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Réflexions autour de l’Oncle Boonmee

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Réflexions autour de l’Oncle Boonmee Posted on 3 septembre 2010Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

J’ai déjà abordé auparavant les réactions critiques entourant l’annonce du récipiendaire de la palme d’or au dernier Festival de Cannes, Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul. Il vaut la peine de revenir sur certains de ces enjeux, alors que le film sortait cette semaine en France en suscitant une critique divisée : le Figaro, l’Express et Ouest-France, entre autres, dans le camp des j’aime pas, et les Inrocks, Le Monde, Libération et les Cahiers du Cinéma (critiques non disponibles en ligne) dans le camp des j’aime. Je reviens sur le sujet aujourd’hui, car je ne pouvais m’empêcher de sourire en feuilletant numériquement ces critiques alors que je voyais pratiquement les mêmes expressions répétées d’un texte à l’autre, peu importe le jugement sur le film.

C’est ainsi que pour le Figaro Oncle Boonmee est « une sorte d’expérience sensorielle » et que pour Ouest France il est composé « d’images contemplatives et sensorielles dans lesquelles il se propose d’immerger son public »; s’il faut les croire, ce serait une mauvaise chose. Pour les Inrocks, il s’agit aussi d’un « voyage sensuel et spirituel », mais pour eux il est « inouï », et le rédacteur Serge Kaganski vante « le sensualisme, cette sensation d’enveloppement qui se produit par l’image et par les sons ». C’est un peu le travail de la critique d’identifier des éléments objectifs dans un film afin de juger de sa valeur artistique à partir de ceux-ci, il est normal donc que des textes au verdict opposé remarque des éléments semblables, mais là on est dans le très superficiel : dire que Weerasethakul fait du cinéma contemplatif c’est comme dire que Filière 13 est une comédie ou Iron Man un film d’action. Les critiques du Figaro et de Ouest France ne vont pas plus loin que ce simple constat formel, j’aurais bien aimé savoir pourquoi selon eux les expériences sensorielles ne constituent pas du bon cinéma. Il est vrai par contre que le texte de Kaganski pousse plus loin l’analyse, mais il se contente surtout de répéter ce que Weerasethakul dit en entrevue depuis dix ans (c’est encore plus vrai pour le texte du Monde), consignant quelques observations au passage, avant de baisser les bras en disant : « Mais on aura beau sonder, analyser, décortiquer ces œuvres, il restera toujours au cœur de leur beauté et de leur singularité un mystère irréductible, qui échappe sans doute à la maîtrise de l’auteur lui-même. » Aveu d’impuissance un peu lassant dans les critiques de ce type de film, d’abord, ici, parce qu’une œuvre qui échappe à la maîtrise de son auteur, on peut dire ça de n’importe quelle œuvre d’art, ensuite je ne suis pas sûr que ce soit vrai, ce sentiment de « mystère irréductible » étant plus dû selon moi à nos regards occidentaux qui se voient confrontés à une vision typiquement orientale, hors de nos schèmes de pensée habituels. Enfin, c’est une réaction assez typique devant les films contemplatifs, ce recours au mystère, au sensualisme dépassant toute possibilité de circonscription intellectuelle, alors que le recours à l’impressionnisme ne justifie en rien l’abandon de la raison. Au fond, s’abandonner aux sensations induites par les films de Weerasethakul au détriment d’une pensée critique, c’est la même chose que se laisser flotter sur le courant narratif d’un film hollywoodien avec la même absence de recul, mais il y a une de ces expériences que l’on considère généralement comme supérieure. Il faudrait peut-être dire pourquoi, et ce n’est pas la réitération de clichés à la limite méprisants tels ceux que Kaganski nous sert en conclusion de sa critique qui peut répondre à cette question : « Oncle Boonmee », écrit-il, « n’est pas destiné à ceux qui n’aiment que le confort du déjà fait, les formules du déjà vu, le cocon rassurant du prémâché, prévendu. C’est un film pour tous ceux qui considèrent encore le cinéma et la création comme une aventure, un voyage sans GPS en terre inconnue. » L’originalité et l’innovation en feraient une expérience supérieure? Ce n’est pas à négliger, mais ce sont loin d’être des critères esthétiques définitifs; plutôt décevant comme répartie pour un critique de cette envergure.

S’il peine à défendre adéquatement Weerasethakul, Kaganski est par contre très apte, dans la première partie de sa critique, à démontrer la banalité des arguments du Figaro et de l’Express, les citant implicitement. Non, Oncle Boonmee n’est pas un pensum, comme l’écrit le Figaro (« Ce qui se voudrait une odyssée spirituelle au pays de la réincarnation se métamorphose en un pensum de deux heures dont on se demande à qui il s’adresse »), il n’y a effectivement pas grand-chose de plus simple qu’un film de Weerasethakul, qui, comme le remarque l’Express, en reste au stade de la monstration – mais en quoi cette monstration serait un défaut? Enfin, je spécule, je n’ai pas vu le film, mais je suis prêt à croire Kaganski quand il dit que c’est un mélange « entre un conte merveilleux et un film de famille tout simple », puisque cela correspond à une certaine idée que je me fais du cinéma de Weerasethakul.

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Mais délaissons la critique de la critique, c’est lassant après tout comme sujet, ça revient trop souvent ces temps-ci, j’en suis le premier coupable, en plus je n’ai pas vu le film, comment critiquer alors la critique d’un objet inconnu?, enfin tentons plutôt de bâtir un peu sur ce que je reproche aux autres de laisser en friche, ce qui tombe bien puisque je viens tout juste de voir Blissfully Yours et Mysterious Object at Noon, que je n’avais pas encore vus, et j’ai encore en tête ma critique de Syndromes and a Century, à paraître dans le prochain numéro de Séquences. On répète un peu partout les propos de Joe en entrevue, alors qu’il parle de son utilisation du cinéma comme acte de mémoire, utilisant le souvenir de ses parents médecins comme pierre fondamentale de tout son cinéma, par exemple avec tous ces corps malades, que ce soit l’handicapé de Mysterious Object at Noon, le psoriasis de Blissfully Yours, les hôpitaux de Syndromes and a Century, et cet Oncle Boonmee qui est mourant, mais ce qui importe c’est que cette mémoire est très différente de ce que le cinéma nous a habitué, c’est-à-dire que Joe procède par impressions plutôt que par reconstitution d’événements, ne cherchant jamais à construire une causalité, à donner sens à ses souvenirs, à les orienter dans un but explicatif ou révélateur de l’individu, non, de toute façon il n’est jamais évident que quelqu’un se souvient, c’est Joe qui nous le dit, mais dans ses films, exception faite du retour en arrière dans Syndromes and a Century, aucun personnage n’est présenté comme étant en train de se remémorer le film que nous voyons (quoique c’est implicite dans Blissfully Yours, dans les intertitres finaux), voilà pourquoi d’ailleurs Oncle Boonmee m’intrigue, parce que cette fois le processus de remémoration est explicite, intégré au récit, mais je doute que les souvenirs représentés servent à donner une image claire de l’identité de cet Oncle Boonmee qui se rappelle ses vies antérieures, c’est pourquoi d’ailleurs je trouve le reproche de l’Express sur le réalisateur « qui manie l’arbitraire dramatique comme une posture artistique » un peu rigolo, car ce n’est pas faux, du moins si on regarde le film d’un point de vue déterministe ou causal, mais il y a d’autres manières de concevoir le monde, je ne vois pas en quoi cet arbitraire ne serait pas artistique – quoique arbitraire n’est pas le bon mot, ça semble arbitraire quand on cherche un lien de cause à effet entre chaque scène, chaque moment, mais il y a en fait une autre logique derrière, qui tient plus de l’intuition, peut-être de la poésie, et c’est cela finalement qui est mystérieux, ou qui semble « hermétique » (alors qu’au contraire il s’agit d’une ouverture).

Bon, en fait me voilà confirmant ce que disait Kaganski, qu’il y a un mystère irréductible… Je dirais pour nuancer que ce n’est pas faux, mais qu’il y a beaucoup à dire sur ce mystère et quant à moi ce qui m’est vraiment incompréhensible ce ne sont pas les films eux-mêmes, mais la méthode de Joe, je n’arrive pas à comprendre par exemple comment il fait dans Blissfully Yours pour nous faire sentir la complexité des émotions des deux personnages principaux, leur amour un brin idyllique teinté d’un malaise qu’on laisse à peine deviner, dont je ne saurais repérer la source : les gestes? le cadre? la lumière? peut-être le lieu, cette jungle sublime qui est aussi vaguement menaçante (le mot sublime n’est pas innocent). Ça tient à l’arbitraire dramatique, c’est sûr, le cinéma de Joe vit sur l’ambiguïté fondamentale de l’image photographique dont le sens est plus élusif que l’image peinte par exemple, puisque l’intention de l’artiste y est moins évidente, son intervention plus limitée, car s’il y a certainement une intention derrière chaque coup de pinceau il est plus difficile d’en déceler une dans tous les éléments composant un cadre au cinéma, le réel y est trop présent pour se laisser réduire et interpréter aussi facilement, d’où le mystère justement, car Joe se contente de montrer, comme le lui reproche l’Express encore, il ne déforme pas (trop) le réel et plutôt que de le faire rentrer dans un cadre déterministe nécessairement réducteur il nous le présente de manière intuitive, par des rapprochements et des réconciliations inusitées pour nos yeux occidentaux mais qui sont pourtant tout naturels pour lui. C’est un peu ce que je voulais dire plus tôt, que le mystère est moindre pour un Thaïlandais habitué à ce que les fantômes s’assoient à sa table, comme le dit Joe en entrevue, alors que pour nous ces spectres relèvent du fantastique; de même pour le déterminisme d’ailleurs, si essentiel à tous nos schèmes narratifs, mais de moindre importance en Orient, alors que même des cinéastes asiatiques plus classiques comme Johnny To ou Joon-ho Bong se laissent aller à toutes sortes de digressions et aparté non narratif, ces scénarios de To par exemple qui ne sont pas régis par la même nécessité qu’il y a derrière le film policier américain moyen, le tout fonctionnant plutôt par variations et répétitions, à l’intérieur même du film et de film en film, la ligne droite narrative n’existant pas pour lui, au contraire tout est en courbe, et à quelque part c’est cette même rondeur qu’il y a chez Joe, en tout cas le cycle est très important dans Syndromes and a Century, la répétition d’événements semblables dans des espaces-temps différents faisant écho à l’idée de réincarnation, mais aussi à une méthode de travail intuitive et tâtonnante, comme si le cinéaste retravaillait le film sous nos yeux, essayant des scènes sous plusieurs angles sans donner de version définitive (d’ailleurs pendant le générique on entend en voix off une actrice s’impatienter du grand nombre de prises pour chaque plan et c’est un peu ce que fait To aussi, proposant une série de variations sur le même thème, avec les mêmes acteurs et souvent les mêmes enjeux dramatiques, seul l’espace change).

J’aime bien la digression, c’est pourquoi le cinéma asiatique me plaît tant, parce qu’il y a cette sensation de flottement dans le récit, et d’ailleurs ces digressions je me les permets sur ce blogue, je préfère ainsi garder une certaine spontanéité de la pensée plutôt que de tout encadrer dans une structure précise, espérant que certaines connexions imprévues amènent quelque chose de nouveau, mais je ne suis pas Joe, ni To, non, d’ailleurs je ne crois pas à cette idée que l’on entend parfois comme quoi un critique devrait par son texte, son style et son vocabulaire, trouver un équivalent linguistique à l’expérience cinématographique visée, comme si un auteur devait se fondre dans l’autre pour parvenir à le décrire de l’intérieur, il me semble qu’au contraire le choc entre deux auteurs, car le critique en est un, est plus fructueux – et là je ne sais plus où j’en suis, je suis un peu fiévreux, dans un état second où tout me semble flou et inconstant (non ce n’est pas de la drogue), ce n’est pas vraiment ce dont je voulais parler, je n’ai pas dit grand-chose sur ce Joe, j’ai appliqué un peu trop strictement ce stream-of-consciousness que j’aime tant et qui me permet d’écrire inutilement de longues phrases, tiens j’en parlerai peut-être un jour puisque c’est l’une de mes obsessions, l’expression de la subjectivité, au cinéma en particulier, d’où en partie mon admiration pour Joe, mais bon vaut mieux conclure plutôt qu’attendre que mon ordinateur se casse comme cette caméra à la fin de Mysterious Object at Noon qui se brise et met ainsi fin au film

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“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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