Anatomie d’une scène

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Jim Emerson se questionnait récemment sur son blogue sur ce qui fait la différence entre un bon et un moins bon film, ce qui pour lui réside surtout dans ces éléments : « directorial concentration and economy: camera placement, movement, composition and how adeptly the movie gets from shot to shot to shot ». J’en ai déjà parlé auparavant, ces principes de mise en scène se perdent aujourd’hui à Hollywood, la structure des scènes et de l’espace semble de plus en plus arbitraire, les personnages sont figés et débitent un texte, le rythme des images s’est accéléré au point d’en devenir souvent incohérent, la précipitation du montage semblant plus importante que la pertinence d’un plan. Ces qualités tant recherchées d’économie et de concentration, elles se retrouvent de façon exemplaire dans l’un des meilleurs films de l’année, le Social Network de David Fincher, qui ressort grand gagnant (et bien méritant) des Golden Globes. La scène d’ouverture du film, les cinq premières minutes, constitue l’un des moment de cinéma les plus exaltant de l’année, justement en vertu de ces qualités qui s’y déploient de manière remarquable, alors permettez que je m’y attarde cette semaine.

Conforme au parfait manuel de scénarisation hollywoodien, la première scène de The Social Network prépare et résume tout le film à venir : la plupart des personnages y sont présentés, soit de façon directe (Eduardo) ou indirecte (les jumeaux lorsque l’on parle de « row crew »), même la nature future des conflits entre eux et Mark Zuckerberg est implicite (Eduardo est associé à un argent qui n’intéresse pas Mark, les jumeaux à un physique athlétique qui leur donne une longueur d’avance question réussite sociale, ces deux éléments semblant d’ailleurs attirer l’attention d’Erica, Mark en minimisant aussitôt l’importance), les enjeux sont énoncés (l’importance de la visibilité sociale qui a remplacé l’argent comme facteur de réussite; le narcissisme et la paranoïa de l’individu moderne; un langage de plus en plus codifié entravant la communication; la dépersonnalisation des relations sociales découlant de tout ça), et le personnage principal y est adroitement dépeint, sans avoir recours à un dialogue explicatif. À un premier niveau, cette scène permet donc de définir la motivation principale de Mark, à la fois son désir de réussite sociale et son désir envers Erica, ce qui va de pair, puisqu’il tente de la séduire (plutôt conquérir) de la seule manière qu’il connaisse, c’est-à-dire en l’impressionnant par une réussite sociale extraordinaire, mais derrière la mise en place de cet élément déclencheur, déjà présenté de façon complexe, se profile une série de réflexions sur les relations sociales.

Ce qui ressort avant tout, c’est l’ambition de réussite sociale, traduite dans cette discussion par l’obsession de Mark envers les « Final Club », ces factions universitaires élitistes qui, selon les mots de Mark, mènent à une meilleure vie. Si, dans sa conversation, il fait des détours par la Chine, les Roosevelt, son ami Eduardo, etc., c’est toujours pour mieux revenir vers ces clubs, mais Erica, elle, s’ennuie visiblement et cherche à détourner l’entretien, ce qu’elle tente de faire chaque fois qu’il lui en donne l’occasion en entamant une de ces parenthèses. Elle lui pose alors des questions que Mark ne comprend jamais de la bonne façon : « which one? » lui demande-t-elle, Mark préfère entendre « quel club » alors qu’elle demandait « quel Roosevelt ». En fait, Mark n’écoute pas du tout Erica, il reste complètement plongé dans sa fascination pour le prestige des clubs, il ne voit pas du tout (ou ne se soucie pas) que cette conversation agace Erica, même quand elle lui dit clairement.

The Social Network

Le champ / contrechamp devient dès lors l’équivalent visuel de la manière que Mark conçoit le monde, les plans se succédant de façon presque systématique selon le rythme de l’échange, chaque réplique équivalant à un plan, excepté quelques reaction shot dispersés (la majorité des films hollywoodiens sont tournés ainsi aujourd’hui, selon l’équation un plan une réplique, mais ici cette forme convient parfaitement au sujet). Mark ramène toujours tout vers lui et semble considérer chaque conversation comme une confrontation, un jeu de pouvoir où il faut ressortir gagnant, où l’autre n’a le droit à l’attention que lorsqu’il parle, après quoi il faut s’emparer de ses paroles pour les utiliser à son avantage. Le rythme visuel de cet échange qui n’en est pas vraiment un est brisé surtout par des reaction shot de Mark, en particulier lorsqu’Erica se moque de ces « Final Club » : alors qu’elle exprime sa lassitude envers la conversation, lui la regarde, l’air hautain, sans visiblement la voir, et élude sa question suivante sur la Chine pour relancer l’entretien vers les clubs; et lorsqu’elle le traite de « Final Club OCD », il regarde distraitement ses ongles. Ces reaction shot nous montrent Mark qui retire complètement son attention d’Erica, l’image imitant ce mouvement, il se referme sur lui quand elle attaque la seule chose à laquelle il semble tenir.

Fincher utilise dans cette scène trois échelles de plan : un plan d’ensemble, à trois reprises, des plans par-dessus l’épaule, cadrés à la taille, pour la majorité de la scène, et quelques gros plans. Le premier et le dernier plan d’ensemble sont plus banals, ils ouvrent la scène pour présenter l’espace et la ferment pour permettre aux personnages de sortir. Le second s’avère plus intéressant, il survient au seul moment où Erica réussit à échapper à ce monologue sur les clubs. L’espace qui s’agrandit alors signale une ouverture pour Erica, elle réussit pour une fois à respirer en dehors de la conversation que lui impose Mark, mais le plan est bref, elle demande s’il veut manger, il ne répond pas et relance immédiatement la discussion sur les clubs (quand Mark croisera plus tard Erica, après avoir créé Facebook, elle sera en train de manger avec ses amis, ce que justement lui n’a pas pu faire avec elle dans ce bar).

La scène se conclut par Mark qui se fait laisser par Erica, mais ce petit drame qui propulse tout le film n’est pas ce qui intéresse Fincher en premier lieu. Les gros plans ne viennent pas souligner les émotions des personnages, la rage d’Erica ou le désarroi de Mark, ou même les reaction shot, comme un réalisateur plus conventionnel l’aurait probablement fait. Les deux premiers gros plans arrivent rapidement, après 45 secondes, quand Erica dit « To get into a final club » : contrechamp ensuite de Mark, en gros plan lui aussi, qui répète la même phrase, avec un regard de connivence semblant indiquer qu’il se réjouit qu’Erica ait enfin compris l’importance de rentrer dans un de ces clubs, alors qu’en fait elle semblait un peu moqueuse. Ce premier gros plan de Mark correspond d’abord à un énoncé d’intention, Fincher souligne à la fois la motivation de Mark (réussite sociale) et son problème de socialisation, son incapacité à comprendre l’être humain qui se tient devant lui. Ce face à face en gros plan montre tout ce qui sépare Erica de Mark, les deux disant l’exacte même phrase, mais avec une attitude diamétralement opposée face au contenu de celle-ci. Les prochains gros plans arrivent quelque temps plus tard, alors qu’Erica demande innocemment lequel des ces clubs est le plus facilement accessible (ce qui fait écho au premier gros plan, alors qu’elle abordait le même sujet). Il y a alors une des rares pauses qui ponctuent cette conversation, Mark baissant les yeux, décelant dans cette question un sous-entendu dépréciatif. C’est le point de rupture de la scène, Mark se sentant personnellement attaqué, d’où son agression subséquente envers Erica. Tout banalement, il veut se venger. Les gros plans viennent donc moduler la perception de Mark envers Erica : la première fois, il croit qu’elle pense comme lui, puisqu’ils disent la même chose, alors qu’en réalité elle est sarcastique; la deuxième fois il la croit accusatrice, alors que cette fois elle ne l’est pas, et il commence à douter d’elle, comme si tout d’un coup il comprenait tous les signes de lassitude qu’elle lui envoie depuis le début de la scène; finalement, le dernier gros plan correspond au seul moment où la communication passe entre les deux, alors qu’elle le traite de « asshole », Erica étant cette fois véritablement agressive et Mark le comprenant enfin comme tel.

Tous les thèmes exploités dans le film s’entrecroisent dans cette scène, et les gros plans surlignent avant tout le propos, l’importance de la réussite sociale, bien sûr, mais aussi la difficulté de communiquer en personne, dans un vrai face à face, quand tout est réduit à un jeu de pouvoir. Erica dit qu’elle ne parle pas avec des codes, mais c’est bien la seule dans le film qui ne le fait pas, toutes les répliques des autres personnages étant chargées d’un large sous-texte – et quand elles ne le sont pas, Mark se débrouillera pour en trouver un. Quand Erica dit que oui, il y a une différence entre être motivé et être obsédé, montrant clairement que Mark fait partie de la deuxième catégorie, celui-ci lui dit qu’elle est « cryptique », à quoi elle répond « I didn’t mean to be cyptic », ce qui est bien vrai, son langage corporel était parfaitement lisible. Le champ / contrechamp permet aussi de montrer la déformation d’une réplique, qui rebondit d’un personnage à un autre en prenant à chaque fois un sens différent, chaque plan altérant le sens d’abord perçu dans le plan précédent, une communication franche et directe semblant impossible (même quand l’un des deux personnages est réellement sincère).

De ce langage obscurci découle la paranoïa de Mark, plus subtile chez lui que chez Sean Parker, elle se laisse deviner surtout dans sa manière de chercher des sous-entendus hostiles dans tout ce qu’on lui dit (lui-même s’exprimant plus volontiers de façon oblique). Parler en code, c’est exactement ce que fait Mark, d’abord dans son travail d’informaticien, où il crée ses applications à partir de codes informatiques, mais aussi dans ces monologues qu’il a l’habitude; voilà pourquoi son personnage est si difficile à saisir, il ne se livre que partiellement au travers d’un langage codé dont seul lui à la clé.

Ces premières cinq minutes ont un statut particulier dans le film : c’est la seule scène où Mark tente de socialiser, où il parle avec quelqu’un dans un but autre que de poursuivre sa réussite, où il ne parle pas de son travail, etc. Sa tentative échoue, certes, mais au moins il essaie. Du point de vue du montage, c’est aussi la seule scène plus traditionnelle, qui ne repose pas sur un montage en parallèle, où la discussion n’est pas entrecoupée par les scènes de dépositions, où il y a un réel sens du temps et de l’espace, stable et uniforme, plutôt que fragmentaire. C’est en quelque sorte la scène la plus « réelle » du film, où les personnages agissent dans un monde physique plutôt que numérique, d’où l’ironie de la réplique de Mark, sublime, qui demande, après la rupture avec Erica, « Is it real? » Suite à cette scène, Mark parcourt Harvard pour retourner à son logis se décharger de ses émotions sur son blogue (pas à un ami, comme le fait Erica), cette course est longue, c’est le seul moment où l’on verra quelqu’un se déplacer d’un lieu à un autre, où le temps et l’espace sont encore des enjeux, les seuls moments analogiques du film avant qu’il ne tombe dans un mode numérique, les distances et les intervalles étant abolis dans le reste du film. Cette première conversation dans le bar, c’est la seule fois où Mark perdra une confrontation verbale, d’où son repli dans un numérique qu’il peut mieux contrôler, un domaine dont il est le maître. La scène finale marque le parcours du film en répondant à la première, le champ / contrechamp se faisant cette fois entre Mark et une Erica virtuelle. Qu’elle réponde ou non à son invitation sur Facebook est quelque peu secondaire, le fait même qu’elle soit rendue sur Facebook montre la victoire de Mark sur elle, elle a reconnu ce qu’il a accompli en y participant.  Elle aussi a été numérisée, alors qu’elle est la seule que l’on voit interagir avec aisance dans le monde « réel », la seule que l’on voit avec des amis semblant apprécier la présence les uns des autres, vivre dans le moment présent, sans qu’on ne sente un jeu de pouvoir entre eux, qui sinon est toujours présent.

La direction photo, en numérique bien sûr, participe aussi à un certain sentiment d’irréel, à mon sens plus puissant que tout ce à quoi à pu rêver Christopher Nolan, les décors semblant fait de carton-pâte, toujours aplatis, sans perspective, le tout baignant dans une lumière ocre et jaune qui ne me donne pas trop envie d’aller étudier à Harvard (contrairement au verdoyant campus qu’on nous présente habituellement). Sans oublier la musique, dans cette première scène, Ball and Biscuit des White Stripes, qui répond parfaitement à ce qui s’y déroule, d’abord de la manière qu’elle rythme le dialogue, avec son blues syncopé, les solos de guitare distorsionnée venant souligner en arrière-plan les moments où la discussion s’emporte, et ensuite avec ses paroles, que l’on n’entend pas, mais qui résument toute la scène : « And right now you could care less about me But soon enough you will care, by the time I’m done » et « You read it in the newspaper Ask your girlfriends and see if they know That my strength is ten fold girl And I’ll let you see if you want to before you go ». Bref, c’est du grand cinéma.

3 commentaires sur “Anatomie d’une scène”

  1. Ouf, ravi de voir le génie de Fincher bien défendu!

    Écrit par Jean-François
  2. Merci pour cet excellent commentaire. Ce film m’a complètement absorbé. Je l’ai acheté en DVD pour en réécouter certains extraits, mais encore une fois, il a réussi à me prendre du début à la fin. Je ne peux pas faire un tel niveau d’analyse, mais il y a une fluidité dans ce film malgré (à cause de)sa structure un peu éclaté. Ce film n’a pas une intrigue intriguante, on connaît les grands jalons de Facebook, mais ce film dépasse le phénomène du site web pour être un puissant révélateur de notre époque.

    Écrit par Martin B
  3. @Martin B

    Je suis comme vous: je l’ai acheté et réécouté la semaine dernière en voulant me concentrer cette fois sur la mise en scène, en voulant jeter un regard analytique sur tout le film comme je l’ai fait pour cette séquence, pour pouvoir dire un peu plus que « c’est du champ contrechamp », mais peine perdue, je me suis laissé emporter dès les premières minutes. C’est bien ce qui me passionne dans ce film, qui est aussi complexe qu’hautement divertissant.

    Écrit par Sylvain Lavallée
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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