheur? Jason Reitman dit sans nuance non. Pire, il envisage le licenciement comme un nouveau départ, comme un événement heureux qui nous permet de réaliser nos rêves. C’est sans ironie que Clooney sort ce type de discours à J.K. Simmons en le congédiant, c’est sans ironie qu’à la fin on voit un défilé des personnes congédiées durant le film devenues subitement heureuses, comme si en perdant leur emploi elles avaient appris à vivre (grâce à leurs familles, il va sans dire). Beau discours en pleine crise économique : vous perdez votre emploi? Chanceux, devenez cuisinier, vous en avez toujours rêvé! Reitman l’a même dit en entrevue au Monde : « Les gens doivent être virés des entreprises! Vous pensez que dès lors que vous êtes employé par une boîte vous êtes en droit de rester aussi longtemps que vous le souhaitez? Ce n’est pas le rôle d’une entreprise de rendre les gens heureux. Son travail, c’est de faire de l’argent. Et mon propos n’est pas de porter un jugement sur les entreprises… »

Bon, ici j’avoue écrire plus par préjugé, à partir de ce que j’ai lu, n’ayant pas vu les deux prochains films, mais Precious et The Blind Side me semblent des nominations tout autant discutables. Pour Precious, je laisse le bénéfice du doute, les critiques sont divisées, mais ce qu’on peut lire ici et ici confirme mes craintes, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un mélodrame ultra-appuyé et manipulateur, ce type de film que Jim Emerson chez scanners décrit comme un « feel-bad/feel-good récit d’humiliation et de rédemption ancré dans une sous-culture colorée et semi-exotique » (il s’agit, lui aussi, de ce qu’il pensait du film avant de le voir), ou comment traîner un personnage dans la boue pour le faire prendre en pitié et donner bonne conscience au spectateur qui se délecte de sa propre compassion… [Ayant vu le film depuis, je peux confirmer mes préjugés!] Le même Emerson dit ensuite que le film est en fait un proche voisin de John Waters et que cette surenchère n’est pas à prendre au sérieux, il reste que le portrait de cette Precious semble collé aux préjugés tenus sur la communauté noire américaine. Pour The Blind Side, j’ai moins de doute, déjà la bande-annonce semble passer outre le mouvement de libération civile, comme le dit si bien Matt Cale dans sa critique hilarante sur Ruthless Reviews. On le sait bien, ces pauvres Noirs sont ineptes, il leur faut l’aide d’une gentille conservatrice religieuse et membre de la NRA pour s’en sortir. Celle-ci pourra ensuite exhiber son nouveau totem docile devant ses pairs pour montrer que, non, les Noirs ne sont pas tous dans des gangs de rue, ils peuvent même réussir dans la vie… à condition bien sûr qu’on veuille bien leur tendre la main. Au moins, Precious semble s’en sortir seule, elle n’a pas besoin d’un Blanc bien-pensant.

Finalement, deux films que j’ai bien aimés, mais qui sont loin d’être irréprochables : District 9, qui prend un malin plaisir à peindre les Nigériens comme des sous-êtres, des barbares violents et fanatiques, ce qui est d’autant plus surprenant que ces Nigériens sont les seuls dans le film clairement identifiés par leur race. L’humanité entière étant représentée sous ses pires atours, peu importe la couleur de peau (ou même en fait l’origine planétaire), pourquoi alors insister sur la nationalité de ce groupe en particulier? Puis Inglourious Basterds, qui fait un drôle de rapprochement entre Juifs et nazis, en montrant à l’écran ce supposé fantasme de revanche juive, faisant subir aux Allemands ce que les Juifs ont eux-mêmes subi (croix gammée gravée au front = étoile de David, four crématoire = cinéma en flammes). Il s’opère alors cette drôle de substitution, comme si l’un ne valait pas mieux que l’autre (Jonathan Rosenbaum apporte ici un point de vue similaire).

Je pourrais toujours m’en prendre aussi au discours de A Serious Man, ce nihilisme qu’on tente de nous enfoncer de façon démonstrative, faisant fi des personnages ne servant que de faire-valoir à cette philosophie insipide (absurdité et impossibilité de faire sens à partir d’un monde chaotique, violent, désespéré, etc.), mais il s’agit là d’une différence de philosophie personnelle. Que reste-t-il? Up et An Education, qui ne sont pas considérés comme des candidats sérieux de toute façon (et que je n’ai pas vus) [Je dirais aujourd’hui qu’Up est un film hideux à montrer à des enfants, avec un discours pro-vengeance vraiment violent en conclusion qui dépare totalement la si belle ouverture du film], et The Hurt Locker, qui reçoit toutes les accolades, justement parce qu’on le dit détaché de tout discours idéologique (ce qui est faux, évidemment). Ce n’est pas la première fois que des films sous-tendant une idéologie condamnable se retrouvent en nomination (pas plus tard que l’an dernier, il y avait Slumdog Millionaire), mais cette année les Oscars se surpassent; plus que populiste, ce gala m’apparaît surtout raciste.

Un commentaire sur “Un beau gala”

  1. a te lire, on dirait que regarder des films te fait chier comme c’est pas possible…ha ouais, t’as raison! sur 10 films choisis, aucun n’est bon! c’est bien les oscars ça!

    moi non plus, je trip pas plus qu’il faut sur les oscars mais quand même!

    are you depressed?

    Écrit par todd

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

3 comments

    1. Oui, j’avais bien aimé the Hurt Locker. Mais après Zero Dark Thirty, je le regarderais sûrement d’un oeil différent : l’absence du point de vue irakien me dérangerait plus aujourd’hui qu’alors. Et raciste, c’est un grand mot, ce n’est pas tout à fait faux de dire qu’Hollywood est raciste, mais d’habitude j’aime mieux nuancer ce genre de commentaire. Le mettre en conclusion, comme ça, ça fait un peu trop définitif à mon goût.

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