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Un journalisme en quête de réel

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Un journalisme en quête de réel Publié le 26 février 2010Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences. Je ne parlerais plus aujourd’hui d’une vérité “objective”, mais ça ne change pas grand-chose au fond du texte. Octobre 2014.)

Sur Pressthink, le blogue de Jay Rosen à propos du journalisme, un article publié récemment s’attarde sur un reportage de David Barstow pour le New York Times, une enquête concernant le mouvement du Tea Party. Le texte de Rosen pose sous un angle nouveau des questions souvent entendues, sur la différence entre une opinion et un fait, sur le journalisme moderne qui semble de plus en plus se désintéresser de la réalité au profit des opinions. Le texte de Barstow au Times ne fait pas dans le subjectivisme en émettant une opinion dénuée de fondement,  au contraire ce reportage est basé sur une grande investigation d’une durée de cinq mois, l’auteur rapporte tout ce qu’il a vu, lu ou entendu en participant aux manifestations du Tea Party; son travail journalistique est difficilement blâmable. Il n’y a en fait qu’une seule expression employée par Barstow qui agace Rosen, celle mentionnant une « tyrannie imminente » qui guetterait le gouvernement américain selon les tenants du Tea Party.

Le problème ne tient donc pas à une déformation de la réalité, mais plutôt à ce que Barstow se veut objectif et s’abstient de commentaire. Du coup, il ne met pas les propos de son sujet en contexte et il incombe au lecteur de décider s’il y a vraiment aux États-Unis une « tyrannie imminente ». Évidemment, il serait difficile d’argumenter sérieusement qu’il y a une tyrannie aux États-Unis (désolé pour les lecteurs paranoïaques), mais pourquoi simplement présenter cette perspective sans l’appuyer ou la contrebalancer par des faits? Rosen nous dit: « En un mot, les éditeurs au Times et Barstow savent que la perspective du Tea Party est folle, mais quelque chose les retient de le dire – bien qu’ils aient dépensé plus de 100,000 $ sur cette seule histoire. Et peu importe la nature de cette chose, il ne s’agit pas d’une réticence à publier une opinion dans une colonne de nouvelles, mais plutôt d’une réticence à rapporter un fait dans des nouvelles, le fait que cette ‘idée d’une tyrannie imminente’ est sans fondement, même si le sentiment de rancœur à l’intérieur du Tea Party est véritablement ressenti et n’est pas sans conséquence politique. » Pour Rosen, cette « chose » gênant la publication d’un fait serait une quête d’innocence, une tentative par le journaliste de rester en dehors des événements, ou en tout cas de paraître neutre pour le public. D’où ce que Rosen appelle le phénomène du « he said, she said », le simple compte-rendu de ce qu’a dit l’un et l’autre, sans placer les propos en contexte. Il devient plus important de rapporter que le Tea Party croit à la tyrannie imminente du gouvernement américain plutôt que l’aspect illusoire de cette croyance. C’est donc en voulant rester objectif qu’au final le journaliste s’éloigne de la réalité, puisqu’il se contente de citer une perspective ou un point de vue sans les relier au réel.

Le texte de Rosen est intéressant puisqu’il prend la question de l’objectivité du journaliste à revers : habituellement, on critique les journalistes qui déforment la réalité, qui la travestissent, pas ceux qui la rapportent scrupuleusement. Rosen nous dit qu’il y a des limites à ne pas intervenir, qu’il est problématique de présenter un point de vue comme si c’était un fait : le fait, c’est que le Tea Party existe et qu’ils croient en l’imminence d’une tyrannie, c’est cette croyance qui est un fait, et elle vaut d’être rapportée comme tel. Mais en restant en retrait d’une opinion rapportée, le journaliste finit par tomber dans le subjectivisme qu’il veut à tout prix éviter puisque son texte reste une opinion, bien que ce ne soit pas nécessairement la sienne. S’il est intéressant de savoir qui pense quoi, il est encore plus pertinent de savoir pourquoi.

Il faudrait présenter ce paradoxe de la neutralité journalistique dans un contexte plus large, celui d’une perte de sens de la réalité, d’une plongée dans le subjectivisme qui influence toute forme de pensée critique. En réalité le texte de Barstow pour le Times est plutôt irréprochable, si ce n’est cette phrase soulignée par Rosen, mais il montre bien les limites d’une telle approche, d’un simple portrait « neutre ». Rapporter une opinion est le niveau zéro du journalisme, c’est ce qu’il y a de plus simple à exécuter, l’acte d’écriture est presque nul puisqu’il n’y a qu’à transcrire textuellement ce qu’un a dit. De plus en plus, c’est ce que nous voyons, des journalistes qui rapportent ce que le premier ministre a dit, puis ce que lui a répliqué le chef de l’opposition, sans essayer de voir qui a raison, qui a tort, si ce que disent ces politiciens est fondé ou non. En ne rapportant que des opinions, la réalité est évacuée peu à peu, et le sens critique se perd. Le journaliste doit être neutre face à la réalité, dans sa manière de rapporter un fait, mais il ne peut pas garder la même neutralité face à une opinion, surtout lorsqu’elle porte des conséquences aussi graves que celle du Tea Party (le mot tyrannie ne tient pas de l’hyperbole pour eux).

La maxime favorite du subjectiviste c’est que « toutes les opinions sont bonnes », donc que tout le monde a raison. Le cinquième commentaire sur le blogue de Rosen, signé Robert Morris, montre bien cette idée : « Selon moi, Barstow affichait réellement un “sens de la réalité” en ne réfutant pas la perspective [du Tea Party], ou même en n’abordant pas sa “vérité”. S’il l’avait fait, ce serait une claque au visage de tous ces gens qui sont le sujet de son reportage, en leur disant que notre sens de la réalité est supérieur au leur (plutôt que simplement “le nôtre”) […] » Ce qui est implicite ici, c’est que les tenants du Tea Party ont tout aussi raison que leurs adversaires, ce qui reviendrait à dire qu’il y a à la fois une tyrannie et une démocratie aux États-Unis. Absurde bien sûr, quelqu’un doit bien être dans le vrai, les tyrans ou les démocrates, mais Morris avance cette idée avec des termes vaguement philosophiques qui sont en fait fallacieux : il n’est pas question ici de montrer qu’une perception (ou un « sens de la réalité ») est meilleure qu’une autre, ce qui serait évidemment futile, une perception étant par définition psychologique et personnelle, il s’agit plutôt de montrer que quelqu’un se trompe, ce qui relève d’un état de fait, la vérité étant objective (du moins devons-nous le croire pour avancer dans ce monde). S’il est certainement difficile de démêler ce qui est objectif de ce qui ne l’est pas, il reste possible de s’approcher de cet idéal, en se référant à ce qui est le plus sûrement réel.

Cette idée que tout le monde a raison vient en partie du fait que la réalité et les opinions sur celle-ci sont présentées indifféremment : à force de ne pas remettre en question ce que leurs sujets disent, les journalistes finissent par nous donner l’impression que ces dires sont légitimes, qu’ils peuvent se substituer à la réalité. En lisant un journal, il est facile d’oublier les guillemets et de prendre une opinion rapportée pour un fait. À la télévision, le problème est plus aigu, puisque l’image donne une forte impression de réel, on a tendance à donner raison à la personne à l’écran. La démocratie suppose la liberté de parole et de pensée, mais cela n’implique pas l’équivalence de toutes paroles, seulement le droit de les émettre; pour permettre une véritable liberté de pensée, il faut d’abord et surtout prendre en compte le réel.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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