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L’art du critique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

L’art du critique Publié le 12 mars 2010Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Publié sur le blogue de Séquences. Novembre 2014 : plusieurs liens semblent morts depuis…)

Le monde de la critique américaine a été un peu ébranlé cette semaine, alors qu’en même temps Variety vient de renvoyer Todd McCarthy, le chef de la section cinéma travaillant pour cette « Showbizz Bible » depuis 31 ans, et qu’Armond White de la New York Press s’est vu bannir des projections de presse de Greenberg, le dernier film de Noah Baumbach, à cause des propos qu’il a tenus à de nombreuses reprises sur ce réalisateur. Roger Ebert brosse dans son journal un portrait élogieux de McCarthy, tout en adressant un bon gros thumb down bien mérité à Variety (qui a eu le culot de demander à McCarthy de continuer à travailler comme pigiste). David Poland sur Hot Blog proclame carrément la mort prochaine de Variety : autrefois un pilier du système de studio, cette publication vient de perdre définitivement sa crédibilité en renvoyant leur figure de proue.

Si McCarthy est un critique précieux, l’un des plus rigoureux aux États-Unis, Armond White en est tout le contraire, lui qui se complaît à contredire la majorité, à insulter plus qu’à critiquer les artisans d’un film, à faire des liens improbables entre, mettons, Godard et Michael Bay (« Made in U.S.A. and 2 or 3 Things have more in common with the visual wit of Michael Bay’s Transformers 2. It is Godard’s bold example that taught Bay to love sound and image. All these films share a visual language and a way of seeing the world that is rooted in an artistic use of technology. What a triple bill.” ) La situation a été bien résumée par Vadim Rizov sur IFC, puis repris un peu partout, sur Salon par exemple, ou par Jeffrey Wells sur Hollywood Elsewhere. Pour la petite histoire : la mère de Baumbach était critique au Village Voice dans les années 80 et une dispute entre elle et White s’est terminée avec lui qui la traite de raciste à cause d’un texte qu’elle aurait écrit, mais White n’a jamais voulu nommer cet article incriminant. Incident qui, selon Rizov, expliquerait aujourd’hui pourquoi White dit de Baumbach qu’il est un asshole dans une entrevue (« You look at Noah Baumbach’s work, and you see he’s an asshole. I would say it to his face. And, of course, he gets praised by other assholes, because they agree with his selfish, privileged, stuck-up shennanigans. I don’t need to meet him to know that. Better than meeting him, I’ve seen his movies” ). Ce asshole reste une insulte moindre que celle clôturant la critique par White de Mr. Jealousy, une des premières réalisations de Baumbach datant de 1998, un article presque mythique, jusqu’à ce que J.Hoberman au Village Voice en déniche une copie archivée cette semaine, avec cette merveilleuse conclusion bien présente, comme quoi le film justifierait envers son réalisateur une « retroactive abortion ».

Fervent des arguments ad hominem donc, les attaques personnelles de White ont justifié sa mise à l’écart de la projection de presse de Greenberg. Après un courriel anonyme envoyé à plusieurs critiques américains comparant les publicistes hollywoodiens à des nazis et demandant aux critiques d’être solidaires envers White en boycottant Greenberg (on en retrouve un extrait sur le forum de Criterion), et suite à une invocation par White du premier amendement et de son droit à la liberté de presse, il pourra assister à la projection de ce vendredi, juste à temps pour la publication de sa critique. Finalement, beaucoup de bruit pour pas grand-chose, disons que ce n’est pas le premier réalisateur que White insulte et que s’il y a un critique qui ne mérite pas beaucoup de solidarité, c’est bien White. Pour être juste envers lui, il est extrêmement inégal et peut dire dans la même critique les pires conneries suivies des plus brillantes analyses, il y a ici une liste de quelques-uns de ses bons moments; en fait, il est imprévisible au point d’être incapable de supporter Baumbach, mais d’aduler Wes Anderson, dont les scénarios sont presque tous coécrits avec Baumbach…

Salon a profité de cette incartade pour faire un petit historique des critiques bannis des projections de presse, allant de Jonathan Rosenbaum à Ebert, Siskel et Pauline Kael, des personnalités qui ne sont pas tout à fait des deux de pique (on pourrait rajouter ici Denis Côté, interdit d’accès aux projections de presse d’Alliance après avoir dit du mal de Nouvelle-France… mais qui ne l’avait pas fait?) C’est cette drôle de relation entre l’industrie du cinéma et les critiques qui me fait réagir ici, cette importance accordée aux projections de presse. Quand un critique se fait interdire les projections de presse, il est d’usage de crier à la censure (quoique dans le cas de White cette interdiction n’était pas injustifiée). Il y a pourtant quelque chose qui me tracasse un peu dans cette insistance pour que la presse voit un film avant sa sortie en salle.

Disons avant tout que la critique artistique est pour moi un art plus que du journalisme : un bon critique possède un style parfaitement reconnaissable, l’acte d’écriture est beaucoup plus important que pour le journaliste moyen, la subjectivité du critique est primordiale et se ressent en premier lieu dans sa plume. Que l’on soit d’accord ou non avec un critique importe peu, c’est le texte qui compte, le panégyrique ou l’assassinat; les arguments donc, la perspective, car à travers le corpus de textes d’un critique on devrait y trouver, en filigrane ou affichée, une philosophie esthétique, une manière de penser son art. Lire une critique ne devrait pas que nous donner une impression d’une œuvre, elle devrait nous amener à réfléchir un art (ce qui bien sûr peut se faire de manière accessible, en s’adressant à un public non cinéphile). D’ailleurs, chez White, au-delà de sa façon bête de méprendre les artistes pour l’art, il y a son incohérence et ses insultes qui font tache sur ce qu’il peut dire d’intelligent.

Le critique d’art fait face à deux questions essentielles : il y a d’abord comment démêler le subjectif de l’objectif, comment communiquer une appréciation, subjective forcément, tout en restant collé à l’objectivité de l’œuvre. Problème complexe souvent relevé en ces temps de blogue et d’omniprésence de l’opinion, mais on parle moins de ce qui nous concerne ici, c’est-à-dire de cette relation du critique au consumérisme, un critique servant essentiellement d’ornement pour posters. Du moins, l’industrie (et j’oserais dire la majorité du public) n’attend que ça d’un « bon critique ». Évidemment, le critique peut effectuer son travail en se souciant peu de cet aspect publicitaire, il n’a pas nécessairement de pression pour apprécier tel ou tel films, mais il reste que son travail existe simplement pour remplir cette fonction de vendeur. D’où les projections de presse : pourquoi est-ce si important que les critiques soient publiées avant la date de sortie d’un film? La seule raison est consumériste et n’a rien à voir avec le travail du critique.

Rester collé à l’actualité est essentiel, il n’y a pas d’intérêt à publier aujourd’hui dans un quotidien une simple critique de Godfather : vu la disponibilité d’un tel film, la facilité à laquelle on peut le visionner, une analyse du langage ou une perspective historique par exemple seraient beaucoup plus pertinents (je différencie la critique de l’analyse en ce que la critique est généralement une première impression, une appréciation rapide après un premier visionnement, qui est donc exempt de la même rigueur qu’une analyse suppose, sans bien sûr tomber dans les inepties genre cinemamontreal, si irrésistiblement recensées ici). L’actualité, d’accord, mais serait-ce si grave si les critiques sortaient la semaine suivant la sortie d’un film? Le but ne serait pas de prendre une distance ou du temps avant de publier une critique, puisque de toute façon le délai d’écriture serait le même considérant que de nouveaux films sortent chaque semaine, mais plutôt d’engager un dialogue un peu plus poussé avec le lectorat en assumant qu’il a vu le film. Le critique serait dispensé de l’éternel synopsis, il pourrait parler plus librement de certains aspects difficiles à décrire pour ceux qui n’ont pas vu le film, il n’aurait pas à éviter ces spoilers qui parfois guident la lecture d’une oeuvre (comment parler de Shutter Island en laissant de côté la révélation finale qui justifie la mise en scène de Scorsese?)

Surtout, le critique reprendrait un rôle plus sérieux, de critique justement, plutôt que de publiciste. Peu importe les intentions derrière sa plume, il reste qu’aux yeux du public et de l’industrie il est avant tout un guide, c’est-à-dire qu’il indique où l’on devrait investir son 10 $ chaque semaine, alors qu’il devrait plutôt nous apprendre à regarder autrement un film. Todd McCarthy a beau être l’un des critiques les plus incisifs d’Hollywood, il a vu son nom apparaître sur bien des publicités de film, d’autant plus que Variety détient l’exclusivité sur la majorité des productions américaines; au bout du compte, ce sont les étoiles qu’on retient. Il faut dire que c’est pas mal plus rentable que la justesse d’une réflexion. À vrai dire, les critiques d’art seront toujours aux prises avec un paradoxe similaire; retarder une date de parution n’y changerait pas grand-chose, il faut donc trouver moyen de contourner cet aspect publicitaire. Le meilleur moyen reste encore de parler de cinéma, ce que McCarthy avait bien compris.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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