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À propos de ces institutions bien-intentionnées mais pourtant mercantile…

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

À propos de ces institutions bien-intentionnées mais pourtant mercantile… Posted on 23 avril 2010Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Le temps est aux remises en question, celles qui reviennent, périodiques, sur ce bon vieux financement public. Il y a déjà eu, à la veille des Jutra, un dossier spécial à La Presse, trois articles (Le financement de films : comment ça fonctionne, Financement de films: un jeu de hasard?, Le marketing prend-t-il trop de place au cinéma?) dans lesquels l’on analysait et critiquait (entre autres) les critères de sélection des institutions financières, la SODEC et Téléfilm Canada, Roger Frappier décrivant la situation actuelle comme « le moins mauvais des pires systèmes ». Puis, suite aux mêmes Jutra, et à la déclaration de Xavier Dolan sur ces « institutions bien-intentionnées mais pourtant mercantiles, qui imposent à l’industrie comme aux spectateurs des standards qui sous-estiment notre intelligence et effacent notre identité », Mario Roy, dans un éditorial à La Presse, s’est amusé à débouter maladroitement cette tirade aussi stéréotypée dans sa forme qu’incontestable dans son fond. À quoi Dolan répliqua verbeusement, via le blogue de Marc-André Lussier, ce qui amena Roy à lui répondre à nouveau par une leçon condescendante, passant encore à côté de la plaque. Finalement, mercredi nous apprenions, toujours par La Presse, qu’une cinquantaine de cinéastes venaient de signer une pétition pour s’attaquer au « mythe de la rentabilité du cinéma québécois », répondant ainsi au premier discours public du nouveau président de la SODEC, François Macerola, ancien directeur général de Téléfilm Canada ayant participé comme par hasard à la création de ces infâmes enveloppes à la performance. La pétition est maintenant en ligne, ainsi que le discours de Macerola, et une entrevue qu’il a accordée rapidement à La Presse, et une seconde au Journal de Montréal.

Il faut constater, d’abord, qu’on ne m’a pas écouté (qui l’eût cru?) J’écrivais il y a peu qu’il fallait en finir avec cette opposition systématique entre cinéma d’auteur et cinéma populaire, surtout dans le contexte québécois, question d’éviter des débats portant sur de faux enjeux. C’est un peu ce que l’on voit ici : Macerola a déclaré que « la phrase qui dit que la SODEC est dévouée au cinéma d’auteur devra disparaître au profit d’une SODEC dévouée au cinéma et à la diversité des styles et des genres. (…) Je ne vois pas pourquoi la SODEC serait moins fière d’investir dans De père en flic que dans J’ai tué ma mère de Xavier Dolan. Je ne veux pas que les films rentables soient laissés à Téléfilm. » La phrase est surprenante, d’abord parce qu’il est difficile de croire que la SODEC est dévouée au cinéma d’auteur, ayant financée 43 des 50 plus grands succès du box-office québécois, et surtout parce que Macerola dit dans le même souffle qu’il veut que la SODEC se consacre au cinéma tout court, à sa diversité, ET à sa rentabilité, mot qui revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans ce discours. Macerola corrige ensuite son vocabulaire au Journal de Montréal : « La SODEC favorisera toujours le meilleur film possible, l’œuvre de grande qualité. Je ne suis pas celui qui catégorisera les films : toi, tu fais du genre, moi, des films d’auteur, toi, c’est du populaire… Je suis contre de tels concepts. Il n’y a pas de cinéma d’auteur pour moi : il n’y a que du bon cinéma de qualité, le meilleur qui soit pour que nos cinéphiles québécois soient heureux de nos choix, surtout dans une période où chaque dollar dépensé compte, et soient confiants que nous avons pris les meilleures décisions. C’est cela notre première responsabilité. » Mais il est trop tard, les mots sont dits, et son ancien rôle au sein de Téléfilm Canada n’a rien pour rassurer.

De toute façon, un paragraphe plus tôt, dans cette même entrevue, il semble ne pas comprendre réellement les préoccupations du milieu : « Les cinéastes ne doivent jamais oublier cela : l’argent vient du public. Eh oui, parfois on doit faire des choix, souvent difficiles, car on n’a pas l’argent pour tout le talent que nous avons. Mais ils ne doivent pas non plus regarder de haut ce qui est populaire. Un bon film de qualité, même d’auteur, peut aussi être populaire. » Qui parle de regarder de haut ce qui est populaire? Cette réprimande semble être un clin d’œil de connivence adressé au public, qui en général comprend peu ces artistes qui quêtent toujours plus d’argent provenant de leurs poches – il n’a qu’à lire les commentaires sur les divers articles cités de La Presse pour voir que la sympathie pour la cause est loin d’être gagnée. Dire que les artistes boudent ce qui est populaire, donc le public, n’est-ce pas vouloir s’attirer la confiance de celui-ci pour dénigrer implicitement ces artistes élitistes?

Et pourtant, comme nous le savons tous, l’attitude commerciale et mercantile démontre en général un moins grand respect envers ce même public. Ce que nous révélait entre autres le dossier d’Anabelle Nicoud et Nathaëlle Morissette, c’est que Téléfilm Canada avait donné son aval à « des scénarios qualifiés de grossiers, incohérents, bâclés ou susceptibles de décevoir le public […], sous prétexte qu’ils avaient néanmoins une valeur commerciale. » Que pense-t-on du public en lui offrant sciemment de mauvais films, croyant qu’il se précipitera pour se divertir de ces niaiseries? Mais tant que c’est rentable… « La SODEC favorisera toujours le meilleur film possible, l’œuvre de grande qualité », c’est difficile à croire en sachant que Macerola travaillait chez Téléfilm au moment de financer ces scénarios grossiers.

Enfin, Macerola ne relève pas l’essentiel de la pétition, qui ne juge pas la popularité de certains films québécois, elle ne fait que remarquer qu’au Québec la notion de rentabilité est illusoire. « Hormis Les invasions barbares et peut-être La grande séduction, existe-t-il un seul long métrage québécois produit au cours des vingt dernières années, ayant réussi à rembourser complètement ses investisseurs publics? Étant donné l’étroitesse de notre marché et les obstacles inhérents à l’exportation, nos films […] ne peuvent exister, dans toute leur diversité, qu’avec le soutien de l’État. Orienter l’industrie cinématographique sur une quasi impossibilité statistique nous apparaît aberrant. » Il ne s’agit donc pas de rejeter hors des salles de cinéma ses spectateurs, mais de constater qu’une phrase comme « pour maintenir la rentabilité culturelle du Québec, il faut passer par la rentabilité économique » (dans le discours de Macerola) est un peu étrange dans notre contexte culturel.

L’entrevue de Macerola à la Presse est tout aussi révélatrice : il dit que « le box-office n’a jamais été le critère premier dans nos décisions », mais un peu plus haut il affirme aussi que « ce qui m’importe c’est que les films soient vus par un public. » Il semble chercher moyen de plaire à tous, à ces réalisateurs commerciaux qui l’accusent apparemment d’être trop d’auteur (ses propres mots), et à ces auteurs qui l’accusent d’être trop commercial. Et pourtant, la solution est simple, il suffit de ne pas prendre en compte cette division auteur/populaire, division qu’il nie lui-même (voir citation plus haut) avant de la reprendre ailleurs (« Je veux que les deux types de cinéma se fassent et qu’ils soient financés adéquatement. ») Il faut bien sûr que les films québécois soient vus par un public, mais pour ce, ne suffit-il pas de faire des films de qualité? Le public n’est-il pas assez intelligent pour différencier le bon grain de l’ivraie? À partir du moment que le financement est divisé entre une production que l’on dit à vue mercantile et une qui ne le serait pas, on juge des goûts du public, on décide pour lui ce qu’il ira voir en salles ou non et nécessairement la qualité des productions en souffre.

Le problème du financement public et de la popularité du cinéma québécois est bien plus vieux que l’arrivée de Macerola, son discours ne fait qu’illuminer ce qu’on savait déjà depuis longtemps. La SODEC est peut-être un organisme financier moins ouvertement mercantile que Téléfilm, mais ses critères de sélection n’en demeurent pas moins problématiques (du moins dans la section production de son aide financière, la SODEC étant tout de même engagée envers les nouveaux artistes avec des programmes comme Jeunes Créateurs). On les retrouve ici, aux pages 2 et 3 ou résumé ici. « La SODEC prend en considération l’originalité, la pertinence, la qualité et, plus généralement, la valeur culturelle de chaque projet, ses coûts de production et les possibilités qu’il offre de rejoindre le ou les publics auxquels il est destiné », peut-on lire dans leur documentation.

Remarquons d’abord que l’aspect créatif qui semble être de prime importance dans cette phrase est noyé quelques lignes plus loin dans une énumération des critères de sélection préoccupés en premier lieu par le rendement : l’expérience des participants, les antécédents de l’entreprise, le budget et la viabilité financière du projet, le plan de promotion… Tous ces aspects sont compréhensibles, car bien sûr produire un film est coûteux, mais la SODEC étant avant tout un organisme culturel public, en quoi la viabilité financière la préoccupe-t-elle à ce point? Son rôle est culturel et contrairement à ce que l’on dit souvent, le cinéma n’est pas en soi une industrie, il ne l’est que si on le veut bien.

De plus, il se tient en ces lignes un autre problème, plus impérieux à mon sens, et très peu relevé, c’est-à-dire l’évaluation de la portion proprement artistique d’un projet. Comment soumet-on un projet? Par un scénario, bien sûr. Et plus précisément par « la cohérence d’un récit, la structure dramatique, la crédibilité des personnages, l’originalité d’un sujet », enfin tout ce qui, assume-t-on, fait un bon scénario. Pourtant, rien n’est moins sûr. Contrairement aux âneries qu’on entend souvent, un bon film ne commence pas par un bon scénario, mais par un metteur en scène digne de ce nom. Un bon scénario ne survivra pas à un réalisateur incompétent, un mauvais scénario peut être racheté par une mise en scène inventive. Comment évaluer alors un projet sur le seul scénario? Et que faire de tous ces films qui ne sont pas basés sur un scénario, mais sur une mise en scène, sur une atmosphère, etc.? La SODEC se félicite d’encourager la diversité, mais celle-ci a semble-t-il des limites, elle ne peut s’exprimer que dans une structure dramatique forte et par des personnages aux psychologies bien construites.

Je n’ai rien contre les scénarios, je ne veux pas établir une dictature de la contemplation indolente, mais même l’évaluation de bons scénarios convenablement ficelés n’est pas si évidente. Prenons l’exemple déjà canonisé de J’ai tué ma mère, qui sert autant à montrer les failles du système (il a d’abord été refusé, regardez quel succès maintenant) qu’à prouver qu’il fonctionne (il a été financé finalement).  Xavier Dolan nous le rappelle dans sa réplique à Mario Roy dans La Presse, son film a reçu du financement de la SODEC qu’après avoir entamé la production avec son propre argent et présenté des scènes montées au comité de sélection. Personnellement, je comprends que le scénario a pu être jugé insatisfaisant en version papier, bien qu’il mérite son prix pour la scénarisation aux Jutra. Paradoxe? Pas vraiment : si le film fonctionne, c’est d’abord grâce à l’interprétation des deux acteurs principaux, d’Anne Dorval en particulier. Lire une enfilade d’engueulades mère-fils, ça ne doit pas sembler particulièrement prometteur, mais la mise en scène sait mettre des nuances là où il y en a moins en paroles, elle varie les tons et les intentions derrière ces mots. J’ai tué ma mère, c’est un scénario de cinéma, c’est-à-dire qu’il ne prend forme qu’en images.

Centrer son évaluation sur le scénario, c’est donc un piège, et le cinéma québécois dans son ensemble s’en ressent. Je ne crois pas que ce soit un hasard si la grande majorité des productions québécoises souffrent d’un problème aigu de monstration, l’image ne servant qu’à désigner platement. Personnellement je ne crois pas en la qualité exceptionnelle de notre cinéma, ni en celle de nos artisans, comme on aime bien le claironner souvent. Il se fait très peu de films véritablement intéressants au Québec, je me demande chaque année comment ils vont trouver cinq candidats méritoires aux Jutra (surtout que les meilleurs sont systématiquement mis de côté pour des raisons obscures). Nos productions ne sont pas abyssales, sauf quelques exceptions comme partout ailleurs, mais elles sont souvent médiocres, sans intérêt, simplement banales. Et ce qui distingue la médiocrité de la réussite, c’est rarement une affaire de scénario, mais plutôt de mise en scène (l’exemple de J’ai tué ma mère montre bien de toute façon que ces deux facettes sont intrinsèquement liées). On ne peut pas accuser les institutions de tous les maux : comme le remarque Dolan, « qui dit perdant, dit gagnant » et il est difficile de juger du bien-fondé des décisions de nos institutions sans connaître tous ces projets qui ne verront jamais le jour. Il reste que les productions les plus remarquables (et remarquées) semblent se faire à contre-courant, et que les politiques et les discours des institutions reflètent assez bien notre cinéma, divisé stupidement entre deux pôles pas vraiment antagonistes mais que l’on publicise comme tel, empêtré dans des lourdeurs scénaristiques que peu de mises en scène parviennent à démêler. Dans un tel contexte, le moins mauvais des pires systèmes, c’est presque de l’optimisme.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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