Pour un superhéros, c’est pas mal

(Paru sur le blogue de Séquences. Décembre 2014 : disons que ma définition de l’art a pas mal changé depuis…)

Le critique américain Matt Zoller Seitz a publié cette semaine chez Salon un article intitulé Superheroes suck!, question de s’assurer un peu de publicité et une avalanche de commentaires haineux. Son article, beaucoup moins catégorique que cet en-tête provocateur, soulève par la bande quelques idées intéressantes autour de la question de la valeur artistique d’un genre, que Jim Emerson développe un peu chez scanners. Emerson se demande si les films de superhéros peuvent être des œuvres d’art, répondant oui, mais en avons-nous vu? Je répondrais plutôt oui, nous en avons vu, ce sont tous des œuvres d’art, mais cela ne garantit en rien leur qualité.

Pour élucider une telle question, il faut commencer par définir ce qu’est une œuvre d’art. Personnellement, je tends à préférer les définitions très ouvertes, comme celle de Frank Zappa, qui disait que la musique c’est n’importe quel son entendu (ou non) à partir du moment que quelqu’un dit « voici de la musique »; après, on jugera de la qualité de cette pièce. Il en est de même pour le cinéma : à partir du moment que quelqu’un assemble des images et des sons en disant « voici du cinéma », il est difficile de lui dénigrer son statut d’artiste. Pourquoi tous nos Spiderman, Batman et autres –man ne seraient pas dignes d’une œuvre d’art? Que l’intention des producteurs soit avant tout mercantile, que le film n’innove pas n’y change rien, d’abord parce qu’une œuvre d’art a bien le droit de faire de l’argent, et ensuite parce que de l’art inintéressant ce n’est pas impossible. Enfin, je vois mal en quoi un genre entier n’aurait pas le droit d’être de l’art.

De toute façon, la question d’Emerson est rhétorique, elle fait écho à un texte récent de Roger Ebert intitulé Video games can never be art, dans lequel le vénérable critique tentait piètrement de prouver le titre de son article (il a d’ailleurs été largement remis à sa place dans le nombre record de commentaires qu’il a reçus). Mais ce qui m’intéresse en premier lieu, ce n’est pas tant cette définition de l’art, il s’agit plutôt de cette attitude critique que Vadim Rizov avait nommé sur IFC le Fine for what it is. Dans son argumentation pour Salon, Seitz écrit ceci : « When such movies accumulate praise, it’s encrusted with implied asterisks: « The best superhero film ever made, » say, or « The best Batman film since Tim Burton’s original. » » Le Fine for what it is, c’est exactement cela, c’est d’accepter un film pour ce qu’il est, sans oser remettre en question ce qu’il est. Rizov écrit : « with blockbuster season comes a particular critical responsibility: the need to defend every middling escapist film as « fine for what it is, » with the implication that anyone who can deny that kind of middle-grade fun is a self-deluding snob. »

Prévoyant les commentaires qu’il recevrait suite à son article, Seitz note le temps d’une parenthèse : « Critics who don’t like a particular superhero film — any superhero film — are apt to be simultaneously blasted in online comments threads as aesthetic turistas ill-equipped to judge the work’s true depth and snooty killjoys who expect too much and need to lighten the hell up. Neat trick. » Les blockbusters sont souvent défendus ainsi, soit comme plus profonds qu’ils ne veulent bien le laisser paraître (surtout quand ils sont plus sombres ou cyniques, comme The Dark Knight) ou comme un simple divertissement qu’il faut prendre comme tel. C’est particulièrement vrai des films de superhéros, qui déclinent tous à travers leur traitement spectaculaire une certaine allégorie du monde contemporain, ce qui les rendrait pertinents. Maintenant, de dire que les X-Men discourent sur les différences identitaires et l’acceptation de l’Autre, que les Batman de Christopher Nolan reflètent le gouvernement de Bush et la guerre au terrorisme, ça ne veut pas dire grand-chose, car si ces parallèles sont évidents et difficiles à nier, il reste encore à déterminer ce qu’elles signifient exactement. J’aurais bien du mal à former un propos politique cohérent à partir de The Dark Knight, probablement le scénario de blockbuster le plus confus qu’on peut se permettre sans perdre le public. D’ailleurs, c’est généralement le truc pour toutes les grosses productions hollywoodiennes, s’assurer que l’œuvre dégage une sorte de confusion politique pour que tous puissent y lire ce qu’ils veulent, républicains comme démocrates. On pourrait toujours m’objecter que l’art pose des questions, mais n’a pas à donner de réponses précises, mais dans le cas présent il me semble que même les questions sont incohérentes. Ou plutôt, dans le cadre d’un récit classique, ce type de réflexions politiques et sociales ne peut passer que par des personnages complexes et cohérents, ce qui bien sûr fait défaut à la majorité des films de superhéros; les supposées réflexions passent alors par des phrases explicatives qui, puisqu’elles ne sont pas soutenues par l’action, ne peuvent qu’apparaître pompeuses et creuses, comme il y en a à la pelle dans The Dark Knight.

En disant cela, je ne nie pas que le film de Nolan soit une manière efficace de faire passer deux heures et demie, mais puisqu’il s’agit d’une œuvre d’art comme n’importe quel autre film de l’histoire du cinéma, il faut le juger selon les mêmes critères, afin de ne pas tomber dans le Fine for what it is. Disons qu’à côté d’un Touch of Evil, qui pose des questions similaires sur l’idée de justice qui défie la loi, ça ne fait pas le poids. On pourrait toujours dire qu’il est déjà bien qu’un blockbuster ose aborder de tels thèmes, plus complexes que la moyenne, mais n’a-t-on pas le droit d’exiger un peu plus qu’un divertissement superficiel? The Dark Knight étant généralement considéré comme le film de superhéros arrivé à maturité, il est difficile de ne pas donner raison à Seitz quand il dit que Superheroes suck. Dans le domaine des superhéros, il semble toujours qu’on s’excite pour pas grand-chose : l’interprétation de Robert Downey Jr. dans Iron Man, un film correct qui ne repose que sur le charisme d’un acteur et une mise en scène banalement fonctionnelle; le côté sombre de The Dark Knight, un film si intense qu’il aurait même tué Heath Ledger, trop imprégné de son rôle, mais il aurait fallu avertir le monteur de ne pas couper toutes les images fortes au bout de trois secondes pour passer à une platitude (un plan comme celui du Joker qui se balade à toute vitesse avec la tête sortie de la fenêtre de sa voiture en dit plus long que toutes les phrases comme Some men just want to watch the world burn); la supposée provocation de Kick Ass, une niaiserie incohérente qui prétend réfléchir sur les notions de vengeance et de justice personnelles inhérentes à l’univers des superhéros tout en glorifiant la violence qu’elle engendre… « The genre cranks up directors’ box office averages and keeps offbeat actors fully employed for years at a stretch by dutifully replicating (with precious few exceptions) the least interesting, least exciting elements of its source material; spicing up otherwise rote superhero vs. supervillain storylines with « complications » and « revisions » (scare quotes intentional) that the filmmakers, for reasons of fiduciary duty, cannot properly investigate; and delivering amusing characterizations, dense stories or stunning visuals while typically failing to combine those aspects into a satisfying whole. » écrit Seitz. Excepté Kick-Ass, qui est plutôt médiocre, les exemples donnés sont Fine for what it is, mais doit-on pour autant se contenter de cela? Peut-on attendre plus d’une œuvre d’art?

On dit souvent qu’il faut évaluer une œuvre selon les termes qu’elle-même propose, qu’il ne faut pas se plaindre de ne pas pleurer durant un film d’horreur par exemple. Les films de superhéros ne prétendent peut-être pas être du grand Art (peu importe ce que cela veut dire), ils ont peut-être la modeste ambition de procurer quelques émotions fortes et c’est tout, mais, comme l’écrit Seitz, il y a rarement de grands moments dans ces films, seulement des « dazzling fragments of films that tend to be visually adept and dramatically inert or vice versa ». Les fans de films de superhéros s’efforcent souvent de légitimer ce genre, envers lequel les critiques tiendraient beaucoup de préjugés négatifs (on pourrait dire la même chose de la science-fiction), mais si ces fans veulent que l’on prenne ces films au sérieux, il faut aussi accepter qu’on les juge selon les mêmes paramètres que les films « sérieux ». Après tout, tous les films ont au moins en commun de s’exprimer par des images et des sons, et le travail critique commence justement par l’évaluation de ce langage, peu importe le genre, que ce soit un divertissement simpliste ou une œuvre auteuriste obscure.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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