Le commerce des auteurs, prise 2

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : Je n’ai pas beaucoup réécrit sur le cinéma québécois après ce texte ; la raison en est simple : j’ai l’impression que j’aurais pu le republier à chaque nouvelle « crise »! On entend moins parler d’un « équilibre » aujourd’hui, mais la dichotomie auteur / grand public se perpétue. Il y a un point, surtout, sur lequel j’aimerais insister : les trophées à l’étranger ne sont pas un gage de qualité. Sans doute, peu importe ce que je pense d’untel film, une telle victoire a ses vertus, ça fait rayonner, comme on dit, c’est bon pour le chauvinisme. Mais pour le cinéma, ça ne veut strictement rien dire, et je ne suis pas certain que ce soit un signe de « bonne santé ». Car on définit ça comment, la « bonne santé » d’une cinématographie? À mon avis, ça tiendrait d’abord à la diversité, ce qui est difficile à trouver dans une cinématographie divisée en deux (ce n’est pas pour rien qu’on la perpétue cette dichotomie, nos films la reflètent effectivement).On a beau dire, c’est vrai qu’il est gris notre cinéma « d’auteur », morose, sans humour (sauf Dolan, heureusement), et que nos films grands publics sont des comédies pas drôles. Entre le pas drôle qui n’est pas supposé être drôle et le pas drôle qui devrait l’être, je préfère encore le premier, mais ça serait bien, tout de même, de pouvoir rire en québécois. Bref, on pourra dire qu’on a la santé quand on pourra rire au moins, disons, deux fois dans l’année, faut pas trop en demander pour commencer.)

Pour commencer l’année 2011, je vais me permettre de répéter quelques évidences. Récemment, La Presse Canadienne a demandé à Michel Côté de qualifier l’état actuel du cinéma québécois. Sa réponse, prévisible, tournait autour de l’idée d’un certain équilibre que le Québec devrait maintenir entre des productions de « film d’auteur » et des productions « grand public ». Rien de bien original ici, rien de véritablement digne d’attention, ces mêmes propos sont répétés pratiquement tous les mois, chaque fois qu’il est question de financement du cinéma au Québec ou chaque fois que l’on tente de définir notre cinématographie. Avec les Jutras qui s’en viennent, ce type de commentaire littéralement insignifiant risque de se multiplier, alors tâchons de voir si je peux prévenir ces futurs débats stériles. De toute évidence, je n’ai pas réussi la première fois, alors prise 2.

Un article de La Presse rapporte : « Michel Côté a dit toutefois croire que la ligne est parfois mince entre œuvre d’auteur et production grand public. “Un film d’auteur qui marche devient un film commercial, avance-t-il. Il ne faut pas se leurrer.” » Ainsi, selon Côté, un film est dit « d’auteur » s’il ne fait pas d’argent et « commercial » s’il en amasse; en d’autres termes, pour être un auteur, il suffit d’être pauvre et inconnu (sur tous ces préjugés véhiculés par ces mots vides, je renvoie à ce que j’ai écrit dans mon premier essai). Jusqu’à maintenant, je considérais Robert Morin comme un auteur parce que son œuvre est parcourue de thèmes récurrents, parce qu’il use d’une mise en scène originale et d’une syntaxe cinématographique singulière, mais je me rends bien compte maintenant que Robert Morin est un auteur parce qu’il n’y a qu’une centaine de personnes qui vont voir ses films en salles (du moins dans le cas de ses productions à petit budget). Aimez Robert Morin, pour paraphraser Truffaut, il ne faut pas trop l’appliquer, sinon il perdra son statut d’auteur et il ne méritera plus notre amour…

Sans refaire un cours de cinéma pour rappeler le sens originel « d’auteur »,  le discours de Côté se déboîte par lui-même : il reconnaît que la ligne entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial tel qu’il les conçoit est mince, comment alors atteindre un équilibre entre deux pôles qui de toute façon se rejoignent déjà? Et si un film d’auteur peut se transformer à tout moment en film commercial, sur la base de son succès en salle, est-ce que le contraire est aussi vrai, est-ce que tout échec commercial indique la présence d’un film d’auteur (Alexis Durand-Brault, avec les 78 spectateurs de son Everywhere, serait le champion de l’auteurisme au Québec cette année )? Considérant les difficultés inhérentes à tout exercice de prévision du rendement d’une œuvre, comment peut-on s’assurer de conserver ce si précieux équilibre? Comment la SODEC et Téléfilm doivent-ils décider quels projets appuyer? Il s’agit là bien sûr de la question principale, toujours implicite dans ce type de déclaration, Côté cherchant à justifier la production de films comme De Père en Flic et Piché: Entre Ciel et Terre, généralement peu aimés de la critique. J’imagine un peu les discussions à la SODEC : « Nous avons déjà vingt films qui ne feront pas d’argent, on ne peut pas en produire plus, contrebalançons par dix films qui en feront un peu plus et on gardera ainsi un bon équilibre, garant d’une cinématographie en santé. » Je ne vois pas ce qu’ils pourraient se dire d’autre puisqu’il faut apparemment garder un équilibre entre films d’auteur-qui-ne-marchent-pas et films commerciaux-qui-marchent.

Toutefois, l’important n’est pas de faire de l’argent, au moins de cela Côté n’est pas dupe, il sait bien que même les films québécois commerciaux sont loin d’être rentables (et de ce fait, ils sont plus un échec que n’importe quel film d’auteur puisqu’ils ne remplissent même pas leur fonction première, faire de l’argent). Selon lui,  notre cinéma se doit de concurrencer les américains, sous prétexte, on imagine, de protéger notre culture : « Si on abandonne, il ne va y avoir que des blockbusters américains. Le cinéma québécois ne sera plus là, et les gens seront déçus. » Essentiellement, Côté nous dit qu’il faut combattre le feu par le feu, affronter les blockbusters américains avec l’aide de blockbusters québécois : faut-il le redire, ce ne sont pas nos productions wannabe hollywoodiennes qui risquent de sauver notre culture, même (ou surtout) si deux millions de personnes se précipitent pour les voir. Je ne doute pas qu’il faille se réjouir que le public québécois se déplace pour voir le cinéma québécois, mais je ne comprends pas, par contre, pourquoi on devrait être si fier de ce fameux succès des Boys qui avait réussi à détrôner Titanic du sommet des palmarès. Entre la catastrophe navale de Cameron et la catastrophe cinématographique de Saïa, je préfère de loin que l’on célèbre les qualités bien réelles de la première. Avoir ainsi embrassé en foule l’imbécilité ne m’apparaît pas comme une si glorieuse victoire contre l’Ennemi (que l’on puisse se vanter d’un tel succès demeure encore plus mystérieux).

Quelle est alors la logique de cet équilibre prôné par Côté? En gros, la qualité des films semblant un élément secondaire (du moins, il n’en parle pas), il importe peu que les films commerciaux soient bons ou non puisqu’ils donnent de la visibilité à notre cinéma et par conséquent à tous les films québécois, même ceux qui, curieux paradoxe, n’ont pas eu la chance d’être soutenu par une campagne publicitaire efficace et qui se retrouvent cachés dans les médias par ceux qui sont censés les illuminer… J’ai comme l’intuition que si on mettait la campagne publicitaire et la distribution en salles de Piché derrière un film de Bernard Émond et, à l’inverse, celles du Journal d’un Coopérant derrière le prochain Émile Gaudreault, on arriverait sûrement à une définition différente de ce qui est un cinéma d’auteur-qui-ne-marche-pas et un cinéma commercial-qui-marche. En somme, les films commerciaux sont un mal nécessaire qui permettent le financement des films d’auteur, puisque c’est uniquement grâce à eux que l’on peut se permettre ces petits-films-que-personne-ne-voit-mais-qui-donne-de-la-visibilité-au-Québec-dans-des-festivals-internationaux-en-faisant-rayonner-notre-culture-à-l’étranger-et-ça-ça-n’a-pas-de-prix, alors critiques arrêtez de vous défouler sur nos blockbusters made in Quebec, ils sont utiles à défaut d’être bons.

Évidemment, Michel Côté n’a jamais dit qu’il fallait faire de mauvais films commerciaux, en fait il n’a jamais parlé de la qualité des films produits et c’est bien là tout le problème. Le Québec pourrait bien produire trente films commerciaux par année et aucun film d’auteur, pour garder cette terminologie insignifiante, personne ne s’en offusquerait tant qu’il ne s’agit pas de trente Filière 13 ou de trente L’appât. Ce n’est pas impossible que le Québec déterre un jour un Steven Spielberg capable d’être aussi rigoureux et innovateur qu’accessible et rassembleur, un véritable auteur-grand-public pouvant transmettre une vision singulière du monde grâce à une mise en scène qui lui est propre, mais pour l’instant tous les films québécois commerciaux riment nécessairement avec incompétence (si au moins on pouvait les imiter décemment ces Amaricains… pourrait-on enseigner aux cinéastes québécois l’existence du hors-champ?) D’ailleurs, petite parenthèse, il faut bien que le concept d’auteur soit complètement incompris pour que l’on puisse répéter si souvent que C.R.A.Z.Y. constitue un bon exemple de film d’auteur québécois qui est aussi commercial de par son succès public. Oui, j’aimerais bien voir quelqu’un défendre sérieusement l’idée que Jean-Marc Vallée est un auteur. Il n’y a pas ici de jugement qualitatif (à peine, le film ne mérite aucun des dithyrambes qu’il a reçus, c’est correct, sans plus), je veux simplement souligner qu’il n’y a absolument rien dans la mise en scène de ce film qui nous fait part d’une vision du monde originale et personnelle. Si, en plus, on essaie de relier esthétiquement C.R.A.Z.Y. à La Liste Noire ou à The Young Victoria, je doute que l’on puisse leur dénicher ne serait-ce qu’un seul trait caractéristique, au-delà d’une certaine compétence technique.

Enfin, je prendrais bien trente Inception ou trente The Social Network québécois par année, bien avant trente Incendies – car, il faut le dire aussi, l’argument nous rappelant sans cesse que le cinéma d’auteur québécois est vital simplement parce qu’il nous représente bien à l’étranger n’est pas non plus très convaincant, les festivals ne détenant pas plus le monopole de la vérité que les critiques ou le public (ce monopole bien sûr m’appartient). Je ne suis pas particulièrement fier que cette année l’un des films québécois nous ayant le mieux représentés à l’étranger soit Incendies. Je ne suis pas particulièrement fier non plus que les meilleurs résultats au box-office aient été obtenus par des films comme Lance et Compte et Filière 13 (ou le même Incendies). Si je ne me fie qu’aux chiffres, aux dollars accumulés d’un côté et aux prix récoltés en festival de l’autre, je pourrais me dire « Ouf, quelle belle année cinéma au Québec que ce 2010 », je pourrais me réjouir qu’il existe effectivement un équilibre entre des films plus rentables et d’autres plus rayonnants à l’étranger. Il est certes plus facile d’évaluer une année à partir de ces données objectives, mais j’ose croire que la qualité d’une cinématographie ne se mesure pas avec des statistiques, ni même avec une liste de trophées.

L’utilisation approximative du concept de film d’auteur n’est pas ici le véritable problème, il ne fait que révéler de façon flagrante la vacuité du discours qui l’emploie. Que le sens originel de la Politique des Auteurs se soit perdu, soit, c’est déplorable, comme tout appauvrissement du langage, mais il faudrait au moins s’entendre sur une définition adéquate du terme si nous tenons tant que ça à le conserver. Au Québec, les concepts de cinéma d’auteur et de cinéma commercial sont systématiquement définis à partir de la fréquentation en salles espérée ou réelle des œuvres, ce qu’ici Michel Côté fait explicitement. Au-delà de ma nostalgie pour cette bonne vieille Politique, je doute que l’on puisse faire solidement reposer une définition sur un mélange aussi ambigu d’intention supposée et de fréquentation espérée (puisqu’un film est d’auteur ou commercial avant même sa sortie en salles, après laquelle, au moins, l’on pourrait appliquer en toute objectivité ces termes); nous voilà donc devant des concepts vides qui ne font que véhiculer une série de clichés et de préjugés. Il ne faut pas s’étonner alors que se répètent constamment les mêmes discours, puisqu’à chaque fois ils ne signifient rien, ce qui peut difficilement aboutir sur une idée réelle. Peut-être qu’on pourrait parler de la qualité des films pour une fois?

N.B. : Pendant que j’écrivais ce texte, une discussion intéressante sur le même sujet se tenait sur le blogue de Marc-André Lussier à La Presse, suite à un premier billet ici, puis après un second publié hier où le débat continue.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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