Publié dans Blogue Séquences Séquences

Dialogue Critique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Dialogue Critique Publié le 23 juillet 2010Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

–       Ah! Bonjour, justement je vous cherchais! J’ai vu il y a peu Masculin Féminin de Godard, et je pensais à vous, alors que Jean-Pierre Léaud disait quelque chose comme, je cite de mémoire, « On allait souvent au cinéma. On frissonnait alors que l’écran s’allumait, mais souvent nous étions déçus, nous étions tristes. Ce n’était pas le film auquel on avait rêvé… »

–       Vous voulez parler d’attentes déçues?

–       Non, pas tout à fait : vous avez écrit des trucs comme « tout argument reposant sur l’émotion du spectateur est difficilement soutenable », vous semblez refuser l’expérience d’un film comme argument critique, comme si, je ne sais pas, le fait de pleurer durant un mélodrame ne lui garantissait pas au moins la qualité d’être efficace. Cette citation de Godard, je la trouve belle justement parce qu’elle fait part d’émotion, elle parle de frisson, de tristesse, de rêve, qui sont quand même des sensations que l’on recherche devant une œuvre d’art, non?

–       Oui, d’accord, mais si l’on veut parler réellement d’une œuvre d’art, il faut s’éloigner un peu de soi pour parler d’elle. Dire « j’ai pleuré » ne constitue pas une critique, pas même une appréciation, ça ne parle que du spectateur, en aucun cas de l’œuvre. Vous savez, j’ai la larme facile, je peux tomber sur la scène finale d’un mélodrame de milieu d’après-midi et être ému alors que tout le monde se réconcilie à travers les pleurs, même sans connaître le contexte de la scène. Ça en dit beaucoup sur moi, mais très peu sur le film. Et franchement, ce n’est pas une sensation que je recherche nécessairement, il y a aussi une qualité de l’émotion à considérer.

–       Ah, ça, je ne vois pas comment vous pouvez le défendre sans tomber dans la subjectivité que vous refusez. Peut-être que pour vous ce mélo vous procurait des émotions faciles, creuses, que vous voyiez la mécanique, sentiez la manipulation outrée sans que cela ne bloque vos glandes lacrymales, que vous vous disiez « quel con je fais en chialant devant une telle ordure », mais pouvez-vous vraiment refuser à quelqu’un d’autre l’émotion forte et significative qu’il a pu ressentir devant la même scène? N’est-ce pas là, à quelque part, une réussite du film? Tiens, ça me rappelle un ancien professeur de cinéma qui détestait Titanic (le film était encore récent), alors je lui avais demandé « oui, je n’aime pas trop non plus, mais peut-on au moins reconnaître au film le fait de toucher un aussi grand nombre de personnes? », et il me répondit « James Cameron avait comme objectif de faire pleurer les matantes de Brossard, alors oui, on peut dire qu’il a réussi à faire pleurer les matantes de Brossard ». Méprisant, c’est le moins qu’on puisse dire…

–       Il ne faut pas prendre la réponse de votre professeur trop au sérieux, ça m’apparaît comme une blague. Une blague qui, en fait, me donne raison, vous devriez bien le voir : s’il peut déclarer avec mépris que le film n’est bon qu’à faire pleurer des matantes, c’est que lui n’a pas été touché par ce film, il n’est pas l’une de ces matantes. Ce n’est pas le mépris qui discrédite sa réponse, mais le fait qu’il recourt à un argument reposant sur les effets potentiels du film sur ses spectateurs. De plus, il y a là une erreur courante, celle d’évaluer un film selon la valeur des intentions qu’on lui suppose et la réussite du film dans l’obtention de ses objectifs (c’est aussi ce que recouvre l’adjectif « efficace » que vous utilisez). Votre professeur se moquait de l’ambition de Cameron, mais on s’en fout pas mal de son ambition, et même s’il était vrai qu’il voulait faire pleurer les matantes de Brossard, ce qu’on ne saura jamais, le fait que celles-ci aient pleuré ou non ne nous dit rien sur le film.

–       Je vois mal comment vous pouvez refuser l’efficacité comme critère d’évaluation d’un film. Entendez bien que par « efficace » je n’entends pas réduire un film à une seule émotion, que ce soit le rire ou les larmes, Titanic est bien sûr plus complexe que les larmes qu’il peut soutirer ou non. Je parle plutôt de l’expérience générale d’un film, que je définirais « efficace » si elle est agréable, mais ça se rejoint. Par votre réponse, j’imagine que vous voulez dire que si, par exemple, durant un thriller, moi je sens du suspens, il n’est pas garanti que mon voisin l’éprouve aussi. En disant « c’est efficace », ce qui est implicite, c’est que le réalisateur s’est fixé comme objectif de monter un suspens et par ce qualificatif je constate sur moi les effets probants de cet objectif.

–       Oui, c’est exact, l’argument commence alors que l’on explique en quoi le film est efficace, comment il réussit à parvenir à cette efficacité. À ce moment, on cesse de parler du spectateur et de ses émotions pour se concentrer sur le film et son mécanisme. Votre voisin, lui, devrait expliquer pourquoi le film ne fonctionne pas.

–       Ah, mais alors vous ne refusez pas l’expérience de l’œuvre, puisqu’elle est à la base de votre argumentation, donc l’efficacité demeure un argument valable, pourvu qu’il soit étayé. Vous êtes d’abord ému, ensuite vous cherchez à savoir pourquoi.

–       Oui, l’expérience est importante, je n’ai jamais prétendu le contraire. Quand vient le temps d’analyser par contre, ça devient secondaire. J’utilise souvent cette phrase de Bazin, « la critique c’est de prolonger le choc de l’œuvre dans la sensibilité du spectateur », ça dit tout. On pourrait penser aussi à la Génèse d’un poème d’Edgar Allan Poe, même s’il parlait de création et non de critique. Je le paraphrase : Poe expliquait qu’il choisissait d’abord une impression ou un effet à produire, cherchant ensuite s’il vaut mieux mettre en lumière l’effet choisi par les incidents ou par le ton, combinant finalement les événements ou les tons de manière à créer l’effet en question. Il analysait ainsi de façon très intellectuelle et mathématique l’écriture de son poème Le Corbeau, dans une sorte de pied de nez à l’idée selon laquelle l’artiste écrit uniquement par intuition, spontanément et sans y réfléchir. Le regard critique fonctionne pareillement, en identifiant d’abord l’effet ou l’impression que le film produit (j’ajouterais : que cet effet soit intentionnel ou non), cherchant ensuite comment l’œuvre l’a construit. Ici, comme vous l’avez noté vous-même, il faut prendre le mot « effet » au sens large, qui peut être aussi bien cette émotion à laquelle vous tenez, que le sujet ou le thème abordé. Il faut remarquer que souvent les émotions que l’on ressent face à une œuvre d’art sont liées autant à sa signification, à l’interprétation qu’on lui accorde, qu’au mécanisme de production de sens lui-même : s’il y a suspens, c’est qu’il y a identification à un personnage, il y a donc un point de vue, une perspective que le film invite à partager, et je n’éprouverai pas ce suspens si cette perspective me désole. C’est à ce niveau que les intentions de l’auteur deviennent secondaires; par exemple si je parle de la représentation de la technologie dans l’œuvre de Cameron, je ne sais pas à quel point c’est conscient de sa part. Et rendu là, l’expérience n’y est pour rien: ainsi, moi qui ait la larme facile, je ne pleure pas devant Titanic, pourtant je l’aime bien ce film, j’y trouve une réflexion passionnante sur les dangers de la technologie, parfaitement en phase avec le reste de l’œuvre de Cameron. On ne peut réduire l’art aux seuls affects qu’il suscite. C’est un peu le problème que voulait souligner votre professeur avec ses matantes de Brossard, qui recherchent les larmes avant tout, peu importe la manière dont elles sont provoquées. Il ne s’agit pas, évidemment, de leur refuser leurs larmes, de leur dire qu’elles ne sont pas valables, mais seulement leur rappeler que ces larmes ne sont pas garantes de la qualité du film.

–       C’est le fameux argument du « on peut aimer un mauvais film et détester un grand film », auquel j’ai quelques difficultés à adhérer. Pour les deux extrêmes, les navets et les chefs-d’œuvre, cet énoncé est évident, on peut se marrer devant du Ed Wood et donc passer un meilleur moment que devant un grand chef-d’œuvre qui nous emmerde, mais celui-ci aura tout le poids de l’histoire du cinéma pour nous assurer de sa valeur. Je ne suis pas fan d’Antonioni, mais je vois bien ce qu’il fait, je suis capable d’en comprendre l’importance. Par contre, dès que l’on tombe devant des films plus banaux, c’est-à-dire la presque totalité de la production cinématographique, cette distinction devient floue. Peu de personnes croient réellement aimer un mauvais film, sauf dans des cas évidents comme Ed Wood. Même là, quand je ris en écoutant Plan 9 From Outer Space, je me dis qu’il y a là quelque chose que je ne peux totalement ignorer, même si ce rire se fait aux dépens du film. De même, mon ennui devant Antonioni ne peut pas être totalement insignifiant, puisque ce sentiment demeure provoqué par cette œuvre, comment ne pas en tenir compte?

–       Dans vos deux exemples, vous tendez encore à juger le film à partir des effets qu’il produit sur vous, à partir de l’efficacité émotionnelle. Dans ces exemples, les films sont tout sauf efficaces, puisqu’ils produisent sur vous l’effet contraire, le rire plutôt que la peur. Mais le rire que vous soutire Ed Wood peut être analysé et ce faisant vous arriveriez à définir en quoi le film est mauvais, car ce qui vous fait rire, ce sont ses maladresses. Même chose pour Antonioni : ce qui vous emmerde, on imagine que c’est le non-récit, la lenteur. Vous ne seriez peut-être pas capable de vous lancer dans une théorie de son œuvre, de trouver une signification à ces non-récits et à cette lenteur, toutefois vous pourriez identifier, objectivement, ce que vous voyez dans ce film qui vous ennuie, ce serait déjà un début de regard critique. Après, que vous ayez tort ou raison, c’est un autre débat.

–       Le problème que j’ai avec tout ça c’est que par cette analyse soi-disant objective vous finissez par soustraire complètement l’expérience de votre jugement. Ce qui pourrait nous faire dire, en allant au bout de cette logique : est-il nécessaire de voir un film pour le juger? Oui, pour savoir de quoi on parle, mais si l’expérience n’entre pas en ligne de compte, en réalité on pourrait bien s’en passer. Et vous passez un peu à côté de la question : comme je l’ai dit, pour les extrêmes l’exercice est facile, mais qu’en est-il d’un film comme Titanic, pour garder notre exemple? On s’entendra pour dire que ce n’est ni un navet, ni un chef-d’œuvre, et je suis certain que si vous l’appréciez plus que moi, c’est que lorsque vous le visionnez, vous passez un meilleur moment que moi, larmes ou pas. Toutes vos constructions théoriques, à quelque part, ne font que justifier votre expérience. Il faudrait donc se demander si le travail analytique que vous défendez vient avant, après ou de pair avec la simple appréciation sensible : est-ce que l’on défend tel film parce que d’abord il nous a procuré du plaisir ou est-ce que l’on éprouve du plaisir parce que l’analyse que nous en faisons nous le rend agréable? Et puis il y a des fois où l’analyse intellectuelle n’est tout simplement pas la bonne attitude, dans le cas de films impressionnistes. L’une des plus belles scènes des dernières années, c’est celle de la douche dans Paranoid Park de Gus Van Sant, mais c’est une scène qui fonctionne à un niveau purement émotionnel. Tout le travail du son et de l’image tend à nous faire partager l’émotion du personnage, la vérité du moment se trouve entièrement dans notre expérience sensorielle. Dans le fond, quelle est la différence entre moi qui pleure durant cette scène, et nos matantes devant Titanic, qui elles ne seraient peut-être pas touchées par Van Sant?

–       La différence n’est pas dans l’émotion ou l’expérience elle-même, mais dans la manière qu’elle est créée. On peut quand même parler de l’originalité de cette scène de douche, de la manière que Van Sant s’y prend pour nous faire partager l’émotion de son personnage, une méthode complètement différente de celle que Cameron utilise pour nous fait pleurer à la fin de Titanic, plus originale certainement dans le cas de Van Sant, plus inventive. L’esthétique s’intéresse à la manière de dire et non à ce qui est dit. Ce qui nous touche, c’est souvent plus le contenu, comme lorsque je pleure devant un mélo banal, c’est alors l’idée de personnes endeuillées qui me touche par exemple, pas tant la manière dont on me présente le deuil, même si ce n’est pas à écarter complètement. Il faut donc parler de la manière, de l’esthétique, pour éviter de simplement dresser une liste de ce qui nous émeut personnellement.

–       Et pourtant, si ces matantes restent indifférentes devant cette douche, j’aurais beau leur expliquer que l’important est dans l’émotion, si elles ne la ressentent pas, qu’ai-je à répliquer? Il y a bien sûr d’autres aspects du film que l’on peut analyser plus intellectuellement pour le valider, il reste que cette scène est emblématique de ce que tente de faire Van Sant, faire partager l’état psychologique de son personnage. Je peux décortiquer comment il y parvient, mais si la personne à qui je m’adresse n’a pas éprouvé comme moi la même atmosphère du film, ces arguments pourront difficilement la convaincre. Devrais-je alors m’incliner et dire que j’aime un mauvais film, ou au contraire est-ce mon interlocuteur qui devrait admettre ne pas aimer un bon film? Dans votre exemple de Poe, si je ne suis pas convaincu au départ que Le Corbeau est un poème mélancolique, si mon expérience de son poème n’est pas celle qu’il dit avoir créée, à quoi bon sa démonstration? Et dans le fond, avec Titanic, vous avez beau me badiner avec vos réflexions technologiques, même si j’y crois, je suis certain que le film continuera de m’indifférer, je me buterai aux dialogues risibles.

–       La totale objectivité est bien sûr impossible, et de toute façon elle serait inintéressante. L’art permet d’éprouver émotionnellement comme d’appréhender intellectuellement. Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais il ne faut pas pousser cette démonstration à l’extrême en refusant de sortir de notre subjectivité. De plus, il y a un plaisir à penser qu’il ne faut pas nier et qui fait partie de l’expérience d’une œuvre. Nos exemples jusqu’à maintenant sont les pleurs, le suspens, des sentiments facilement identifiables, mais notre intellect n’est pas aboli sous ces émotions. Même pour votre professeur : le mépris ou la haine sont des émotions aussi valables que le rire devant une œuvre d’art, pourvu qu’elles puissent être soutenues adéquatement. La dissociation entre l’expérience et l’intellect, dès le départ, est une erreur que nous avons poursuivie maladroitement tous les deux. Avec Titanic, pour moi c’est plus la réflexion intellectuelle que je fais à partir du film qui me passionne, pas tant le côté mélodramatique, dont je n’ai cure, et finalement c’est ma réflexion qui me rend l’expérience du film agréable, comme vous dites.

–       Tiens, je repense à Umberto Eco et à son Œuvre ouverte, où il définit l’œuvre d’art comme « un message fondamentalement ambigu, une pluralité de signifiés qui coexistent en un seul signifiant ». Comme Eco l’écrit, « l’auteur offre à l’interprète une œuvre à achever ». En passant par la philosophie de la connaissance de John Dewey, il montre comment l’interprète investit son expérience personnelle dans l’interprétation d’une œuvre, tout en restant dans le cadre délimité par l’œuvre. Voilà l’important, à des fins d’analyse, contenir notre expérience dans le cadre de l’œuvre. Bien sûr, Eco parlait d’interprétation, il ne nous aide peut-être pas à juger objectivement d’une œuvre, à lui attribuer une valeur fixe et immuable, mais est-ce possible, ou même souhaitable? N’est-ce pas dans cette interaction entre l’objectif et le subjectif, entre le spectateur avec son expérience unique et l’œuvre produite par un artiste à la sensibilité unique, que se retrouve tout le plaisir de l’art? Si c’est le cas, alors l’expérience n’est pas à écarter du regard critique, puisqu’en réalité elle en fait partie…

–       … sans que cela ne mène à un fléchissement du sens critique, bien sûr, puisque l’analyse intellectuelle demeure essentielle, afin de garder possible le discours sur l’art, discours aussi essentiel que l’émotion ou l’expérience qui peut ou non en être la cause…

6 commentaires sur “Dialogue critique”

  1. très très bon texte!

    Écrit par bohmer
  2. Le problème vient toujours de la subjectivité du spectateur. Une oeuvre qui rejoint plusieurs subjectivités sera souvent considérée comme une grande oeuvre. Les opéras de Verdi sont acclamées pour cette raison, le théâtre de Michel Tremblay aussi, peu importe la façon dont telle ou telle personne les apprécie. De toute façon, si l’on se permet de critiquer un film (qu’on se fait critique), c’est qu’on y dépose une certaine quantité d’attentes que le film arrive à porter ou non. Je pense qu’au sujet de ces dames de Brossard, on peut dire que les attentes ont étés remplies, mais quelles étaient ces attentes? Certains gens désirent simplement que le cinéma les transportent dans une fiction ou ils peuvent s’évader, c’est-à-dire s’identifier aux personnages et vivre une aventure extraordinaire par procuration (c’est je crois le phénomène exact de Titanic et de ceux qui s’y sont laissés prendre. Qui, parmis nous, a l’occasion d’expérimenter des sentiments aussi pures, des destins aussi tragiques que ceux que le film présente?). Je ne crois pas, comme vous le dites bien, qu’on puisse se baser sur l’expérience qu’un film nous procure pour affirmer qu’il est mauvais ou bon, puisque ces définitions de mauvais et bon restent à établir. Que signifient-elles? Peu de choses, bien souvent, sinon l’expression d’une subjectivité qui, plusieurs auront tôt fait de le souligner, n’est pas plus valide que telle autre. Peut-on la dépasser? Est-il possible d’affirmer, par exemple, que telle attente vaut mieux que telle autre, et qu’ensuite il soit facile d’établir si l’oeuvre la remplit ou non (comme pour Titanic)? Je ne sais pas et de toute façon je crois que la réponse importe peu. On ne devrait utiliser selon moi ces expressions de ‘bon’ ou ‘mauvais’, de meilleur ou inférieur qu’en cas de restriction temporelle ou comme raccourci d’une appréciation plus élaborée. Il est inutile, par exemple, du point de vue critique d’affirmer que « Aguirre la colère de Dieu » d’Herzog est une oeuvre géniale ou qu’elle a un tel degré de valeur puisqu’il est parfaitement possible que la personne près de moi l’ait détesté et qu’en fait elle s’en tape de mon point de vue. Ce qui est utile, au-delà de ce lexique primaire, c’est de changer son regard, de l’assouplir aux méthodes du réalisateur, de lui montrer la force d’une scène, d’une image. Comme celle d’un homme perdu au milieu de sa folie destructrice, qui est transposée par Herzog d’une façon toute simple, qui défie la sur-représentation que l’on observe habituellement au cinéma et dans cette mesure a un effet réparateur, les singes courant un peu partout sur le radeau, Aguirre percé d’une flèche qui défie le soleil…

    Peu importe. Je crois qu’il s’agit avant tout de modifier la perception du rôle du critique (ou d’une observation critique). C’est-à-dire qu’il ne peut servir à décerner une note à un film, pas plus qu’il peut se contenter d’établir une échelle esthétique et d’y positionner l’oeuvre en question. Il s’agit selon moi de prétentions inutiles. Ne sent-on pas la profonde absurdité qu’il y aurait à décerner cinq étoile à la joconde, ou la courte récompense d’un oscar délivré lors d’une clinquante cérémonie à Proust, pour le bénéfice de tel ou tel roman? Il me semble y avoir le même problème dans la relation du public avec un film qu’avec l’attribution de récompenses au cinéma ou de prix en littérature. On doit à tout prix décider s’il est bon ou mauvais, s’il est excitant ou endormant, s’il est ou non artistique, alors que je crois ces décisions n’ont que peu à voir avec le travail du critique ou tout simplement de l’observateur. Elles ont, en fait, plus à voir avec les critères du moment (réalisme, lyrisme…) ou les canons du bon goût représentatifs d’une époque ou d’un jugement personnel. Cette notion de critères me semble très importante, puisque lorsqu’on la délaisse, il ne reste plus de possibilités que la discussion autour de l’oeuvre, alors que lorsqu’on l’assume, elle permet une classification mais finit invariablement par orienter le débat autour de la valeur de ces « critères », leur objectivité, etc. La question demeure : est-ce souhaitable que le travail du critique s’articule autour de la justification de ses critères aux dépens de l’oeuvre qu’il étudie?

    Que pensez-vous de cette question?

    Le critique, selon mon point de vue, doit parler du film, et si peu le juger. N’y a-t-il pas, de toute façon, tant à dire?

    Écrit par Agathe Hourst
  3. « est-ce souhaitable que le travail du critique s’articule autour de la justification de ses critères aux dépens de l’oeuvre qu’il étudie? »

    Votre question a surgi au moment où j’abordais une problématique similaire pour l’article de cette semaine, j’ai donc fait un détour pour vous répondre rapidement. Je vais essayer d’y revenir plus en profondeur, c’est assez difficile de répondre précisément, car il n’y a pas que la question du jugement, sur laquelle je suis assez d’accord avec vous (un critique devrait s’abstenir de coter un film, que ce soit en chiffres ou en mots), il faut aussi se demander comment est-ce possible de l’écrire cette critique en restant si objectif, tout en gardant une certaine honnêteté par rapport à la relation au film (il est difficile d’écrire un texte positif d’un film qui nous a déplu, même si on y reconnaît de nombreuses qualités). C’est la question de l’écriture que je trouve particulièrement ardue.

    Enfin, merci pour tous ces commentaires riches et inspirants!

    Écrit par Sylvain Lavallée
  4. Je pensais dernièrement à propos d’Aguirre qu’une comparaison de la scène finale pouvait être faite avec celle bien connue de Titanic dans laquelle les deux amoureux se retrouvent à la proue du navire et, si je me rappelle bien (je n’irai pas vérifier), la caméra se met à tourner de façon majestueuse autour de la scène cadrée par un magnifique coucher de soleil. La scène d’Aguirre est beaucoup plus sobre : on le voit au centre de la désolation qu’il a lui-même créée par cette expédition vouée à l’échec. Le soleil lui-même est cuisant. La caméra effectue le même genre de cercles quoique dans cette scène la tension dramatique est plutôt créée par les évènements qui précèdent cette scène que par les artifices esthétiques déployés (on voit même les vagues causées par le bateau à moteur qui très certainement servait à déplacer la caméra en cercle autour du radeau d’Aguirre, sans que cela n’influe vraiment sur la force de l’image). C’est qu’ici, l’aspect dramatique est déjà présent, il suffit de le montrer; il a été créé tout le long du film, à partir du moment où l’on sait que cette expédition est à la recherche d’un pays inexistant.

    Ça rejoint un peu ce que vous dites dans votre texte de cette semaine, c’est-à-dire que l’appréciation qu’on se fait d’un film transparait finalement lorsqu’on explique pourquoi on l’aime, ou pourquoi pas. Seulement, cette appréciation ne peut être vraie ou fausse. Seuls les explications, les descriptions ou les arguments peuvent l’être en toute objectivité (je pense aussi au texte d’André Habib sur polytechnique qui avait fait des remous mais qui me semblait basé sur des raisonnements solides).

    Souvent, ce qui me donne envie ou non de (re)voir un film est ce qui en est dit, le regard parfois différent de quelqu’un d’autre qui modifie ma perception et m’encourage à changer ma compréhension de l’oeuvre. Ce n’est surtout pas les qualificatifs qui sont employés régulièrement pour « vendre » un film (chef-d’oeuvre!, magnifique!, touchant!, etc.). Après tout il y a bien des chefs-d’oeuvres qui me laissent indifférente, des films « touchants » qui ne me touchent pas (je n’ai jamais compris l’engouement autour du film ‘Tout est parfait’, qui me semble, moi, ne rien exprimer ou presque) et je sais en plus qu’il existera toujours quelqu’un pour acclamer des banalités. Par contre, je sais que si quelqu’un a une expérience différente de la mienne (n’est-ce pas cela, la subjectivité?), il sera mieux en mesure de comprendre et d’expliquer les bases d’une oeuvre qui me semble étrangère et de déceler si, oui ou non, elle transmet quelque chose de substantiel.

    Il y a une sorte de lien de confiance qui s’établit de toute façon entre un critique et ses lecteurs à la longue, et qui le dispense parfois d’élaborer de long en large les détails de ses impressions pour qu’il soit compris. Mais je ne pense pas que ce soit automatique et encore moins que ce soit une qualité répandue que d’être bref en même temps que d’être limpide.

    Écrit par Agathe Hourst

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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