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Un public artistique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Un public artistique Publié le 4 juin 2010Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Je vais revenir encore un peu sur des questions déjà abordées auparavant, ici et ici, sur le travail du critique. Je l’avais écrit alors, le critique doit essayer de se débarrasser de son rôle perçu de publiciste, de simple guide aux consommateurs. Cette semaine, le distributeur Lionsgate a décidé de ne pas organiser pour la presse des projections de sa comédie romantique Killers. Les journalistes ne sont même pas invités aux premières, ils doivent attendre ce vendredi pour voir la première projection publique. Paramount avait usé de la même stratégie l’été dernier lors de la sortie de G.I. Joe, ce qui avait soulevé alors un certain tollé, mais cette fois on réagit plutôt avec un étonnement amusé, la justification de Lionsgate étant en apparence on ne peut plus bidon (à moins que ce ne soit le film qui n’intéresse personne) : « We want to capitalize on the revolution in social media by letting audiences and critics define this film concurrently. In today’s socially connected marketplace, we all have the ability to share feedback instantly around the world. In keeping with this spirit, Lionsgate and the filmmakers want to give the opportunity to moviegoing audiences and critics alike to see Killers simultaneously, and share their thoughts in the medium of their choosing. We felt that this sense of immediacy could be a real asset in the marketing of Killers. » (via le huffingtonpost)

Que devrait-on comprendre? Comment l’immédiateté du web peut-elle être un atout pour le marketing de ce film? Patrick Goldstein au L.A. Times traduit par « Let me provide a helpful English translation for all that gobbledygook: Sorry guys, but we know our movie is a dog. We’re not gonna let you see it a minute before the first sucker who plunks down his $10. We know that as soon as he gets out of the theater, he’ll be tweeting about what a stinker he just saw. » C’est ce que feront aussi les journalistes, leurs textes ne pourront peut-être pas être imprimés à temps pour le journal du vendredi, comme c’est l’habitude aux États-Unis, mais ils pourront facilement être publiés sur Internet en fin d’après-midi. Combien de temps est-ce que Lionsgate gagne ainsi, en voulant éviter que des critiques négatives diminuent trop leurs revenus au box-office (car c’est évidemment pour cela qu’ils ne font pas de projections de presse)? Quelques heures tout au plus, les critiques pourront tweeter leur appréciation dès leur sortie de la première projection au matin.

Ça, c’est ce que tout le monde dit, rappelant aussi qu’il n’y a pas et qu’il n’y a jamais eu de corrélation entre le pourcentage de tomates fraîches sur Rotten Tomatoes et les revenus d’un film lors de son premier week-end en salles (il y en a sûrement une par contre entre le budget promotionnel et le succès au box-office, mais on en parle moins). Brent Simon, par exemple, de Screen Daily, toujours via huffingtonpost, propose sensiblement ce même argument : «There’s usually no need to withhold movies from critics. The studios are operating under the false premise that critics somehow hate genre films, that they’re not going to give them a fair shake, and empirically that’s simply not proven out. For example, Lionsgate didn’t screen the Jason Statham action sequel Crank: High Voltage before its opening last year and it still received 62 percent positive reviews on the Rotten Tomatoes website. » Les critiques blogueurs rapportant cette nouvelle demandent ensuite au public s’ils iront voir le film quand même, si les critiques influencent leur choix de sortie du vendredi soir. Chez cinematical par exemple : « The real question is, of course, whether or not marketing moves like this affects a movie-goer’s decision to see Killers when it opens. […] Is this something that matters to anyone outside of the insular world of movie journalism, or are we the only ones who take notice? Because in the end, that’s what it really comes down to: the people buying the tickets. So, what do you think? Are you planning to see Killers? Does this in any way affect your decision? »

Ce que je trouve toujours un peu inquiétant dans cette manière de rapporter la nouvelle, c’est de voir à quel point les critiques ne remettent pas en question la façon qu’on a de les percevoir comme des agents de persuasion. D’ailleurs, Simon semble l’accepter pleinement lorsqu’il dit : « For people who are really into films, what the Internet has done – through message boards and a plethora of other sites that report on film – is it’s opened up this world whereby they’re able to see not only the goings-on of production but also of marketing. So when there are no reviews of a film the week of release, that message gets out there. » Si je comprends bien, les reviews font partie du marketing? Pour les distributeurs et Hollywood, c’est certain que de leur point de vue la réponse est oui, mais un critique, président de l’Association des critiques de Los Angeles de surcroît, devrait quand même faire attention à son vocabulaire, ou plutôt il devrait ensuite rappeler que les critiques n’ont justement pas ce rôle de marketing. C’est quand même désolant que cette réponse de Simon soit citée un peu partout, chez IFC par exemple, sans que l’on prenne la peine de nuancer.

Pourquoi, en plus, ces blogueurs doivent-ils rappeler que les critiques n’ont aucun effet sur le box-office? Ce qu’il faudrait dire, plutôt, c’est que les critiques n’ont pas à avoir un effet sur le box-office, que leur utilité ne réside pas dans leur potentiel publicitaire. Et conséquemment, qu’il y ait projection de presse ou non est sans importance, peu importe le film, navet ou nouveau Citizen Kane. D’ailleurs, à bien y penser, ce que dit Lionsgate n’est pas si bête : un critique qui s’adresse à un public qui a lui aussi vu le film, n’y a-t-il pas là une possibilité de discussion plus riche que l’habituel « voilà ce qui se passe dans ce film que vous allez voir ce soir »? Bon, je ne crois pas que c’est par cinéphilie que Lionsgate a choisi de ne pas donner de projections de presse, mais le web permet effectivement d’enrichir la relation critique-public.

Dans un article paru dans le dernier Cineaste, le vénérable Jonathan Rosenbaum s’interroge sur la cinéphilie du vingt-et-unième siècle, sur les changements découlant de l’avènement du DVD en particulier (vs les tenants de la sacro-sainte pellicule), touchant au passage des questions sur l’état actuel de la critique. Il parle par exemple du documentaire sur l’histoire de la critique américaine For the Love of Movies: The Story of American Film Criticism, dans lequel le réalisateur Gerald Peary se remémore dans une section intitulée When Criticism Mattered (1968-1980) les beaux jours de la critique américaine, alors qu’Andrew Sarris et Pauline Kael débattaient autour de la notion de cinéma d’auteur, lui la défendant au Village Voice, elle l’attaquant au New Yorker. Il s’agit d’un débat historique passionnant et important, mais comme le note Rosenbaum, il faut quand même dire qu’il touchait très peu de gens, les deux publications concernées étant d’un tirage assez limité. Alors, oui, la critique importait, mais pour combien de personnes? Est-ce vraiment plus qu’aujourd’hui? On peut se désoler de la raréfaction de ce type de débat (à quand remonte l’énonciation d’une approche esthétique originale, comme cette théorie des auteurs?), mais la critique n’importe pas plus ou moins aujourd’hui qu’hier. Ironiquement d’ailleurs, ce sont surtout les critiques qui remarquent cette absence de polémique d’envergure : plutôt que de parler du passé avec nostalgie, pourquoi ne pas le faire ce débat?

C’est donc cette idée de la mort de la critique qui est mal posée, car elle en revient toujours aux chiffres. L’un des annonciateurs de cette apocalypse critique, c’est ce Gerald Peary, qui, cité dans l’article de Cineaste, se lamente ainsi : « the big thing to me that’s missing is critics are no longer helping put people into seats for really, really interesting movies. » Ce n’est pas tout à fait faux, bien sûr, mais le travail du critique n’est pas seulement de pointer ce qui se fait d’intéressant, il doit surtout aider à regarder un film, ce qui ne se mesure pas en sièges occupés dans une salle d’art et d’essai (on peut apprendre à regarder un navet). Lorsque l’on déclare la noyade prochaine des critiques dans les flots du web, c’est pour remarquer que le public peut maintenant se fier à lui-même pour décider quel film voir, par les voies de Facebook, Twitter, ou des sites comme IMDB et Cinéma Montréal, ce qui revient à dire que la critique n’a plus d’effet quantifiable sur le public. Je simplifie un peu, il y a aussi le problème du subjectivisme par exemple, qui nie l’utilité de toute forme de critique, mais la supposée perte d’influence de la critique ne peut se mesurer d’aucune façon, en tout cas si l’on considère qu’une critique est plus qu’un résumé destiné à nous faire dépenser ou non notre dix dollars, si l’on ose croire par exemple qu’elle devrait avant tout nous aider à penser le cinéma. Il y a les commentaires sur les blogues peut-être, qui peuvent nous indiquer l’état de cette influence, tous ces gens qui crient préférer se fier à leurs propres opinions plutôt qu’à celles de n’importe qui d’autre, mais on ne sait pas combien de personnes pensent le contraire et ne le disent pas ou encore combien de lecteurs l’auraient écrit à Sarris s’il avait écrit sur le web en 1968; le phénomène du relativisme n’est pas récent, bien que je crains qu’il tende à grimper exponentiellement en popularité.

Oscar Wilde écrivait : « The public have always, and in every age, been badly brought up. They are continually asking Art to be popular, to please their want of taste, to flatter their absurd vanity, to tell them what they have been told before, to show them what they ought to be tired of seeing, to amuse them when they feel heavy after eating too much, and to distract their thoughts when they are wearied of their own stupidity. Now Art should never try to be popular. The public should try to make itself artistic. » Voilà le véritable travail d’un critique : aider son lectorat à devenir artistique, ce que les outils du web permettent de façon beaucoup plus profonde qu’auparavant. Lionsgate n’avait sûrement pas Oscar Wilde en tête en déclarant que l’immédiateté du web serait un atout pour leur prochain film, mais nonobstant sa malhonnêteté, leur excuse était peut-être moins idiote qu’elle ne paraît au premier abord.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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