Les dédales critiques d’Inception

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Comment éviter le sujet ces jours-ci? Pour ne pas être un illettré virtuel, il faut avoir vu Inception, sur lequel on a déjà accumulé une littérature imposante, surtout si l’on inclut ce qui s’est écrit sur le film avant même sa sortie en salles, alors que l’on spéculait sur la réaction des uns et des autres, à quoi s’ajoutent maintenant toutes ses conjectures sur l’interprétation exacte du film, qui doivent bien avoir déjà rejoint en deux semaines la quantité phénoménale de discussions amassées autour de Blade Runner en presque trente ans (Deckard n’est pas un robot, bien sûr, où est l’intérêt du film sinon?), mais au moins cette fois la folie interprétative n’est pas basée sur une erreur de scénario (voir le wiki du film, où l’on explique l’historique de ce débat, reposant sur une scène écrite mais jamais filmée, montrant le sort de ce fameux sixième androïde fugitif, qui n’est donc pas Deckard). Ainsi, dans la semaine précédant la sortie d’Inception, à mesure que les critiques sortaient les commentaires fusaient, d’abord pour accuser David Edelstein d’imbécile parce que le premier il a publié une critique négative, portant ainsi atteinte au pourcentage alors parfait du film sur Rotten Tomatoes, honneur qu’il a volée de près à Armond White, qui n’a pas tardé à recevoir aussi sa bordée d’insultes (mais lui il en a l’habitude). Étrangement, à ce moment personne hors quelques critiques n’avait vu le film, on s’insurgeait donc que quelqu’un n’ait pas aimé un film que l’on n’avait pas encore vu…

C’est qu’elle était attendue la critique d’Edelstein, lui qui déjà avait osé ne pas aimer The Dark Knight, du même Christopher Nolan. Pire cette fois, dans sa critique d’Inception il insulte selon certains les futurs admirateurs du film : « For the record, I wanted to surrender to this dream; I didn’t want to be out in the cold, alone. But I truly have no idea what so many people are raving about. It’s as if someone went into their heads while they were sleeping and planted the idea that Inception is a visionary masterpiece and—hold on … Whoa! I think I get it. The movie is a metaphor for the power of delusional hype—a metaphor for itself. » Peu importe que ce soit écrit sur le ton de la blague, ou qu’Edelstein dit clairement et, ma foi, modestement ne pas comprendre l’engouement pour ce film, on lui réplique rapidement, à travers les 169 commentaires à ce jour, des perles du genre : « Did Nolan touch your kids or something? » Patrick Goldstein du LA Times rapporte ensuite la nouvelle, critiquant la posture d’Edelstein en disant : « I give Edelstein points for lively writing, but in an era where critics have enough credibility issues as it is, the last thing we need is a critic thrashing a film because, in part, he’s chagrined to see it get so much open adulation. If you want to write that after the movie has opened, fair enough. But it’s the wrong stance to take before people have even had a chance to make up their own minds. » Ce qui revient à un appel à la censure : puisque les critiques sont mal perçus, il ne faut pas s’attaquer aux films que le public adule, pour ne pas empirer la situation. Goldstein prétend qu’Edelstein descend le film en partie à cause de cet amour du public, oubliant probablement qu’Edelstein dit clairement qu’il rentra dans la salle en toute bonne foi (et sur quelle base peut-on douter de son honnêteté?) De plus, Goldstein semble ne pas comprendre qu’Edelstein parle seulement de l’anticipation et des attentes élevées, et non pas de l’amour pour le film lui-même puisque, bien sûr, à ce moment-là encore personne ne l’avait vu ce film. Dennis Cozzalio, sur son excellent blogue Sergio Leone and the Infield Fly Rule, répond de manière similaire à l’article de Goldstein, en particulier sur les deux dernières phrases citées ci-haut : « Why, exactly, is it fair to express a negative reaction to a movie that has been universally praised only after it opens? Why is it “the wrong stance to take before people have even had a chance to make up their own minds”? With these two sentences Goldstein completes his application to the Warner Brothers marketing department for the position of Head Sycophant, because what’s he’s saying is that critics who don’t like a big-budget release like this shouldn’t have the opportunity to say so and potentially affect the potential box office windfall of that crucial opening weekend. »

Déjà, une semaine auparavant, Goldstein s’était demandé Will there be an Inception backslash before the movie even opens?, puisqu’à ce moment les premières critiques paraissaient, très positives. Ce qui fait dire à Goldstein : « When the critics start building a film up like this, it only inspires other critics to assert their independence from the overwhelming groupthink by taking pot shots at the movie sooner rather than later. At this rate, the Inception backlash could begin before the film even plays Peoria. » Il accuse essentiellement les critiques de ne pas penser, de seulement réagir les uns aux autres, ce qui lui permet du coup de discréditer à l’avance les critiques négatives potentielles, qui bien sûr n’ont pas tardé à paraître.

Le même genre de bêtises était proféré en même temps par David Poland sur The Hot Blog, alors qu’il écrit que « When EVERYONE agrees… that which they agree on is almost always suspect. It’s true of EVERYONE being negative or positive. », une maxime que l’on entend souvent mais que je n’arrive pas à vraiment comprendre : trouve-t-on suspect par exemple que Citizen Kane soit considéré de façon pratiquement universelle comme le meilleur film de l’histoire du cinéma (du moins le plus important)? Et qu’est-ce dire, que la foule a nécessairement tort en tout temps? De plus, Poland écrit cet article le 5 juillet, une semaine avant la sortie d’Inception, alors de qui parle-t-il au juste quand il écrit EVERYONE? Et quand il écrit « I would love EVERYONE to be right… EVERYONE almost never is. », qu’est-ce que cela implique? Que lui a raison, à l’encontre de tout le monde? Bill R. résume bien le propos de Poland sur son blogue The Kind of Face You Hate: « What Poland implies this is all about is the moronic fury that crept into any discussion of The Dark Knight two years ago. It’s absolutely true that certain fans of that movie, when faced with a dissenting opinion, went plain bugfuck, hurling insults and even making threats, in various comments threads around the web. But what that in turn led to was the perception that everyone who liked the movie was the same kind of repressed fanboy, and that, by extension, nobody could be trusted who expressed enthusiasm for Nolan’s Inception. » Ouf! Jim Emerson résume bien tout ces premiers allers-retours entre critiques qui ont vu ou non le film sur Scanners, montrant bien l’absurdité de tous ces débats qui ne portent finalement que sur le hype, ne contribuant qu’à le gonfler d’autant plus.

Comment un film que personne n’a encore vu peut générer autant de réactions? Plus important, pourquoi des critiques de cinéma consacrent des blogues à parler de leurs attentes face à un film? N’est-ce pas à quoi sert une campagne de promotion? Elle est où la dimension critique ici? À l’inverse, comment Edelstein peut recevoir autant de commentaires haineux de la part de personnes qui n’ont même pas encore vu le film? D’ailleurs, les réactions négatives qu’il a reçues utilisent presque toujours le même argument, qui tient du : « Bien sûr, tu n’aimes pas Nolan, tu n’avais pas aimé Dark Knight, ton opinion est biaisée, tu savais à l’avance que tu n’allais pas aimer », un argument facilement réversible et complètement idiot (« Bien sûr, tu aimes Nolan, tu as aimé Dark Knight, ton opinion est biaisée, tu savais à l’avance que tu allais aimer. ») Comme tout le monde, un critique rentre dans une salle de cinéma avec des attentes, positives ou négatives, et même si celles-ci vont influencer sa perception du film, un bon critique ne va pas en perdre subitement son jugement. De même, comme le rappelle aussi A.O. Scott dans son article sur la réception critique autour d’Inception, « Just as critics need to operate in good faith, so should consumers of criticism proceed from the assumption of good faith. We may be wrong, but we tend to say what we mean. It’s a responsibility of the job, as well as one of the perks. » On ne peut jamais attaquer un texte sur la base de son honnêteté, c’est un argument ad hominem, de toute façon improuvable, pure conjecture qui ne mène à rien.

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Tout ça, c’était avant la première projection publique. Finalement, on l’a vu ce film, et les discussions s’enflammèrent d’autant plus, cette fois en s’attaquant moins directement à la question de la critique, mais ça reste implicite. En conclusion de son article, Scott lance cette remarque, concernant les diverses interprétations d’Inception : « What is odd about these questions, which shrewdly invite a second viewing, is that they seem to come at the end of the argument about Inception rather than at the beginning. Film culture on the Internet does not only speed up the story of a movie’s absorption of a movie into the cultural bloodstream but also reverses the sequence. Maybe my memory is fuzzy, or maybe I’m dreaming, but I think it used to be that “masterpiece” was the last word, the end of the discussion, rather than the starting point. » Car plus que les réactions positives, compréhensibles, qu’on les trouve justifiées ou non, c’est l’encensement dithyrambique qui surprend, alors que l’on compare déjà Nolan à Kubrick, sur la base superficielle d’une certaine cérébralité et froideur dans la narration, et alors que le mot chef-d’œuvre a déjà été lancé par plusieurs critiques.

Sur quels critères se base-t-on pour désigner ainsi Inception comme un chef-d’œuvre, 24h après sa sortie? Ou même, est-il souhaitable qu’un critique pose un tel jugement de valeur? C’est plus ou moins la question que me posait Agathe Hourst, une lectrice de ce blogue, en commentant mon texte de la semaine dernière, à savoir si un critique devait se dispenser de jugement, en rester seulement à un rôle analytique. Je ne suis pas certain de la réponse, en tout cas c’est ce que j’essaie de faire dans mes propres textes pour la revue, d’en rester à une description ou plutôt une déconstruction d’une œuvre, notant quels éléments me semblent fonctionner ou non, sans en venir à une conclusion générale qui donnerait ma réelle appréciation du film, c’est-à-dire qui dirait clairement au lecteur si j’ai passé un bon temps ou non dans ma salle obscure. De toute façon, cette appréciation est implicite, c’est inévitable, le choix de vocabulaire, des qualificatifs en particulier, donne une orientation au texte, mais je préfère laisser au lecteur le soin de voir si ce que je lui décris a la possibilité de lui plaire ou non. Je ne crois pas que ce soit le travail du critique de convaincre son lectorat, même si la tentation est toujours là, surtout lorsque l’expérience d’un film a été particulièrement déplaisante ou l’inverse. En même temps, j’ai parfois l’impression de n’être pas tout à fait honnête quand je laisse de côté ainsi le plaisir ressenti face au film, dans le cas par exemple de ma critique de Shutter Island, un texte qui apparaît majoritairement positif, alors que je n’ai pas particulièrement aimé le film.

Dans une certaine mesure, j’ai la même réaction face à Inception. Mon dialogue de la semaine dernière posait la question de l’émotion vs la raison quant à la réception critique d’une œuvre, un dilemme qui s’applique bien ici, mais pas pour les mêmes raisons qu’élaborées par les deux interlocuteurs. Pour moi, Inception n’est pas un film particulièrement intéressant d’un point de vue formel, il affiche tous les tics des films hollywoodiens contemporains, ceux que j’ai abordés récemment ici, toutes ces discussions filmées en à-plat, sans sens de la scénographie (et il y en a beaucoup de ces dialogues explicatifs), bien que le film soit parsemé de trouvailles ingénieuses, de quelques images riches. Si ces éléments diminuent pour moi la qualité de l’expérience que me procure Inception, ça reste un film que je pourrais m’amuser à analyser pendant des heures, avec beaucoup plus de plaisir que j’en ai eu à voir le film lui-même (idem pour Shutter Island, à un degré moindre, que je trouve à la fois très riche et très barbant, ce qui est difficile à transmettre avec exactitude dans un texte critique). Ce qui me fait penser : parmi les reproches les plus fréquents adressés à Inception, il y a celui d’être trop cérébral, trop froid, le film ne permettant pas l’identification aux personnages. Cela m’étonne, considérant qu’on s’indigne généralement du fait que les blockbusters sont bêtes; que veux dire cet adjectif de cérébral, si ce n’est que le film nous demande de penser? C’était pour moi d’ailleurs l’une des meilleures idées du film, cette façon de créer son suspens en déplaçant le questionnement habituel, c’est-à-dire qu’au lieu de me demander si le héros survivra ou non, je me demandais plutôt comment Nolan allait résoudre les problèmes de logique qu’il s’était posés. Enfin, à mon avis, l’une des raisons derrière ce mot de chef-d’œuvre, c’est justement ces multiples interprétations que l’on peut accoler au film, ce délire analytique dans lequel on peut se lancer (j’imagine que les personnes qui ont utilisé ce mot ont aussi eu une expérience de visionnement plus transcendante que la mienne). L’ambiguïté d’un film, la possibilité de lectures multiples, pour moi ça n’a strictement rien à voir avec la réussite ou non de l’œuvre (bon, à partir d’ici spoilers), d’autant plus que dans le cas d’Inception ces diverses interprétations sont platement narratives, elles reposent sur l’ambiguïté du plan final, et cela ne mène à rien de se demander si tout le film est un rêve, ou si en fait seulement la dernière scène est ambiguë, etc. Ces questionnements sont inutiles, la réponse n’affecte en rien les propos du film. Quand il y a une telle ambiguïté, il ne faut pas tenter de la résoudre, ou contraire il faut bâtir à partir de celle-ci.

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Ainsi, pour terminer, un peu d’interprétation pour faire remarquer que Nolan nous invite clairement à ne pas la résoudre cette ambiguïté. Lorsque Cobb (DiCaprio) fait tourner une dernière fois sa toupie, il lui tourne le dos et va rejoindre ses enfants, sans même un regard en arrière, c’est seulement pour le spectateur qu’elle tourne. L’image est claire (c’est d’ailleurs l’une des rares qui repose sur une idée de mise en scène éloquente) : Cobb s’en fout dorénavant d’être dans un rêve ou dans la réalité puisqu’il a finalement surmonté sa culpabilité, ce passé envahissant de regrets, maintenant il se construit une nouvelle réalité puisque, comme Nolan nous l’avait déjà dit dans Memento, notre réalité est construite par les souvenirs que nous en conservons. Tout ça est à mettre en parallèle avec Fischer (Cillian Murphy), à qui on tente d’implanter l’idée de bâtir sa vie en refusant l’influence de son père, ou plutôt de ne pas s’emprisonner dans une certaine vision de celui-ci, puisque dans le cas de Cobb comme de Fischer, il ne s’agit pas d’oublier leurs proches, mais de vivre à partir d’une perception différente de ceux-ci, donc dans une réalité autre. Le doute sur la réalité étant l’un des sujets majeurs du film, il est normal que ce doute se poursuive après la projection, de manière à ce qu’on le traîne jusque chez nous. Bien qu’ici ce soit cohérent avec le film, c’est aussi le moyen le plus simple et le plus fiable pour entraîner des discussions éternelles, qui nous oblige à dépenser à nouveau 10$ pour le revoir ce film si mystérieux.

13 commentaires sur “Les dédales critiques d’Inception”

  1. étrange ce wiki sur le débat Deckard, il ne fait jamais mention de la preuve narrative que Scott à inclus au final cut, à savoir la licorne en papier qu’Edward James Olmos dépose sur le sol à la fin du film, suggérant qu’il connais le contenu des rêves de Deckard…et je ne vois pas pourquoi le film perdrait de son intérêt à cause de ça.

    en ce qui concerne Inception, il m’apparaissait clair que le coup de la toupie à la fin avait vraiment pour intention de déclencher une vaine panique intérieure sur l’éventualité d’une fausse réalité pour Cobb puisqu’elle vacille au dernier moment pour nous rassuré juste avant la fin. end of story.

    Écrit par bohmer
  2. @bohmer
    Dans le cas de Blade Runner, il est intéressant que Deckard soit un homme parce qu’il apparaît moins humain que les androïdes. C’est tout le propos sur la déshumanisation, sur la froideur des relations humaines, etc. Harrison Ford laisse transparaître beaucoup moins d’émotions que Rutger Hauer, il ne lui aurait jamais tendu la main par exemple, comme le fait Hauer dans la scène finale. Si Deckard est un robot, son côté mécanique et froid devient tributaire de sa nature fabriquée, ce qui est beaucoup moins riche que s’il est un humain en perte d’humanité. Si tout les protagonistes sont des robots, la comparaison humanité/robot s’effondre. Il y avait dans la voix off de la première version des détails intéressants, un commentaire sur la femme de Deckard entre autres, qu’il décrivait comme un poisson froid (il n’a aucune référence à une quelconque femme dans les versions subséquentes). Quant à moi, il y a des éléments que Scott n’aurait pas du retirer pour son director’s cut, dont cette voix off, dont l’absence se fait remarquer dans certains plans inutilement longs dans le director’s cut, qui avant était alimenté par la narration, narration à la première personne qui rendait encore plus patent la parenté de Blade Runner avec le film noir. Le lien que j’ai donné ne concerne que l’histoire du sixième réplicant, il faut fouiller dans le wiki pour trouver les variations des divers montages du film (il y en a quand même 7 en tout…)

    Écrit par Sylvain Lavallée
  3. Bonsoir,

    M’étant beaucoup intéressé (et ayant beaucoup écrit dessus d’ailleurs) à Blade Runner et à Inception, je me permets de revenir sur votre article et son commentaire:
    1) Je n’ai jamais vraiment compris quel était l’intérêt de savoir dans Blade Runner (film que j’aime énormément et dont je préfère – de peu – la Director’s cut car elle permet d’éviter de quitter Los Angeles) si Deckard est ou non un réplicant. Cela me semble purement factuel alors que la qualité du film réside essentiellement dans le fait que Scott a su créer un espace propre, dont les divisions et la clôture sont parfaitement mises en scène, et qui permet esthétiquement une fusion entre SF et film noir (ce qui existe certes déjà à la base du scénario mais relève avant tout du visuel et reste le vrai geste créatif de l’oeuvre).
    2) Contrairement à vous, je considère que, dans une critique, le rédacteur doit donner son point de vue sur le film et ne pas complètement se laisser aller à l’analyse qui constitue une activité liée mais distincte (par exemple, dans une critique, on s’adresse à des gens qui, a priori, n’ont pas vu le film donc on ne va pas en révéler les secrets s’ils ont – comme dans Shutter Island, par exemple – une grande importance ; dans une analyse, à l’inverse, on ne s’interdira pas cela car on envisagera alors l’oeuvre dans sa globalité et on pourra notamment voir comment les éléments narratifs sont progressivement distillés). Or, Concernant Inception (qui m’a beaucoup déçu), il m’apparaissait difficile de faire une critique « objective » de l’oeuvre étant donné justement tout ce qui avait précédé. D’un côté, j’y ai vu un correct (mais pas au-delà) blockbuster. De l’autre, le film avait des prétentions immenses (et était effectivement vendu comme un chef d’oeuvre) et Nolan lorgnait du côté de Lynch, Kubrick (qu’il cite beaucoup) ou Fellini. Force me fut de constater que son film en était très loin. Et, au vu de la mégalomanie affichée par le réalisateur, il était ainsi tentant d’être assez violent à l’encontre de ce film alors que j’avais passé un moment pas si désagréable mais sans véritable intérêt. D’où le dilemme critique…
    PS : Un léger point de désaccord concernant votre texte quand vous parlez de Citizen Kane. Je suis en plein accord avec votre argument mais l’exemple choisi ne paraît pas le bon. Certes, le film est très régulièrement en tête des palmarès du meilleur film de tous les temps (même si, personnellement, j’opterai pour Vertigo) ou/et considéré comme le film le plus important de l’histoire. Mais ces palmarès sont établis par des panels de spécialistes du cinéma (plus ou moins) triés sur le volet. A l’inverse , les réactions ante ou post-Inception relèvent du très grand public (qui peut d’ailleurs avoir très bon goût comme il l’a prouvé avec sa réception des films d’Hitchcock ou de Kubrick).

    Écrit par Ran
  4. Il me semble très hasardeux de juger un film sur les prétentions de son auteur. L’auteur n’étant pas le mieux placé pour l’évaluer, ce qu’il a à dire ou alors sa mégalomanie n’ont, à la limite, que peu d’importance (*). Ces poussières n’en seront que plus vite oubliées qu’elles sont présomptueuses, déplacées ou innapropriées.

    En second lieu, je ne crois pas qu’il soit possible de critiquer Nolan pour la raison qu’il n’est pas Kubrick ou Lynch, de la même façon qu’il m’apparait risqué de rabaisser une oeuvre sur la base de ce qu’elle n’est pas. Cela me semble être une manière détournée d’apposer des critères sur une oeuvre qui lui sont peut-être étrangers et de perdre un temps précieux à juger de leur pertineuce.

    (*) Le film Inception pourrait être prétentieux qu’il suffirait de le démontrer. Ne l’ayant pas vu, il m’est impossible de vous contredire sur ce point.

    Écrit par Agathe Hourst
  5. C’est pourtant là une question élémentaire d’honnêteté intellectuelle. Qu’on le veuille ou non, il est difficile de regarder un film sans tenir compte des ambitions qu’il affiche, des attentes qu’il suscite et des références qu’il mobilise.
    Personne ne reproche à Nolan de ne pas être Kubrick. Par contre qu’il s’en prétende l’égal et accepte sciemment une campagne de promotion qui présente Inception comme un chef d’oeuvre oriente nécessairement la lecture de son film. Les critères que vous évoquez sont ceux posés par Nolan lui-même (et par ses producteurs et distributeurs), non par ses critiques.

    Écrit par Ran
  6. je ne veux pas nécessairement insister sur Blade Runner, je veux simplement noter que la version « originale » avec voix-off était une commande exigée par les studios parce qu’ils craignaient que les spectateurs ne comprennent rien de l’histoire. On a donc écrit une voix-off explicative bête et « à la va vite » pour être ultimement lu par un Harrisson Ford blasé et froid. La stratégie de Ford et Scott était de faire une voix-off si mauvaise que les studios n’auraient eu d’autres choix que de la refuser, ce qu’ils ont omis de faire parce qu’ils trouvaient, avec raison, que la voix-off faisait « film noir ». Personnellement, je déteste cette version comme je déteste toute voix-off explicative qui brise le rythme visuel en plus de me prendre pour un con.

    pour ce qui est d’Inception, je ne crois pas que Nolan se prenne pour Kubrick ou qui que ce soit d’autres. Je crois aussi que si le département de marketing décide de le comparer à 2001 ou Blade Runner à des fins publicitaires, Nolan peut difficilement dire « hey non, faut quand même pas exagérer! » quand les studios on mis 250 000 000$ sur ton film.

    Si Nolan parle beaucoup (en fait, pas tant que ça) de Kubrick, c’est que comme tout le monde, il admire sa stature en tant que cinéaste et le considère peut-être comme une sorte de mentor. J’ai lu beaucoup d’entrevue de Nolan et vu tous ses films et jamais j’ai eu l’impression qu’il était un tant soit peu prétentieux. Contrairement à un Shyamalan par exemple…

    Écrit par bohmer
  7. « Qu’on le veuille ou non, il est difficile de regarder un film sans tenir compte des ambitions qu’il affiche, des attentes qu’il suscite et des références qu’il mobilise. »

    J’en conviens. C’est pourquoi je crois qu’il faut faire attention.

    « Les critères que vous évoquez sont ceux posés par Nolan lui-même (et par ses producteurs et distributeurs), non par ses critiques. »

    Voilà justement pourquoi je n’en tiendrais pas compte. Si le Georges Lucas déclarait un jour que les Indiana Jones sont une réflexion sur les moeurs des tribus d’Amérique du Sud, faudrait-il baser notre jugement sur les nouvelles bases de ces prétentions intellectuelles? Inversement, si Woody Allen déclare qu’il ne réalise des films que pour tromper l’ennui ou ne pas pratiquer le cannibalisme, faudra-t-il évacuer de notre interprétation de son oeuvre tout ce qu’elle contient de profond, de songé ou d’amusant?

    Ceci dit, il est très possible qu’Inception soit un film prétentieux et qu’il me suffirait de le voir pour tomber d’accord avec vous. La question demeure entière, toutefois, à savoir si les intentions d’un auteur correspondent invariablement à celles de son oeuvre ou, plus précisément, si elles en constituent même le point d’intérêt le plus saillant.

    Écrit par Agathe Hourst
  8. Je deviens dyslexique.

    Écrit par Agathe Hourst
  9. @bohmer

    Oui, vous avez raison, ça fait longtemps que j’ai vu cette version, mais je crois me rappeler que la voix off n’était intéressante que par moment. En fait, j’aurais dû écrire que la voix off est intéressante esthétiquement, par son rappel du film noir, mais qu’elle est mal exécutée. Le director’s cut est indéniablement supérieur, ne serait-ce que pour la fin, indigeste et incohérente dans la version en salle. Je préfère quand même quand Deckard est un homme…

    @nolan

    L’esthétique de Blade Runner est, certes, fort riche, mais le débat sur la nature de Deckard n’est pas simplement factuel (comme le sont les débats sur les diverses interprétations d’Inception). La confusion entre l’homme et la machine, entre le vrai et l’artificiel en quelque sorte, thème dickien par excellence, disparaît à partir du moment que Deckard est un replicant, le parcours du personnage principal en devient anecdotique.

    Je vous trouve un peu dur sur Inception (j’ai lu votre critique), il y a quand même quelques idées fascinantes qui traînent (toute une réflexion sur le cinéma, la création – et la division rêve/réalité proposée par le film est plus complexe que ce qu’il laisse paraître au premier abord), même si le film n’est pas toujours à leur hauteur. Sur la critique, je suis d’accord avec Agathe Hourst et bohmer, en ce qu’il ne faut pas écrire sa critique à partir d’une campagne de marketing, même si, j’en conviens, celle d’Inception est dérangeante. À la limite, on peut mentionner que vendre un film comme un chef-d’oeuvre avant même sa sortie en salle est ridicule (j’ajouterais: peu importe que le film en soit effectivement un ou non), mais de juger le film à partir de ce critère est un brin malhonnête, même si le film l’invite. C’est bien sûr impossible de juger un film sous vide, en faisant fi de nos attentes, de nos préjugés, etc., mais c’est tout de même de ce point idéal que devrait partir toute critique.

    Concernant la différence analyse/critique, j’en avais parlé dans un précédent article, en allant dans votre sens, en disant qu’une critique suppose un jugement de valeur et que l’analyse se veut un point de vue objectif (la division n’est pas aussi nette). Je crois que les meilleurs critiques sont celles qui réussissent à faire passer leur jugement de valeur sous une analyse, plus soft et superficielle que ce que permet une mémoire de maîtrise disons. Des mots et des expressions comme « à voir », « un grand film », « bon », enfin tout ces superlatifs devraient être proscrits du vocabulaire critique. Déjà, en retirant ces termes, on est obligé de parler du film lui-même, ça permet de se rapprocher de ce point de départ idéal.

    Et vous avez raison sur Citizen Kane, c’était un mauvais exemple.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  10. Merci de cette réponse.
    Je suis d’accord avec votre propos sur la différence analyse/critique (mais la différence entre les deux reste toujours dans des nuances difficiles à atteindre).
    Juste une précision. Ce que je voulais dire, c’est qu’il me semble effectivement nécéssaire de ne pas juger un film sur ce qu’il n’est pas mais impossible de ne pas le juger sur ce qu’il veut être.
    Sur Inception (et je n’avais, a priori, aucune prévention contre ce film ou son réalisateur), je suis peut-être effectivement un peu dur et la réflexion sur le rêve et la réalité (et le mise en abyme du cinéma) est peut-être plus intéressante qu’il ne me le semblait. Cependant, je ne parviens pas à comprendre pourquoi Nolan a différencié à ce point les différentes strates de rêves (alors que le propre de ceux-ci est de créer un mélange indémélable ou presque). Les seules explications résident soit dans les limites du réalisateur, soit dans ce qu’il suppose être celles du public qu’il ne veut absolument pas (trop) perdre, au moins à un premier niveau de lecture.
    PS : moi, c’est Ran ; nolan (sans majuscule) est mon acolyte sur notre blog commun (et lui a plus aimé Inception que moi mais a été encore plus frustré car, comme son pseudonyme l’indique, il est fan de Christopher Nolan).

    Écrit par Ran
  11. @Ran

    Ah, effectivement, je viens de comprendre votre ps, j’étais très fatigué quand j’ai écrit mon dernier commentaire… Je vous ai non pas confondu avec votre collègue de blogue, mais avec le réalisateur en question! Ceci dit, je répondais bien à votre texte, non au sien.

    Sur la différenciation marquée des strates de rêve, je crois qu’elle est nécessaire. D’abord parce que chaque « niveau » correspond à un style de cinéma différent (l’hôtel kubrickien, la base sous la neige à la James Bond), ensuite parce que de rendre chaque rêve tangible, indifférenciée dans sa représentation (ou presque) du réel, cela correspond à la perception des personnages. C’est d’ailleurs là où se trouve l’intérêt de la réflexion sur les limites rêve/réalité: pour les personnages, le rêve est perçu comme réel, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils rêvent, c’est seulement à ce moment que les mutations commencent (c’est dit explicitement dans le film). Il faut donc que le rêve nous paraisse aussi, à nous spectateur, comme réel, il faut que chaque rêve soit différent, qu’il n’y ait pas de confusion de l’un à l’autre, pour nous faire partager la perception des personnages, qui ont toujours l’impression d’être dans le réel, peu importe à quel niveau de rêve ils sont. Au premier abord, c’est vrai que ça semble simpliste, j’ai eu la même réflexion que vous, mais en y repensant ensuite, en en discutant, je me suis ravisé, je crois que c’est de cette manière de présenter le rêve comme « réel » que commence l’intérêt du film, qu’est possible la réflexion que j’ai souligné à la fin de mon article, où je disais qu’à la limite il n’y a pas de réel proprement dit, qu’une série de rêves/perceptions que l’on choisit pour modeler sa réalité.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  12. Merci de votre réponse.
    Elle ouvre effectivement une piste de réflexion intéressante sur ce film (dans lequel, par définition – nous sommes au cinéma -, rien n’est réel ; cela m’amuse toujours d’entendre des spectateurs – et il m’arrive d’en faire partie – dire à la fin du projection : « Mais, alors, c’était vrai ou pas ? ») à même de me faire réévaluer légèrement à la hausse mon jugement sur Inception.
    Je reste cependant persuadé que Nolan a un peu trop tenu la main de son spectateur (par volonté de ne pas perdre – dans tous les sens du terme – une large fraction du public ? ; cela ramène au débat sur le blockbuster et au fait que le cinéma soit à la fois un art et une industrie)et qu’il aurait pu être nettement plus habile dans les transitions entre les différents niveaux de rêve.

    Écrit par Ran
  13. Jeffrey Kurland, chef costumes sur Inception, s’est confié à Clothes On Film au sujet de la fin du film de Christopher Nolan. Ainsi il nous invite à revoir la scène finale dans laquelle les enfants sont habillés différemment des autres séquences. Ce qui fera réviser la théorie du rêve de Dom Cobb (Leonardo DiCaprio) à certains… Et puis, il n’aura pas échappé aux plus observateurs d’entre vous que Dom Cobb ne porte pas d’alliance dans la séquence finale. Une alliance qu’il porte dans ses rêves…

    http://www.excessif.com/cinema/actu-cinema/news/inception-une-fin-revee-par-chritopher-nolan-6022393-760.html

    Écrit par kimo
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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