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Réfléchir l’émotion

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Réfléchir l’émotion Publié le 6 août 20104 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences. Février 2015 : Disons que je n’aborderais plus aujourd’hui toutes ces questions sur l’objectivité/subjectivité de la critique de la même manière!)

J’écrivais la semaine dernière, au détour d’un paragraphe, que je préfère les critiques qui se veulent simplement analytiques, qui n’émettent pas de jugement de valeur de façon explicite. J’ai déjà parlé dans un autre article de la différenciation que fait David Bordwell entre les review et les critic, le premier correspondant à ce que l’on considère généralement comme une critique, c’est-à-dire une appréciation personnelle défendue en quelques lignes. Une critic porterait plus du côté de l’analyse, un essai critique où le point de vue personnel se fait toujours sentir, mais de manière beaucoup moins sentie que dans le review. L’analyse, quant à elle, se veut objective, elle ne porte aucun jugement de valeur, elle ne fait que déconstruire une œuvre (tel plan amène tel sens, sans porter de jugement sur ce sens). Je reviens sur cette question en pensant à la nouveauté québécoise de la semaine, ce Filière 13 qui a été pratiquement assassiné sur la place publique par les critiques, à juste titre d’ailleurs. Je me demande en fait : si j’avais à critiquer ce film, pourrais-je vraiment le faire en en restant au niveau analytique que j’ai défendu récemment? Comment rester « objectif » devant un film que nous avons détesté, qui nous apparaît aussi inepte qu’inutile?

En réalité, je n’ai pas tant détesté Filière 13, du moins pas autant que le film précédent de Patrick Huard, que je tiens comme l’une de mes deux pires expériences de visionnement à vie (avec Downfall d’Oliver Hirschbiegel ex-aequo). Évidemment, je ne considère pas Les 3 Petits Cochons et Downfall comme les deux pires films de l’histoire du cinéma, je vois bien que techniquement il s’est fait pire, qu’il y a un minimum de savoir-faire dans ces films qui permet d’aligner des plans avec une certaine cohérence, ce qui fait défaut chez un Ed Wood ou son nouveau concurrent pour la place du pire réalisateur de tous les temps, Tommy Wiseau (The Room, toujours inédit à Montréal à ma connaissance), il reste que je ne pourrais pas rester objectif devant ces films, il faudrait bien que je traduise dans mon texte, d’une manière ou d’une autre, mon ennui et ma colère envers eux. Je peux bien sûr pointer ce qui m’a emmerdé assez exactement : dans Les 3 Petits Cochons, il y a cette structure en trois temps, qui on le suppose se veut une variation sur un même thème, mais qui est en fait une simple surenchère sur le même thème. Autrement dit, une fois terminée la section de Claude Legault, il reste encore 80 minutes pour nous répéter ad nauseam que les hommes sont tous des cochons, un constat d’une bêtise abyssale qui s’applique toutefois à merveille aux créateurs du film, du moins c’est seulement ainsi que je peux comprendre cette caméra qui s’empêtre constamment dans les décolletés de femmes-objets, lesquelles les scénaristes ont oublié d’écrire. On peut aussi bien parler des éclairages d’une laideur constante et appuyée, des cadrages qui se veulent travaillés mais qui démontrent une ignorance profonde de toute notion de composition, ou de ces blagues que je cherche toujours (ma copine m’a fait remarqué qu’au Québec on considère des mots tels que « plotte » comme drôle en soi; dans ce cas, s’il y en a pour qui c’est vrai, ça devait être une sacrée bonne comédie).

Il y a des moments où, quant à moi, on peut bien envoyer paître l’objectivité (pas complètement, sans doute). À vrai dire, les films de Huard ne méritent pas de réaction colérique, ils restent inoffensifs, contrairement à Downfall, qui s’attaque à un sujet extrêmement délicat de la manière la plus banale qui soit. Je trouve d’ailleurs un brin étrange que la critique québécoise ait attendu Filière 13 pour descendre Huard : ce film est pour moi beaucoup moins insupportable, n’ayant pas les prétentions de son prédécesseur. On sent moins l’ambition de traiter d’un sujet sérieux (ces pauvres mâles québécois!), l’aspect comédie légère est plus présent et rend l’incompétence du tout un peu moins dérangeant. Tout de même, les critiques comme celles de Marc Cassivi sont assez jouissives, même si elles arrivent un film trop tard (à l’instar de Cassivi, le budget derrière Filière 13 m’indigne, surtout que Huard se plaignait tant ne pas avoir assez, ce qui est d’autant plus surprenant que je n’ai aucune idée où il a mis ses 5,1 millions : peu de lieux de tournage, peu de personnages, peu d’action, que des dialogues, on pourrait faire le même film avec quelques milliers de dollars, une caméra numérique bon marché et quelques amis). Enfin, comme je l’écrivais dans mon dialogue critique il y a peu, la colère ou la haine sont des sentiments valables face à un film, pourvu que l’on puisse les justifier.

Mes critiques préférés restent ceux dont la personnalité est la plus marquée, je pense à Denis Côté au Québec ou à quelqu’un comme Nathan Lee qui écrivait au Village Voice. Les appréciations personnelles de ces deux critiques teintaient toujours leurs textes, ce qui ne les empêchait pas d’avoir quelque chose de pertinent à dire sur les films couverts. J’aime bien aussi un site comme Ruthless Reviews, dont le nom indique bien le type de discours adopté. C’est la meilleure place pour voir un film se faire massacrer, non sans intelligence malgré l’attitude ouvertement outrancière (et avec un humour fou). Je pense aussi au texte d’André Habib sur Polytechnique, qui a fait jaser il y a un an, en partie parce qu’Habib s’attaquait non seulement au film lui-même mais aussi à la critique qui l’avait acclamée, affichant de plus un mépris à peine voilé envers le réalisateur Denis Villeneuve. On a vainement tenté de s’attaquer au texte de Habib, mais personne ne s’en est pris à ses idées, seulement à sa forme, à son ton polémique, cette colère qui apparemment annule selon certains tout esprit critique, à ce mépris qui serait déplacé et inconvenant. D’abord, reprocher à quelqu’un d’être en colère, je ne vois pas en quoi cela constitue un argument, c’est un simple constat, qui n’a aucune valeur démonstrative. L’idée derrière cela, c’est qu’une émotion aussi forte entrave l’esprit critique, alors qu’au contraire il est bien possible de la réfléchir cette émotion, de l’utiliser pour appuyer sa réflexion. Ensuite, c’est une drôle d’idée que de penser qu’on ne peut pas juger un individu par ce qu’il fait : si Villeneuve a fait un film méprisable, on peut dire que le film est méprisable, mais on n’a pas le droit de parler de cette personne qui nous inspire ce mépris, comme s’il n’y était pour rien. On a donc le droit de s’attaquer à l’œuvre de quelqu’un, de la descendre et la mutiler tant qu’on veut, mais il ne faut surtout pas mentionner qu’il y a un homme derrière cela qui en est responsable. Si Habib, dans son texte, arrive à prouver que Polytechnique est un film abject, n’a-t-il pas le droit de diriger aussi sa colère contre ceux qui sont responsables de cette abjection? D’autant plus qu’il s’agit ici d’une reconstitution d’événements réels et traumatisants, ce n’est pas un film sur un sujet innocent; si Polytechnique est aussi moralement inacceptable que le prétend Habib, les personnes l’ayant produit ne méritent pas le respect d’un texte académique froid et poli. De plus, mépriser Villeneuve parce qu’il a fait Polytechnique, ce n’est pas mépriser l’individu au grand complet, c’est mépriser Villeneuve en tant que réalisateur.

Enfin, tout ça pour corriger un peu ce que je disais la semaine dernière, et rappeler que l’émotion n’annule en rien la qualité d’une réflexion, même si cette émotion est ouvertement affichée. Et noter au passage qu’on ne devrait plus prêter de caméra à Patrick Huard (ni de stylo à son tandem de scénaristes d’ailleurs).

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 comments

  1. De beaux souvenirs que de relire ce texte qui en dit plus long sur notre rapport à la culture/l’art que beaucoup d’analyses sociologiques. En passant, au cours des ans, vous distillez, ici et là, une critique forte de notre système cinématographique (SODEC et cie), je vous suggère de pouvoir ramasser vos idées en un tout. Je sais ce n’est pas avec ça que l’on se fait des amis, mais bons…

    1. Bonjour et merci!

      Et ce texte que vous proposez, ça fait des mois que je me dis que je devrais l’écrire, mais il y a toujours quelque chose qui me semble plus pressant. Ce qui, en gros, résume toute ma relation au cinéma québécois (contemporain devrai-je nuancer)…

      1. Je vais être égoïste dans ma réponse, mais je vous invite à lancer vos idées. Je crois que du partage des opinions, il y a quelque chose de plus abouti qui en sortira finalement, sans nécessairement que les différentes personnes qui partagent la discussion changent leur perception, mais il y aura un choc d’idées. Je repense à nos échanges sur les films d’action (super-héros) et j’ai trouvé l’exercice stimulant, même si je maintiens mes positions en fin de parcours. Mais je me répète, c’est une suggestion égoïste!

        1. Je vais finir par le faire, au fond j’attends que la discussion revienne d’actualité, à la prochaine indignation d’un Guzzo faut croire. Ou peut-être pourrai-je faire un spécial pour les Jutra!

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