Sur la vérité du film biographique

(Paru sur le bogue de Séquences.)

Un article récent du Guardian s’interrogeait à savoir si les films biographiques se devaient de dire la vérité (« Is it acceptable for biopics to make things up – and even tell lies? »), question un peu idiote puisque par nature toute œuvre de fiction n’est pas en tout point conforme à la réalité qu’elle dépeint, il y a toujours une part de mensonge ou du moins d’interprétation dans une représentation de « fait vécu ». À partir du moment, par exemple, que l’on montre la naissance d’une personne célèbre durant une nuit fort orageuse, on tend à créer un lien de cause à effet, comme si cet orage venait souligner l’existence tumultueuse à venir. Les biographies sont emplies de ce type de causalités, nécessairement réductrices, dans lesquelles le moindre détail devient signifiant, le tout étant placé au service d’un point de vue sur un sujet qui ne peut en aucun cas englober la totalité d’un individu. On peut minimiser le mensonge, en restant le plus fidèle possible à la réalité, en demandant à un acteur de reproduire toutes les mimiques d’une personnalité, mais il n’est pas certain qu’un film comme Creation offre un portrait de Charles Darwin plus juste, avec tout son classicisme et son souci de la vérité, que I’m Not There en offre un de Bob Dylan, avec son éclatement narratif et ses séquences surréalistes (au-delà de la qualité respective de ces deux films).

Frank Cottrell Boyce, le scénariste de 24 Hour Party People, la biographie filmée de Tony Wilson, résume bien le problème en entrevue dans l’article du Guardian : « The structure of a film is incredibly conventional, but life isn’t like that. So you can chop up the life to fit the structure. Or you can do what I prefer, which is to throw the life up against it and make the structure collapse. » Puis, utilisant l’exemple de Walk the Line pour montrer quoi ne pas faire : « That really shrinks Johnny Cash, doesn’t it? Here was a man who struggled with the cosmos, who cared about being justified in the face of God. And what the film gives you is a guy who had some issues with his father. » Et en conclusion : « It’s important for biopics to challenge the idea that there’s a fixed interpretation. I mean, there might be a definitive truth about the partition of Poland, but not about a human being. » Le plus navrant, c’est que souvent les points de vue privilégiés ne s’intéressent pas à l’œuvre d’un individu, à son travail qui justifie son importance dans l’Histoire. On préfère parler de l’homme derrière l’artiste, derrière le politicien, le scientifique, etc. Prenons l’exemple de Creation, un film carrément insultant pour son sujet : selon ce film, Darwin n’a pas écrit son traité sur L’Origine des Espèces parce qu’il croit fermement en ses idées, non, ce serait trop exigeant de parler de science au cinéma. On a donc recours à la vie privée : la fille de Darwin est gravement malade, rien ne semble pouvoir la sauver, Darwin tente un ultime remède en se lançant dans la prière, espérant l’intervention divine. Quand même celle-ci échoue, Darwin peut enfin croire à ses idées sans craindre de se faire envoyer en Enfer par un Dieu qui, de toute évidence, n’existe pas. En tout cas, ce n’est certainement pas la croyance en ses propres théories qui auraient pu le convaincre de remettre en question le dogme religieux – exit l’esprit scientifique, la raison, l’intelligence, voilà un portrait très flatteur de l’un des plus grands hommes de science de l’histoire récente…

C’est l’incursion dans la vie privée de Darwin qui cause problème, et qu’il ait réellement prié Dieu pour sauver son enfant ou non importe peu, la manière que l’on utilise cet événement crée malaise. Je me demande bien, en partant, quel est l’intérêt de la vie privée de Darwin : l’homme est célèbre pour ses idées scientifiques, l’Histoire retient son nom pour ses théories, en quoi ses problèmes maritaux m’intéressent, je ne sais pas, surtout qu’à première vue ils ne semblent pas trop reliés à l’origine des espèces. Même chose pour Johnny Cash : oui, sa relation avec June Carter est importante, ses problèmes d’alcool aussi, mais ça ne m’aide pas vraiment à saisir son importance dans l’histoire de la musique. Walk the Line me dit simplement qu’il s’inspirait de sa vie pour écrire sa musique, mais n’est-ce pas le cas de n’importe quel artiste, du plus médiocre au plus génial? Johnny Cash étant génial, justement, pourrait-on essayer de me montrer pourquoi? Walk the Line pourrait être la biographie d’à peu près n’importe quel chanteur country : outre la célébrité de Cash, je ne vois pas pourquoi on a choisi lui plutôt qu’un autre.

Ainsi, ce type de vérités, de faits « réels », n’a aucune valeur en art s’il n’est pas soutenu par un point de vue valable. Dans un film comme I’m Not There, l’intérêt provient du fait que ce n’est pas seulement un film sur Bob Dylan, c’est d’abord et avant tout une réflexion sur l’artiste prisonnier des identités que la société tente de lui imposer pour le catégoriser; Dylan est le prétexte, fort judicieux puisque ce chanteur n’a jamais cessé de se redéfinir pour tenter d’échapper à cette catégorisation astreignante. La réflexion dépasse Dylan, mais elle est permise par lui, le film la dégage de son œuvre, offrant ainsi un point de vue original sur son art; Todd Haynes n’aurait pas pu faire le même film sur n’importe quel chanteur choisi au hasard. I’m Not There accomplit ainsi ce que Cottrell Boyce exige d’une biographie, c’est-à-dire qu’il n’impose pas une interprétation, au contraire tout le film tend à rappeler qu’il n’est pas possible de fixer une interprétation à un artiste. En ce sens, c’est une a-biographie, le film fonctionne à l’inverse de l’habitude, éclatant le personnage pour mieux le rendre flou, présentant cette incertitude comme la seule vérité possible (et désirable) sur un individu. C’est d’ailleurs le même thème que travaille Haynes dans tous ces films, I’m Not There est peut-être un film plus haynesien qu’il n’est dylanesque (je renvoie aussi à cette courte analyse que j’avais écrite sur ce film pour mon ancien blogue).

J’ai vu récemment la première partie de Mesrine (L’instinct de mort, la deuxième partie s’intitulant L’ennemi public no 1), ce biopic sur Jacques Mesrine, gangster français célèbre pour ses vols de banque audacieux et ses évasions spectaculaires. Le générique s’ouvre sur un carton annonçant que le film présente non pas la vérité, mais celle des créateurs, qu’il peut y avoir plusieurs perspectives sur un individu, qui peuvent être à la fois antagonistes et complémentaires (je paraphrase et extrapole un peu, je ne me rappelle plus des mots exacts). S’ensuit une scène en split-screen, l’écran présentant simultanément la même action démultipliée sous plusieurs angles. Il semble y avoir là une illustration de ce qui avait été annoncé au générique, cet éclatement de la perspective, mais on se rend bientôt compte que dans le cas de Mesrine il s’agit plutôt d’une absence de perspective. Chaque scène sert à présenter un aspect du personnage (et seulement un), passant de Mesrine le soldat à Mesrine le charmeur à Mesrine le papa à Mesrine libre, etc., sans jamais tenter de les faire concorder, de les englober dans une vision cohérente. Contrairement à I’m Not There, ce traitement ne sert pas à réfléchir la notion de l’identité, il s’agit plutôt d’une scénarisation en surface, anecdotique, qui passe d’une scène à l’autre en se disant : « ah, il ne faut pas oublier qu’il battait sa femme, ah oui, c’est vrai il braquait aussi des banques, ah il aimait la vie publique, etc. » Peut-être que la deuxième partie trouvera cohérence, surtout qu’elle est supposée traiter la relation de Mesrine avec les médias, prétexte idéal à ce genre de réflexion, mais quelque part j’en doute. La critique de L’instinct de mort chez Critikat allant dans le même sens que mes propres réserves, je crois pouvoir me fier aussi à leur critique de L’ennemi public no 1 et rien ne semble s’améliorer. Le film est quand même correct, mais j’en cherche l’intérêt : je ne suis pas familier avec la vie de Mesrine, je vois dans le film de Richet où peut se situer l’intérêt de sa représentation, mais il manque sérieusement de personnalité à un film censé nous présenter un homme singulier.

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C’est ce qu’il y a de plus navrant avec ces biopics, cette façon de présenter un individu en l’effaçant dans le cadre le plus conformiste et conventionnel possible. Mesrine est filmé comme à peu près tous les gangsters de l’histoire du cinéma, les auteurs prétendant vouloir échapper à l’héroïsation romantique de leur personnage criminel (ils ne sont d’ailleurs pas les premiers à prétendre en faire autant). Pourtant, pour créer la tension, comme dans tous ces films de gangsters, le réalisateur force constamment le spectateur à s’identifier au personnage : quand Mesrine attaque une prison pour en faire évader les prisonniers, on craint pour sa vie, pas pour celle des policiers, quand Mesrine vole une banque, on s’inquiète qu’il n’ait pas le temps d’échapper aux autorités, etc. Pour condamner la violence, le film ne fait que répéter le sempiternel « la violence engendre la violence », la première scène présentant la mort de Mesrine, qui sert par la suite à nous rappeler que tous ses gestes ne peuvent que mener à sa propre mort. Les conséquences de la violence que lui-même engendre par contre, on s’en passera, c’est comme si c’est seulement lui qu’il condamnait en étant meurtrier; ses victimes, elles, peu importe. Si je prends la peine de noter cela ici, un peu hors sujet, c’est que cette manière de présenter le criminel n’est pas propre à Mesrine, c’est celle que l’on utilise presque systématiquement. De plus, je ne cherche pas à dire qu’on ne devrait pas éprouver d’empathie pour des personnages violents comme Mesrine, ou qu’on devrait seulement les présenter comme de beaux salauds, je reproche surtout à ces films d’utiliser toujours les mêmes moyens, douteux de surcroît, pour décrire ces individus. Ainsi de l’importance accordée à l’honneur dans ces films, comme si d’avoir des principes et d’être loyal à ses copains meurtriers rachetait un peu les personnages. Ou encore ce romantisme de la liberté totale, du criminel affranchi de la société, qui vit la vie qu’il veut bien mener, prêt à en payer les frais. On a beau dire que Mesrine est un sujet parfaitement cinématographique, j’ai peine à croire que sa vie ressemblait à un cliché de films de gangsters.

J’imagine que les événements présentés sont vrais, que l’attaque de la prison correspond à celle, bien réelle, que Mesrine a tenté, mais comme mentionné plus tôt, l’art n’a que faire de la réalité, c’est le point de vue sur les événements qui prime, non ceux-ci. D’ailleurs, ces événements peuvent être polysémiques, la même vie peut être interprétée de bien des façons. Je parcours ces temps-ci l’œuvre de Nicholas Ray (l’un de mes réalisateurs fétiches) et j’ai été bien surpris en regardant sa version de la vie de Jesse James, The True Story of Jesse James, des similitudes qu’il s’y trouve avec la version qu’en a donné Andrew Dominik récemment dans The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford. On peut d’abord noter, de façon plus superficielle, une ressemblance étonnante entre les deux acteurs interprétant Jesse James, Robert Wagner et Brad Pitt, mais ce sont surtout les affinités entre les deux séquences finales qui ne peuvent manquer d’être soulignées, et la représentation de la mort de James en particulier. Je ne sais pas si la mort de celui-ci est bien documentée, si les deux réalisateurs suivent cette version officielle ou si Dominik lance un clin d’œil à Ray, toujours est-il que leurs portraits respectifs de James, aussi semblables soient-ils d’un point de vue anecdotique, supportent deux visions assez différentes. Chez Ray, même s’il a renié le film après en avoir perdu le contrôle au profit des producteurs, on sent sa réflexion habituelle sur le héros solitaire pourchassé par une société incapable de comprendre sa marginalité, son James adolescent n’est pas si loin du Jim Stark de Rebel Without a Cause ou du Bowie de They Live by Night. Les dernières images de son film annoncent en filigrane l’une des idées maîtresses du film de Dominik, tout ce discours sur la célébrité du bandit, de la manipulation de sa légende par les médias. Ainsi, le même personnage historique peut être abordé sous bien des angles, il suffit de choisir le plus pertinent, le plus approprié. Les biographies étant nécessairement réductrices, il faut trouver un moyen pour créer un peu de profondeur; ancrer le personnage dépeint dans une réflexion plus large reste le moyen le plus sûr. Il est bien possible de tenter de traduire cette complexité de l’individu, mais l’entreprise est ardue, très peu de films s’y essaient. La plus aboutie de ces tentatives est sans doute l’Edvard Munch de Peter Watkins.

Enfin, la vraie question quant à moi face à tous ces biopics, c’est le pourquoi même de leur existence, voire de leur abondance. Nicolas Renaud, pour la revue Hors Champ, a publié il y a quelques années 3 articles à ce sujet (Les imitateurs, La culture du faux et Les reconstitutions, entre le réel rentable et le manque d’imagination), adressant plus particulièrement la question des reconstitutions d’événements récents, de personnages contemporains dont on dispose déjà d’une quantité considérable d’images d’archive. Pourquoi vouloir substituer à ses images du réel une représentation fictive? « Car pourquoi, en fait, voudrait-on voir Muhammed Ali ou Maurice Richard sous les traits d’un comédien, alors qu’il existe des centaines d’heures d’images où nous les voyons, eux, en “vrai”, avec leur façon unique de briller dans leur sport, la détermination et la passion sur leur visage, tout ce qui a fait leur grandeur? » (dans La culture du faux) Les articles de Renaud se dressent plus en énumération critique de toutes les déclinaisons possibles de ces reconstitutions, gardant pour sa conclusion cette question du pourquoi, toujours ouverte. Il lance rapidement les pistes de l’argument commercial et du manque d’imagination qui semble courir dans la culture visuelle occidentale, mais, il n’est pas dupe, ce ne sont là que des symptômes : « […] cette présente vague de reconstitutions incite à s’interroger sur des motivations plus profondes ou inconscientes de la culture, sur les cadres dominants de représentation, sur notre rapport à l’Histoire et à la réalité. » (dans Les Reconstitutions, …)

Je ne sais trop moi-même comment répondre à cette question, mais je ne peux m’empêcher de relier cette problématique à ce que je soulevais en conclusion de mon article Fin de cinéma, à savoir une perte du réel dans le simulacre. Car ce que ces reconstitutions et ces biographies proposent, en général, ce sont des récits fondamentalement rassurants et réconfortants, des causalités servant à enfermer le réel dans une perspective déterministe simpliste, où la vie suit son cours (comme si elle en avait un) de manière prévisible, logique et compréhensible. Le règne du simulacre, ce n’est pas une disparition du réel, puisque bien sûr s’il y a une image du réel, c’est qu’il y a aussi du réel; l’image reflète toujours quelque chose. Il s’agit plutôt d’une préférence de perception, c’est adopter le simulacre en dépit du réel, c’est préférer Walk the Line à la vie réelle de Johnny Cash, c’est la substitution qui s’opère dans notre esprit lorsque Joaquin Phoenix devient Cash, alors que l’on célèbre son imitation confondante, ou lorsque plus tard les images de Phoenix déguisé peuvent être introduites entre celles de Cash lors d’un reportage télévisé, sans que cette alternance ne crée malaise. Lorsque l’on dit de Mesrine qu’il a eu une vie cinématographique, déjà l’on commence ce travail de substitution, on nous dit que le film est déjà fait, il suffit de poser sa caméra pour le saisir (je suis persuadé que la majorité de la vie de Mesrine, celle que l’on n’a pas représentée, est bien peu propice à ce que l’on qualifie de « cinématographique », terme fort discutable d’ailleurs). Tous ces « faits vécus », auparavant relégués aux oubliettes de programmes de fin d’après-midi, maintenant anoblis à coup d’Oscar, sauf exception, à quoi servent-ils, sinon à créer des images qui chassent le réel, à produire une réalité plus convenable, plus facilement intelligible puisque dé-complexifiée?

7 commentaires sur “Sur la vérité du film biographique”

  1. Si je puis permettre : Andrew DominiK.
    Carlos d’Olivier Assayas est-il sorti au Québec ?
    Car en lisant le passage sur Mesrine, je m’étais fait la même réflexion que vous et j’ai trouvé justement que le film d’Assayas trouvait un point d’équilibre. Carlos se rêve en rebelle romantique (ou plutôt romanesque) et cet objectif, s’il n’est pas atteint, n’est jamais tourné en dérision. En prenant cela au sérieux, non seulement le réalisateur arrive par le biais de ce personnage à remettre en perspective 20 ans de politique mondiale et à exploiter le potentiel cinématographique du gangster.
    Il est vrai que la tendance du biopic serait actuellement de dire « Derrière l’icône, il y a un homme/une femme simple qui a souffert comme vous et moi mais en mieux », ce qui semble empêcher les réalisateurs de toute ambition créatrice. Ce n’est pas toujours le cas et I’m not there est le meilleur exemple. Ainsi, en tant que spectateur, je trouve assez passionnant de voir un réalisateur s’emparer d’une icône (au moins d’une star) et de tâcher de lui donner une certaine épaisseur avec la promesse de montrer l’intimité, l’envers du décor au spectateur. C’est la réussite de ce réél fantasmé (ou recomposé) qui donne tout son poids à l’œuvre et la seule performance d’un acteur ne suffit pas. Ainsi, les réalisateurs motivés cherchent à accorder les œuvres de l’artiste (ou les faits de l’homme public) avec l’histoire qu’ils vont raconter et leurs propres obsessions : Outre les deux films cités plus haut, c’est l’objectif poursuivis par Bright Star (Jane Campion, 2009), Control (Anton Cobijn,2007) ou Gainsbourg Vie Héroïque (Johann Sfar 2009). Dans ce cas, il ne semble pas que cela résulte d’un manque d’imagination. Et puis dans l’Histoire, il y a les faits que l’on peut difficilement contester et puis foultitude de détails sur lesquels les historiens s’écharpent et dans lesquels les artistes auraient tort de ne pas s’engouffrer. Mais ce sujet me dépassant un peu, je ne m’y étends pas.

    Écrit par nolan
  2. Merci pour la correction, j’ai mal fait mes devoirs.
    Non, toujours pas de Carlos au Québec, mais un distributeur a acheté les droits, il reste à espérer qu’on pourra voir la version longue en salles. J’aime beaucoup Assayas, j’ai bien hâte de voir ce film.
    Ce qui est intéressant dans Bright Star et Control, c’est comment les réalisateurs réussissent à traduire visuellement l’univers de leur sujet, ce qui leur permet d’aborder l’intimité et « l’homme derrière » sans tomber dans l’anecdote ou l’intimité, puisqu’il y a autour ce traitement qui nous ramène sans cesse à l’art de Keats ou de Curtis. On évite ainsi le simpliste « cette femme l’a quitté, il écrit une chanson pour elle » qui guide la plupart des biographies d’artiste, puisque tout le film est filtré par la perception de l’artiste, c’est la vie entière que nous voyons à travers ses yeux. On sent toujours qu’il y a quelque chose de plus vaste qui inspire l’artiste, que son inspiration ne vient pas d’une simple anecdote, mais plutôt d’un regard.
    J’ai trouvé Gainsbourg plutôt raté par contre, il y avait là une idée intéressante, de jouer entre Gainsbourg et Gainsbarre, l’homme et sa vie publique, qui aurait pu mener à une réflexion semblable à celle d’I’m Not There, mais ça s’épuise rapidement et on est bientôt devant de simples vignettes, présentant successivement Gainsbourg dans toutes ses phases, celles que l’on connaît déjà très bien et sur lesquelles on surfe sans explorer. En grand fan du mec, j’ai été très déçu, particulièrement par l’exclusion presque complète de Melody Nelson, à mon avis le plus grand album de la francophonie, réduit ici à un trip de drogue.

    Écrit par sylvain lavallee
  3. vous vous demandez ce qui pourrait expliquer ce constant besoin pour le biopic…

    Une bonne piste à mon avis est issu de ce Frank Cottrell Boyce que vous citez et qui citait à son tour John Ford, en faisant dire à Tony Wilson « When forced to pick between truth and legend, print the legend. »

    Avant nous demandions seulement à quelqu’un qui connaissait une personne célébrée de raconter sa légende, à l’oral ou à l’écrit. Maintenant, nous demandons à ce qu’un cinéaste et ses artisans fabriquent un film pour nous la raconter.

    Et remarquez que la forme que prend les biopics est souvent tributaires du personnage raconté. Dylan (exceptionnellement, puisque comme vous le dites, il s’agit plus d’un film Haynesien que Dylanien), Munch ou Tony Wilson ne sont certainement pas des figures populaires, ils auront droits à une histoire un peu plus travaillée.

    Cette semaine, au cinéma, j’ai vu la bande-annonce d’un film sur John Lennon est ses débuts avec les Beatles, évidemment, les Beatles n’auront certainement pas droit au même traitement que Dylan, Munch ou Wilson…

    Écrit par bohmer
  4. Ouh là là, malgré la relecture, mon précédent commentaire a quelques fautes d’orthographes et un mot manque dès la première phrase ! Me voilà bien mal placé pour corriger le nom du réalisateur. Désolé pour le côté professoral.
    Je suis tout à fait d’accord avec vous sur Bright Star et Control, vous traduisez mieux que moi mon sentiment. Et concernant Gainsbourg, je pense que l’objectif était le même mais la réussite est moins flagrante et la dernière partie du film aligne en effet les vignettes. Et oui, Melody Nelson est évacuée, Sfar a peut-être eu un peu peur. Néanmoins je trouvais le résultat plutôt positif quoiqu’inférieur aux films de Campion et Corbijn. Mon acolyte Ran fut moins convaincu (je vous renvoie à sa note sur le film : http://desoncoeur.over-blog.com/article-gainsbourg-44034007.html )
    Et tant qu’on y est je vous invite à lire ce texte (encore de Ran) puisque vous êtes fan de Gainsbourg : http://desoncoeur.over-blog.com/article-36136960.html

    Écrit par nolan
  5. Fascinant.
    Tout ça me fait penser un peu film Grosse Fatigue de Michel Blanc qui serait, je crois, intéressant à traiter dans cette optique. Bien qu’il s’agisse plus d’une ‘autofiction’ que d’un biopic, Blanc joue sur les frontières de sa propre personnalité composée d’un cinéaste, d’un acteur et de ‘l’homme’. En ajoutant cet élément de fiction qu’est l’histoire du sosie à sa ‘vraie vie’, il joue sur l’idée de la double identité de Michel Blanc, et des artisans du cinéma en général.

    Segment teteux:
    J’aime bien votre blogue.

    Écrit par Nicolas
  6. À propos de Mesrine. Dans la chronique de Marc-André Lussier, les propos du réalisateur du film sont ainsi rapportés : « Là résidait d’ailleurs le danger le plus grave, estime Jean-François Richet. Quand le producteur Thomas Langmann m’a proposé de réaliser ces longs métrages, j’ai tout de suite posé deux conditions. (…) Le scénario auquel ont travaillé d’autres équipes n’était pas du tout satisfaisant à mes yeux. Et il posait un problème moral grave, car on y faisait de Mesrine un superhéros. Oui, étrangement, ce personnage a un côté lumineux. Mais il fallait aussi montrer sa vraie nature, son côté sombre, ses pulsions violentes. Il pouvait être charmeur mais parfaitement odieux aussi. »

    Premièrement, je ne sais pas à quelle idée de superhéros Richet fait référence, ce terme me semble flou et probablement inexact. Il fait partie d’une culture plutôt américaine et représente généralement un individu dont les capacités réelles sont extrapolées pour, la plupart du temps, servir la cause du bien commun par une parfaite abnégation. Mesrine, d’après ce que je crois avoir compris des divers commentaires, se voyait plus comme une vedette. Comme une figure suscitant l’admiration par ses actions répréhensible, par sa non-gêne, etc. Le problème que j’ai ensuite avec cette déclaration de Richet, c’est qu’elle se représente la notion de moralité d’une telle façon qu’il se croit en devoir de présenter la réalité de manière à ce qu’elle ne puisse être nuisible à la société. L’immoralité pour un réalisateur, il me s’emble que ce serait plutôt de s’approprier la vie de son sujet pour la cuisiner en quelque chose de digeste et de platement inoffensif. Mesrine s’est peut-être vu comme une vedette et a peut-être pris un extrême plaisir à se voir comme tel. Peut-être était-ce même sa principale motivation, de se représenter la scène du crime comme une scène théâtrale ou le publique demande à être gâté et lui comme un héros obscure. S’il en est ainsi, la parfaite continuité serait de transposer cela par une mise en scène justement très subjective du personnage, et il ne serait pas contradiction de procéder à une sorte « d’esthétisation » de sa vie et de ses actes. Il ne serait même pas immoral, selon moi, d’occulter tout à fait cet aspect odieux (qui est inévitable, on est en mesure de le savoir sans qu’on passe de longues minutes à l’écran pour nous l’expliquer) et de passer rapidement sur ce qu’était sa réalité platement factuelle au quotidien. Ou encore de s’en servir pour exacerber la surnature du personnage.

    Le publique prend plaisir à observer les plus-qu’hommes, les individus surdimensionnés, les vedettes. L’un des aspects les plus désolants que j’observe dans la mise en scène de la vie des grands hommes, bons comme méchants, de nos jours est cette volonté de les rapettisser, par laquelle ce plaisir est nié, ou du moins déçu au nom de je ne sais quelle moralité civile. Le bien commun est opposé aux rêves de grandeurs, les ambitions démesurées sont contredites, les pieds sont ramenés sur terre et le rêveur est désanchanté par le médium même qui lui promettait au contraire de l’enchanter. De lui faire croire un instant que la réalité pouvait parfois être dépassée ou qu’un instant de gloire pouvait suffire à de grandes satisfactions. Richet se trahit par cette déclaration : « Il était très charismatique, c’est vrai, et on peut éprouver une vraie fascination pour le personnage. Mais ça ne l’excuse en rien. » ; comme si finalement il était de son devoir d’établir un jugement moral sur la biographie du personnage qu’il met en scène.

    Je ne sais pas ce qu’il y a d’immoral dans le fait de laisser à d’autres le soin de montrer la réalité telle qu’elle devait être de façon encyclopédique et neutre. Il y a, dans le fait de se poser autant d’exigences, la racine d’une dénaturation de l’art et un académisme qui devient un peu castrateur. De là cette impression que j’ai eue moi aussi : « je vois dans le film de Richet où peut se situer l’intérêt de sa représentation, mais il manque sérieusement de personnalité à un film censé nous présenter un homme singulier. »

    La vie de Mesrine était probablement répréhensible. C’est tout de même réducteur de la limiter à cela.

    Écrit par Agathe Hourst
  7. @agathe hourst

    Superbe commentaire, c’est vrai qu’on ne devrait pas juger le sujet de son film. Ce que vous dites me fait penser à ce que Nolan dit de Carlos, que le personnage se rêve en rebelle romantique, peut-être bien qu’Assayas réussit là où Richet s’est planté. Le problème dans Mesrine c’est l’identification du spectateur au personnage, alors que Richet aurait du créer une distance, c’est le seul moyen de parvenir à ce que vous décrivez, c’est-à-dire présenter un personnage violent sans glorifier ses actes ni forcer le spectateur à les juger immoraux. Montrer que Mesrine bat sa femme, ou tout autre geste odieux, ne suffit pas à créer une distance, on se dit pendant un instant que ce n’est pas bien, mais immédiatement après Mesrine continue de mener le récit, d’attirer les regards, de créer la tension, etc., Un jeu plus réservé de Cassel aurait pu aider aussi, plutôt que l’investissement total dans le personnage, un acteur peut arriver à faire sentir qu’il y a quelque chose derrière son personnage d’insaisissable, un inconnu qui fait douter le spectateur, le garde à distance justement. Il y a une absence de point de vue dans Mesrine, parce que Richet ne sait pas par où prendre son personnage, alors il multiplie platement les anecdotes révélatrices de facettes unidimensionnelles, espérant qu’une addition de zéro finit par aboutir à quelque chose.

    Écrit par sylvain lavallée
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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