Autour de la naissance du blockbuster

(Paru sur le blogue de Séquences.)

On célèbre ces temps-ci le trente-cinquième anniversaire de Jaws, le troisième long métrage de Steven Spielberg, ce film tristement célèbre pour avoir amorcé le règne du blockbuster à Hollywood : ouvert dans 409 salles simultanément le 20 juin 1975, le film remporte 7 millions de dollars le premier week-end et avant la fin de l’été devient le premier film à franchir le cap des 100 millions en revenus domestiques. Les studios avaient auparavant l’habitude d’ouvrir leurs films dans une ou deux salles à New York et Los Angeles afin de prendre le pouls du public avant de lancer leurs productions à la grandeur de l’Amérique du Nord, question d’économiser sur le coût des copies de projection. Avec Jaws, Hollywood découvre qu’une campagne de promotion efficace peut être beaucoup plus productive que leur stratégie habituelle, trop frileuse. Jaws est non seulement lancé sur un nombre record d’écrans, il est aussi l’un des premiers films dont la date de sortie a été planifiée en fonction d’une période de l’année spécifique : en effet, le grand requin blanc de Spielberg vient terroriser ses spectateurs au début de l’été, moment propice puisque commence les vacances et que l’on se dirige tranquillement vers les plages, ce qui implique aussi que l’on vise un public assez précis, c’est-à-dire ces jeunes adultes qui profitent généralement le plus de cette plage, ceux-là même dont le requin se fait un festin.

Alors que l’on joue de nostalgie ces temps-ci pour évoquer ce premier blockbuster, c’est surtout cet aspect que l’on souligne, la découverte par Hollywood que viser un public adolescent est plus lucratif. Au Weekly Standard, John Podhoretz souligne bien ce point : « Jaws marked the early end of the boomer era in Hollywood. Movie executives discovered that adults in their twenties and thirties were as nothing compared with teenage boys. Make a movie that would appeal to these boys, and you had a new kind of commodity on your hands. They would come back to see it over and over again. They would bring their friends. They would bring their girlfriends. They would bring their parents. They treated movies they loved as though they were rollercoaster rides—worth standing in line for, and experiencing a second, third, or fifth time. » La recette de Jaws était parfaite : utilisant un sujet de série B, Spielberg combinait avec une efficacité rare horreur et humour, injectant un degré de sophistication rarement vu auparavant dans le cinéma d’horreur. Ce sont ces sensations fortes que l’on tente depuis de reproduire chaque été, l’intensité des séquences d’action, la terreur des scènes de carnage, le rire pour relâcher momentanément toute cette tension. Hollywood a vite assimilé la leçon et relance aussitôt le requin meurtrier, dans Jaws 2 (1978), l’une des premières franchises et le début véritable de l’ère du blockbuster. Jaws était une surprise, personne ne s’attendait à un tel succès; avec Jaws 2, pour la première fois on vend un film avec la promesse qu’il sera encore mieux que son prédécesseur, qu’il en répétera les émotions avec deux fois plus d’intensité, pour la première fois l’objectif visé est cet exploit du 100 millions, à rencontrer le plus vite possible.

Toutefois, c’est peut-être plus avec Star Wars qu’est né le blockbuster moderne, comme nous le rappelle David Edelstein lorsqu’il souligne son aspect grandement commercialisable : « the beginning of the end was Star Wars, synthetic then as now, clever but never exhilarating, infinitely merchandisable. » En effet, vendre des figurines de Roy Scheider aurait été plutôt difficile, et bien au-delà de la marchandisation effrénée que permet Star Wars, il y a l’œuvre elle-même qui est conçue comme une série, qui est placée dans un univers infiniment déclinable, en sequel et en prequel, en plus de tous ces apartés au canon de George Lucas que sont ces nombreux livres et jeux vidéos qui se réclament de cet univers. Jaws reste une franchise très limitée, il ne s’agit après tout que d’un requin, mais celle de Star Wars est inépuisable.

Tout comme Jaws, Star Wars s’adressait majoritairement à un public adolescent, mais cette fois Hollywood tombait sur un nouveau phénomène, celui des fanboys, qui jusqu’à aujourd’hui constituent son premier public, du moins en matière de blockbusters. Or, ces nouveaux spectateurs ne vont pas au cinéma tout à fait pour les mêmes raisons que leurs parents, et avec le temps Hollywood a appris à s’y adapter : « Star Wars was a different kind of blockbuster than, say, Ben Hur or Gone With the Wind, but blockbusters have always been with us. The difference now isn’t really related either to the rise of special effects or the popularity of science-fiction-inspired themes, it’s related to the fact that adults barely go to the movies anymore. Blockbusters today are geared almost exclusively to the 18-29 year old demographic, and that demo simply demands a different kind of movie. It’s a cohort that’s interested in video games, comic books, and plenty of adrenaline, and if that’s the audience for your product then those are the kinds of movies you’re going to produce. » (Kevin Drum, chez Mother Jones) Malheureusement, il faut croire qu’Hollywood pense que ces jeunes adultes sont bêtes, car cette adrénaline servie en surdose est recyclée de film en film, on la fait monter dans des contextes légèrement différents, interchangeables, d’où l’utilité des franchises.

Celles-ci ne sont pas nouvelles, dès les années 80 Jason et Freddy ont été ressuscités plusieurs fois pour revenir horrifier les foules, et on est retourné dans le futur deux fois, mais dans les années 2000 on ne semble jurer que par ces dérivés, le matériel original se faisant rare. Ce début de saison estivale est d’ailleurs inondé par les remakes (Karate Kid, A-Team, Clash of the Titans) et les sequels (Iron Man 2, Toy Story 3, les derniers Twilight et Harry Potter qui s’en viennent), mais à en croire les derniers résultats au box-office, cette répétition a fini par lasser, alors que les revenus sont en baisse de 13.3 % par rapport à l’année dernière (alors que le prix des billets lui a augmenté, à cause du 3D principalement). Cité sur NYMag, un agent travaillant pour Universal rapporte que : « We’re on a lot of calls with people at the highest level [of production], and they’re just nervous. They’ve been telling us, ‘We have our movies for next year, but attendance is down, so, guys, you know what? Get us the original material. We need some original shit, because now our bosses are on us. » Serait-ce la fin des franchises? On aurait peut-être besoin d’un nouveau Jaws… À moins que, constatant que les adolescents quittent à leur tour les salles de cinéma, les studios préfèrent se tourner vers un nouveau public.

C’est ce qu’argumente Steven Zeitchik au L.A. Times, suggérant qu’Hollywood va maintenant tenter de séduire en priorité les plus jeunes, en s’inspirant du succès des films d’animation de Pixar et Dreamworks : « Families are the ones going to the movies these days. Perhaps the only ones.The move to the family film is a continuation of the phenomenon of the great shrinking audience that Hollywood has seen (and in many ways enacted) over the past few years. First, it was filmgoers over 30 whom the studios abandoned — which they did by closing down the specialty divisions that made movies for that audience — to concentrate on films made for fanboys. Now, with so many movies aimed at young males flopping this year, it may not be long before they move away from those too. » C’est aussi ce point de vue que reprend Jozef Siroka sur Cyberpresse, remarquant de plus que « Le cinéma pour “toute la famille” est vendeur pour une raison pratique : il y a toujours au moins un adulte pour accompagner l’enfant. Au moins deux billets d’achetés pour combler le désir d’un seul client. Le génie des studios, c’est d’avoir su transformer l’accompagnateur en client autonome en assaisonnant ce type de films de thèmes plus matures, parfois osés, exprimés à l’aide de sous-entendus. » De tout temps, le film familial a été très populaire, le succès de Disney ne date pas d’hier, mais peut-être assistons-nous au début d’une nouvelle ère du blockbuster, orienté vers le Général plutôt que le 13 ans et plus.

Il reste un peu facile d’accuser Spielberg et Lucas d’être responsables de ce phénomène plutôt récent du blockbuster, et corolairement de l’infantilisation du public : par exemple, les désastres financiers qu’ont été Heaven’s Gate et Apocalypse Now sont pour beaucoup aussi dans cet abandon par Hollywood de ces auteurs qui ont fait le succès et la grandeur du cinéma américain des années 70. Quant à moi, l’influence néfaste de Spielberg et de Jaws sur le cinéma contemporain ne se trouve pas dans ces nouvelles stratégies de promotion, mais plutôt dans une certaine mise en scène de la violence qui se voit déréalisée pour en être mieux spectacularisée. Si Jaws peut fonctionner comme simple divertissement, comme cette montagne russe d’émotions que l’on vante dans ces textes célébrant son anniversaire, c’est que Spielberg arrive à complètement déresponsabiliser le spectateur face à la violence qu’il représente, mise en scène imitée ensuite par tout les blockbusters. C’est ce qu’écrivait Serge Daney aux Cahiers du Cinéma au moment de la sortie du film, dans sa critique intitulée Matière grise : « Qu’est-ce qui fait peur à plus de trois cent mille spectateurs en une semaine? Et de quoi se rassurent-ils? De la mise en scène d’une violence qui, comme l’indique justement Alain Bergala, “garantit les conditions mêmes du plaisir du spectateur et son adhésion ultérieure à toute incarnation de la contre-violence”. » Spielberg parvient à cette adhésion d’une manière bien simple, par une mise en scène qui « consiste à tout filmer (événements, figurants) de deux – et de deux seuls – points de vue : celui du chasseur et celui du chassé. Il n’y a pas d’autre point de vue (spatial, moral, politique), pas d’autre place pour la caméra, donc pour le spectateur, que cette double position. » (Daney souligne) Spielberg pousse cette irresponsabilité du spectateur encore plus loin avec Indiana Jones, dans lequel la violence devient dans le cadre d’un film grand public sujet à l’humour, où il est maintenant drôle de tuer des nazis de manière inusitée. La grande majorité des blockbusters imitent cette mise en scène de la violence, l’utilise pour attirer les foules, jusque dans des films destinés à un public assez jeune, comme les Pirates of the Caribbean, où l’on se retrouve devant une violence inouïe, où l’on peut tuer quelques dizaines, voire des centaines, de figurants à coups d’épée et de fusils, où c’est la chorégraphie de cette violence qui devient l’enjeu du film, son principal attrait. Cette violence étant coupée de toutes conséquences, physiques (pas de sang) ou morales, le spectateur peut l’apprécier comme simple spectacle… Mais bien sûr, tout comme il n’est pas responsable de l’homogénéisation du blockbuster, Spielberg n’est pas entièrement responsable non plus de l’omniprésence de cette violence divertissante, il reste que l’on trouve dans Jaws le prototype exemplaire d’un bon pan du cinéma hollywoodien à venir.

5 commentaires sur “Autour de la naissance du blockbuster”

  1. C’est un peu injuste de tenir Spielberg responsable de votre soi-disant « irresponsabilité du spectateur ». Spielberg ne voulait pas déresponsabiliser son public vis-à-vis de la violence, il voulait simplement finir son film du mieux qu’il pouvait compte tenu du récalcitrant requin mécanique…Et sa solution s’est avérée brillante.

    Cette « irresponsabilité du spectateur » est peut-être une conséquence indirecte du procédé filmique employé, mais encore là, y a-t-il un seul procédé cinématographique qui n’a que des effets bénéfiques ou balancés sur la psyché humaine?

    Le cinéma assouvit nos désirs primaires. C’est ce qui le rend intéressant et « le fun » et nous les humains trouverons toujours notre compte dans les films que nous regarderons.

    Écrit par bohmer
  2. « C’est un peu injuste de tenir Spielberg responsable de votre soi-disant « irresponsabilité du spectateur ». Spielberg ne voulait pas déresponsabiliser son public vis-à-vis de la violence »

    Que ce soit volontaire ou non n’a rien à y voir, mais ce devait bien l’être un peu, même si ce n’était pas pensé en ces termes: à partir du moment qu’on veut divertir à partir d’un sujet violent, on est bien obligé de ne pas impliquer le spectateur dans cette violence, sinon son expérience sera pas mal moins « le fun ». J’aime beaucoup Jaws, qui est, oui, brillant sur bien des aspects, mais ça ne m’empêche pas de me demander ou de remettre en question ce que je trouve aussi captivant. J’imagine que par « désirs primaires » vous voulez dire qu’à quelque part le cinéma assouvit ou sublime une soif de violence qui serait profondément humaine, originelle et indéracinable. Je ne suis pas certain que ce soit vrai, tant la violence dont on parle ici est irréelle, le plaisir qu’elle nous procure est avant tout esthétique.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  3. Bonjour, deux remarques sur ce texte concernant le blockbuster :
    1)J’utlise fréquemment le mot – ou l’expression – de « blockbuster » mais j’ai toujours eu du mal à en connaître l’origine et je ne savais pas que « Les Dents de la mer » était considéré comme le premier « blockbuster ». je ne sais pas par ailleurs à partir de quelle échelle on peut considérer qu’un film est ou non un blockbuster et quel est le lien exact entre la fin du système des grands studios hollywoodiens et l’apparition de ces blockbusters et jusque dans quelle mesure les superproductions des années 1960 peuvent être considérées comme leurs ancètres.
    2) Contrairement à vous, je considère la violence comme inhérente à l’être humain et je pense que le cinéma est un moyen de la vivre par procuration (je suis assez d’accord d’ailleurs avec Fritz Lang à ce sujet); la question centrale – qui détermine en grande partie la qualité d’un film – me semble donc être : à partir du moment où un réalisateur fait intervenir (explicitement ou non peu importe) de la violence dans une de ses oeuvres, comment implique-t-il le spectateur et de quelle manière interroge-t-il celui-ci (en tant que spectateur, membre d’une société et individu) dans son rapport à la violence ? Voilà pourquoi dans ce domaine, les films de Stanley Kubrick (notamment Full Metal Jacket) me semblent constituer la meilleure référence.

    Écrit par Ran
  4. @ran
    Le point 2 d’abord: En fait, je me suis mal exprimé, je suis d’accord pour dire que la violence est inhérente à l’être humain, ce que je trouve moins sûr c’est que ces pulsions ou ces désirs trouvent satisfaction d’une manière quelconque sur un écran de cinéma, dans le cas de film comme Indiana Jones par exemple. C’est peut-être moins vrai de Jaws, vu la nature du cinéma d’horreur, mais dans le film d’action moyen, on ne se rend même pas compte que ce qui se passe est réellement violent, il y a des explosions, des coups de feu, des coups de poings, etc., mais on ne se rappelle que de l’émotion, de la charge d’adrénaline. Ces émotions tiennent plus de la mise en scène et du montage que du contenu, et de l’identification au héros évidemment, qui a le droit de tout faire à partir du moment que sa cause est noble. Ceci dit, je ne suis pas certain de ce que j’avance, il me semble pourtant qu’une violence brutale et dure (peu importe qu’elle soit justifiée ou non par le film) satisfait plus un quelconque besoin primaire que cette violence hyper-esthétisée et finalement banale que nous voyons souvent, sans même y penser. Jaws est un pas dans cette direction, dans sa manière de court-circuiter les points de vue, d’emprisonner le spectateur dans une dualité qui est finalement fausse.
    Point 1: Ce qui change avec Jaws, du point de vue des blockbusters, c’est la mise en marché du film. Des superproductions, il y en a depuis toujours, mais Jaws sortait sur un nombre record d’écran, précédé d’une grande campagne de promotion. Je ne suis pas certain qu’il y a un lien à faire avec la fin des studios, qui date du début des années 50. Ça concorde par contre avec la fin d’un cinéma des auteurs qui était très fort dans les années 70, les Coppola, Scorsese, Friedkin, Bogdanovich, etc. Le livre de Peter Biskind Easy Riders, Raging Bulls parle beaucoup de cet aspect.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  5. Merci de cette réponse.
    Je suis d’accord avec le fait que, dans le film d’action de base, l’on se contente d’apporter du plaisir avec la violence (et je ne suis même pas sûr que la cause du héros ait véritablement besoin d’être noble ; d’ailleurs, on prend à peu près autant de plaisir à voir les dégâts provoqués par le « méchant ») mais il me semble justement que le propre de certains grands films est de mettre en scène cette violence (en réutilisant les codes esthétiques du blockbuster), sans justement nier le plaisir qu’elle apporte, mais tout en l’interrogeant.
    Pour ce qui est des superproductions, ce que je voulais dire, c’est qu’Hollywood, après sa grande période des années 1940-1950 et sous le coup de la concurrence télévisuelle, s’était en quelque sorte cherché (d’un point de vue industrialo-commercial) pour rester une machine à attirer le public. Dans le début des années 1960, cela avait donné ces superproductions du style Cléopâtre. Puis on voit progressivement arriver le blockbuster – avec de nouvelles techniques marketing – qui est une forme que l’on connaît toujours aujourd’hui.

    Écrit par Ran
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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