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Ces images du tueur en moi

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Ces images du tueur en moi Publié le 11 juin 2010Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Cette semaine, le Guardian a consacré quelques textes sur la notion toujours délicate de la violence à l’écran, remarquant un peu bêtement dans un premier article que Derrick Bird, l’homme responsable du massacre en Angleterre mercredi dernier, avait regardé On Deadly Ground avant de commettre son crime. Ensuite est parue une série de textes d’opinion sur le dernier film de Michael Winterbottom, The Killer Inside Me, un film noir tiré d’un polar de Jim Thompson présentant de manière très graphique le meurtre de deux femmes. Certains disent ce film sadique, d’autres misogyne, d’autres moral, en tout cas il ne laisse pas indifférent, alors que Winterbottom, lui, s’étonne en entrevue que ces scènes de violence extrême choquent autant.

Le plus évident d’abord : film de série Z avec un Steven Seagal déjà has been (en 1994), On Deadly Ground mérite pleinement son épithète de « culte », avec son histoire franchement ridicule d’un employé de plateforme pétrolière en Alaska qui décide de prendre sa revanche sur ses collègues et employeurs après avoir découvert que leur compagnie ruine gravement la nature nordique. Comme le dit Vadim Rizov sur IFC, « it is not a film that anyone has ever taken seriously in their entire life. For the purposes of the media, though, it’s been cleaned up into “an action film involving multiple killings”. » Le lien entre ce film et les actes de Bird est presque aussi ridicule que le film lui-même; d’ailleurs, contrairement à ce que le Guardian prédisait dans son article, personne n’a repris l’argument de la « violence à l’écran engendre la violence réelle » à partir d’un exemple aussi peu probant. Ceci dit, je ne suis pas prêt à discréditer aussi facilement l’influence de la violence filmée sur la violence réelle, peu importe que le film dans lequel elle est perpétrée soit risible. Rizov dit par exemple que « there has yet to be a single definable case of a movie pushing a sane person over the edge completely », ce qui est un argument bien facile pour refuser toute forme d’influence de l’image sur la réalité. Il m’apparaît évident qu’une œuvre d’art ne peut pas bouleverser suffisamment un homme sain pour le faire tomber dans la folie, mais je ne peux croire que l’affluence contemporaine d’images violentes soit sans effet aucun sur notre psyché; si les images étaient si impotentes, il me semble que l’on aurait depuis longtemps cessé d’investir des sommes aussi spectaculaires en publicité.

Il peut sembler fallacieux de comparer une image de cinéma à une image de publicité : la publicité essaie de convaincre, bien sûr, alors que l’image de violence ordinaire au cinéma ne tente pas de persuader le spectateur de devenir violent à son tour (ou même au contraire d’être vertueux). Toutefois, la violence est de plus en plus présentée dans un contexte déréalisant, elle est presque toujours sans conséquence, elle a pour but essentiellement d’être agréable, un peu comme une pub finalement. Il ne s’agit pas ici de condamner une certaine forme de violence irréelle, mais de s’interroger sur les effets possibles de celle-ci, effets dont je demeure incertain. J’aime bien la position de Marie José Mondzain qui, dans son essai L’image peut-elle tuer?, pose le problème de façon légèrement différente, en se demandant avant tout ce qu’est une image. Ce qui suit est nécessairement réducteur, je laisse de côté entre autres tout la réflexion de Mondzain partant de l’iconologie chrétienne et de la métaphysique qui l’accompagne, ce qui est la base des définitions qu’elle propose alors qu’elle distingue ces deux régimes de l’image : d’abord l’image au singulier, qui est « fondamentalement indécise et indécidable », qui repose sur le désir du spectateur de voir, sur « l’incarnation de la parole dans la chair des images ». Ou, dit plus simplement, une « image ne produit aucune évidence, aucune vérité et ne peut montrer que ce que produit le regard que l’on porte sur elle », il s’agit donc d’une liberté du spectateur par rapport à l’image. Cette image au singulier s’opposerait à l’imagerie, qui elle « produit des visibilités programmatiques faites pour communiquer un message univoque », il y a donc là au contraire une absence de liberté, « l’abolition intentionnelle ou non de la pensée et du jugement ». Comment une image, dont la lecture est induite par le regard du spectateur, peut-elle être accusée de meurtre, alors même que c’est son spectateur qui la fabrique, qui lui donne sens? La question ainsi posée permet de déplacer le débat : « Faut-il distinguer de bonnes et de mauvaises images non plus à partir de leur contenu, puisque l’image du mal peut guérir, mais de la symbolisation qu’elles induisent? » Donc, il ne faut plus se demander si telle image est trop violente, ou même si le processus contemporain de diffusion de l’image est en lui-même violent, il faut plutôt se questionner sur la violence faite à la pensée et à la parole par le biais de certaines images, qui tiendraient plutôt de l’imagerie, et dont la violence même n’est pas liée à leur contenu, mais à leur mode de représentation, à leur façon de s’adresser au regard du spectateur.

Postulé ainsi, le problème en est un de contexte et de mise en scène, avant d’en être un de contenu, mais on pose rarement la question sous cet angle, ou si peu. Par exemple, au contraire de On Deadly Ground, The Killer Inside Me ne veut apparemment pas nous divertir avec sa violence : Winterbottom défend son film en disant qu’il veut nous montrer toutes les conséquences de la violence conjugale, que c’est particulièrement difficile de tuer quelqu’un. Je n’ai pas vu ce film, à ma connaissance il n’a pas encore de distributeur pour ce côté-ci de l’Atlantique, je ne peux donc juger de la justesse morale du film de Winterbottom, regardons seulement la manière que l’on adresse la question. Les défendeurs du film utilisent essentiellement deux arguments : il y a John Patterson qui dit que le film illustre parfaitement le roman de Thompson, celui-ci décrivant en détail les assauts physiques du personnage principal, et le récit étant construit autour de la perspective de celui-ci, la violence et la misogynie sont nécessaires puisqu’elles illustrent la psychologie du personnage, c’est sa manière à lui de voir le monde, il ne faut pas faire l’adéquation personnage misogyne = film misogyne. Ensuite, il y a Hadley Freeman qui elle défend le film en disant que la violence conjugale est brutale et insupportable, il est donc plus moral de la présenter ainsi (c’est aussi ce que dit Winterbottom lui-même). Le réalisme importe peu, c’est le sentiment de dégoût qui prime, que l’on peut susciter s’il le faut en rehaussant un peu, voire beaucoup, la brutalité de ces actes sordides. C’est généralement la défense des cinéastes qui présentent la violence de manière aussi frontale, s’opposant ainsi à la déréalisation habituelle du film hollywoodien moyen : le réalisateur présenterait ainsi une violence vraie, dans toute son horreur, dans toutes ses conséquences (physiques surtout). L’argument est toutefois pervers, comme le remarque bien Ryan Gilbey, toujours au Guardian : « Somewhere around the point where we see, in unprecedented detail, the main character punching a woman until her face caves in, it hit me that I’d had enough. Not of the film exactly – it is unimpeachable in its effort to render violence as properly disgusting. Rather I felt exhausted by the inadvertent game of artistic one-upmanship in which the movie cannot help but participate. The Killer Inside Me would hardly be able to make its shocking point if its scenes of violence paled alongside those in the work of Peckinpah, Kubrick, Scorsese or Von Trier; it must exceed the degree of explicitness found everywhere but in the « snuff » genre if it is to state convincingly its arguments about cycles of violent behaviour. Other works that strive to depict man’s inhumanity to man will have to compete in turn, consciously or otherwise, with what Winterbottom has put on screen and into our heads. »

Je suis assez d’accord avec Gilbey, mais alors, quelle est la solution, comment faire pour présenter la violence de façon morale? Il serait absurde de vouloir cesser la production d’images violentes (la censure arrive aux mêmes fins que l’imagerie, en s’attaquant à la liberté), mais jusqu’où peut aller cette compétition du plus insupportable? Est-ce qu’il y a une limite que la représentation ne devrait pas franchir? En même temps, cette façon de présenter la violence me semble plus adéquate que le film d’action habituel, même s’il est faux de prétendre que cette violence extrême est seulement répulsive : à quelque part, on apprécie être dégoûté. Si l’on va voir un film comme The Killer Inside Me, c’est en sachant bien que l’expérience devrait être difficile, donc en ayant une certaine attirance pour ce type d’image. Je ne crois pas que le spectateur en soit plus pervers, seulement que l’argument du « cette violence est insupportable » est un peu court. De toute façon, tout argument reposant sur l’émotion du spectateur est difficilement soutenable : certains préfèrent rire devant une telle violence, d’autres s’évanouissent, mais y a-t-il vraiment une de ces réactions qui serait plus « morale » que l’autre? Tout dépend du contexte en fait, de la mise en scène, pas seulement du contenu, mais on prend assez peu la peine d’en parler, en général on justifie ou réfute l’image elle-même plus que l’œuvre qui la soutient. Par exemple, les textes du Guardian ne nous disent à peu près rien du film de Winterbottom, sauf qu’il est violent. Ces articles parlent de deux scènes seulement, j’imagine qu’il y a quelque chose autour de ces deux moments qui pourrait justifier ou non cette représentation, mais on n’en parle pas, ce qui mine sérieusement la discussion.

Ce qui nous ramène à Mondzain : la question n’est pas de savoir si les images de Winterbottom sont trop violentes (ou misogynes) en soi, mais si le spectateur peut y exercer sa liberté critique. Le problème au cinéma, c’est que le régime de l’image n’est pas toujours si évident : la publicité se place sans doute possible dans le domaine de l’imagerie, mais il existe au cinéma une tension souvent difficile à départager entre l’image et sa marchandisation, d’où la confusion des discours autour de films comme The Killer Inside Me (et d’où mon rapprochement, plus tôt entre ces deux mêmes domaines). Parler de mise en scène, comme toujours, aide à éclaircir bien des points, il faudra donc attendre de voir ce film pour en juger puisque rien dans le Guardian ne nous permet de comprendre ce qui peut être si juste ou injuste dans la représentation de ces meurtres brutaux.

Il reste un élément à aborder, implicite dans la définition que donne Mondzain de l’image: si celle-ci se construit à partir du regard du spectateur, il ne faut pas seulement questionner la liberté qu’octroie ou non l’image, mais aussi la manière dont le spectateur utilise cette liberté. Une réflexion sur l’influence de l’image, violente ou non, ne peut se faire qu’à partir de ces deux pôles, non seulement autour d’une certaine magie ou hypnose de l’image qui pousserait à tuer (c’est ainsi que l’on pourrait trouver le titre du film de Winterbottom très opportun, en pensant à cette identification du spectateur à ces images qui présentent le point de vue d’un tueur). Lire une image s’apprend, le travail d’éducation des regards est essentiel, tâche que l’on néglige trop souvent dans une société pourtant ensevelie sous ces mêmes images.

Un commentaire sur “Ces images du tueur en moi”

  1. Sans être pile dans le sujet, votre article très intéressant m’a fait penser à « Pourquoi suis-je intéressé par le meurtre ? », le texte de Fritz Lang dont mon acolyte cite quelques extraits sur notre blog. Si cela vous intéresse : http://desoncoeur.over-blog.com/article-retour-sur-fritz-lang-le-recours-a-la-psychologie-1-51960595.html , les derniers paragraphes (l’article entier est très bien aussi :))

    Écrit par nolan

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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