L’autre face de la face obscure du disco

(Paru sur le blogue de Séquences.)

On a parfois l’impression, à lire trop de commentaires sur les blogues, que pour bien du monde le travail du critique se limite à une énumération des qualités et des défauts d’une œuvre, que celui-ci devrait savoir reconnaître en toute impartialité les bons comme les moins bons coups (en fait, beaucoup de critiques réduisent eux-mêmes leur travail à cette méthode futile). Quant à moi, le critique se doit surtout de savoir reconnaître ce qui mérite d’être mentionné ou non pour offrir une vision pertinente de l’œuvre, en s’autorisant à être totalement partial. Un critique ne peut de toute façon aborder toutes les facettes d’une œuvre d’art en un seul texte (surtout quand la longueur moyenne est de 300 mots), à moins que celle-ci ne mérite pas son nom, alors il utilise un angle qui lui semble préférable, quitte à encenser ou démolir unilatéralement une œuvre qui aurait pu être, sans doute, approchée avec plus de nuances.

Je pensais à cela cette semaine alors que je lisais toutes les critiques généralement positives du dernier film de Daniel Roby, Funkytown, un film qui m’a tellement emmerdé que si j’étais sur un forum d’IMDB je réclamerais qu’on me rembourse les deux heures et demie que j’ai perdu au cinéma (elles paraissent plus longues que Satantango). Écrivant paraît-il pour une revue qui se veut sérieuse, on me glisse à l’oreille que je ne peux me limiter à ce type de commentaire trop impressif… Soit : je reconnais dans les critiques de mes collègues des éléments qui se trouvent bel et bien dans le film (l’ambition, l’interprétation sensible de Paul Doucet, la reconstitution historique réussie, les aspects politiques prudents, qui semblent presque s’excuser de leur présence, les longs tracking shot dans les coulisses, que je n’oserais toutefois désigner comme des plans-séquences), mais rien de cela n’a particulièrement retenu mon attention, qui a été monopolisée plutôt par ces mêmes aspects que mes confrères préfèrent noter dans de courtes incises servant à nuancer leur enthousiasme (personnages caricaturaux, deuxième partie qui s’enlise, maladresses de scénario).

Si j’avais à écrire une véritable critique du film, et non un autre de ces innombrables métatextes autoréférentiels, un autre de ces articles que le critique semble produire ces temps-ci plus que des critiques proprement dites – pourquoi d’ailleurs toutes ces réflexions sur votre propre profession, m’a demandé un lecteur fictif : peut-être parce que le critique ne sait plus parler de cinéma, lui ai-je répondu, alors il parle de lui-même, peut-être parce que le cinéma ne mérite plus qu’on parle de lui, peut-être parce que le critique veut solliciter la pitié du lecteur en se présentant comme un éternel incompris (non, ce n’est pas ça de la critique, c’est ça!), ou peut-être parce que le critique recherche la compatissance en se déclarant lui-même en voie d’extinction (qui d’autre que les critiques parlent de la mort de la critique?), s’autopronostiquant mort un moment puis, sans même lever le crayon, se ressuscitant aussitôt afin d’illustrer quels combats il doit mener quotidiennement pour parvenir à se maintenir en vie, s’automythologisant du coup dans une posture de survie constante, espérant ainsi atteindre l’éternel – enfin, si j’avais à écrire une véritable critique de Funkytown, je dirais quelque chose comme ceci (ou plutôt, elle ressemblerait à celle-ci, mais je couperais la cote de moitié et j’enlèverais deux ou trois épithètes comme « sympathique ») :

Le film est ambitieux, certes, mais je préfère ne pas m’attarder aux intentions, même si elles sont louables, je préfère remarquer l’échec du produit fini, cette ambition qui s’écrase avant même d’avoir pu s’élever, enfouie sous le poids de ses très lourds stéréotypes et sous une dernière heure pénible, si pénible, se contentant d’enfoncer des personnages dans leur misère à grands coups de marteau moralisateur (les drogués meurent d’overdose et les méchants capitalistes finissent en fauteuil roulant, les has been découvrent qu’ils sont new wave et les exploités se relèvent le dos pour faire face à l’exploiteur, justice est rendue), bref je peine à dénicher un brin d’intérêt dans ce portrait de la face obscure du disco, expression déjà consacrée tant elle a été répétée sous toutes ses variantes. En fait, le film déçoit autant justement parce qu’il affiche cette ambition, parce qu’il tenait un sujet en or et qu’il est incapable d’en exploiter le moindre filon, outre son utilisation de la langue, cet anglais dont la prédominance en révèle beaucoup sans avoir à le dire – mais bien sûr, il fallait s’y attendre, certains s’attaquent à cette langue (si on l’enlève, que reste-t-il à ce pauvre film?), pour des raisons pour le moins paradoxales : pour exprimer l’anglicisation d’un Québec avide d’une réussite à l’américaine, il aurait fallu, si je comprends bien, utiliser moins d’anglais que de français?(!)

Ceci dit, j’aurais bien aimé voir ce film québécois « grand public » audacieux que certains ont cru déceler en Funkytown, car je l’attends avec impatience celui-là (Dieu sait que notre cinéma en a besoin!), et j’avais placé quelque espoir en Daniel Roby, dont le premier film était plutôt réussi. Malheureusement, sa mise en scène est ici d’une platitude constante, utilisant tous les tics que j’ai déjà abordés à quelques reprises sur ce blogue, et la direction photo est étrangement lisse et sans vie sous ses éclairages multicolores (et si l’effet est voulu, parce que le film présente le morne derrière les néons, il aurait fallu trouver une façon moins ennuyante de le faire). Le principal responsable de la débâcle demeure Steve Galluccio, lui qui n’a sûrement jamais vu Mambo Italiano, sinon il n’aurait pas osé se relancer en scénarisation. Son Funkytown se conçoit comme une enfilade de clichés, de personnages dont le spectateur saisit l’entièreté de leur trajectoire dès leur première apparition à l’écran, empêtrés qu’ils sont dans des scènes unidimensionnelles (ici on nous montre qu’il est drogué, ici on nous montre qu’il est triste, etc.) Question cliché, je ne comprends pas comment on peut encore faire une scène de drogue avec White Rabbit de Jefferson Airplane – j’ai parfois l’impression que ce groupe a engagé un monteur furtif pour insérer leur chanson dans toutes les scènes de drogue de l’histoire du cinéma (oui, même pré-1967, j’en suis certain) –, tout comme je ne comprends pas pourquoi les critiques semblent trouver si original cette histoire de déchéance derrière le disco, puisque tous les films portant sur cette période insistent systématiquement sur la drogue et le désespoir de ces danseurs luminescents, au point que je me demande s’il y a vraiment eu une face lumineuse du disco. Bon, cette fois c’est à Montréal, c’est préréférendaire, on se dit qu’il y a peut-être quelque chose d’intéressant à en tirer, puis on voit un personnage déjà bien accablé en tuer un autre par inadvertance, on voit un homosexuel qui ne s’assume pas se faire battre par ses amis homophobes qui ne l’ont pas reconnu, et soudainement on croit remarquer que… Quoi? Florence K chante I Feel Love? On se dit alors que, définitivement, il est bien difficile de prendre tout cela au sérieux.

Confidence de critique : quand on n’a rien à dire sur un film, il suffit de faire la comparaison avec un film qui en dit beaucoup, ça peut aider. Cette fois on utilise Boogie Nights, alors que la véritable référence est Studio 54, mais la comparaison serait bien moins noble même si plus exacte (je crois me rappeler que Boogie Nights parle de l’industrie de la porno, ce qui me semble être une chose différente que le disco). Oui, il y a bien un petit plan-séquence dans les coulisses d’une émission de télévision, et on peut si on veut faire un lien avec Boogie Nights ou Magnolia, qui présentaient des plans semblables – mais franchement, combien de fois a-t-on vu ce genre de tracking shot qui suit des personnages qui s’entrecroisent en coulisse? Même Virginie reprenait ce type de plan dans les couloirs de son école, c’est dire à quel point le procédé est usé… (et les plans de PTA servaient à relier des personnages importants, à présenter les enjeux à venir, Roby se contente de croiser inutilement un régisseur de plateau et un maquilleur.) Il y a bien aussi une galerie de personnages aux destins croisés, mais il leur manque ici quelque chose de fondamental : la vie. C’est comme pour l’ambition : on peut se dire, au moins il y en a, ce qui n’est pas rien, mais on peut se dire aussi, et ce serait plus juste, il y en a mais c’est raté.

J’écrivais il y a un moment que la critique est une expérience de l’œuvre traduite en mots, et c’est à quoi on en revient aujourd’hui : je passais le temps durant la projection en comptant mes soupirs d’exaspération et mes rires aux mauvais moments, alors je ne retiens que cet aspect, j’imagine que mes collègues, eux, ont ri et pleuré aux bons endroits, alors ils écrivent leur critique en conséquence. Il s’agit ensuite de voir quel angle permet de voir l’œuvre de la manière la plus pertinente qui soit (le lecteur aura ici remarqué, si ce n’était déjà fait, que ce contexte de ma critique des critiques de cette critique de l’ère disco n’est qu’une manière plus élégante de dire que j’ai raison et que les autres ont tort). Vive la partialité donc, la critique s’écrit à partir d’un siège dans la salle, il ne faut pas faire comme si on n’était pas à cette place à ce moment – autrement dit, je n’ai pas envie de reconnaître les bons côtés de ce film, il n’en vaut pas la peine.

6 commentaires sur “L’autre face de la face obscure du disco”

  1. Vous êtes en forme, ça fait plaisir à voir (et à lire). Salutations en passant.

    Et vrai que l’Équipe de Panorama fait de la bonne ouvrage. Grand plaisir pour moi de les voir réactualiser du répertoire, comme Répulsion de Polanski récemment. Une œuvre est toujours actuelle du moment qu’on la voit et la pense…

    Écrit par Jipi
  2. Merci! Et Panorama, oui, ils ont d’excellents critiques. Mathieu Li-Goyette et Alexandre Fontaine Rousseau, qui a écrit ce texte sur Repulsion, ont signé quelques-uns des plus beaux articles de cinéma que j’ai lu récemment.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  3. En effet. Ils « pensent » les films, ils montrent, hypothèsent, le travail qu’ils font sur l’imagination, la leur, la nôtre du coup (en lisant ce qu’ils ont construit). Ils expriment et construisent leur regard, bien affûté qui plus est, donc beaucoup de plaisir. Gilles Carle, je crois, rapportait que quand il entendait parler de « relève », il demandait: « est-ce que quelqu’un est tombé? » Sans vouloir entrer dans le prospect idiomatique de la « mort de la critique », celle qui est conçue ni plus ni moins comme une appréciation Médiafilm avec note étoilée au bout a quand même quelque chose de plombant. La pratique consistant à dire « tel acteur est bien, tel autre est moins bien », « scénario bonnes prémisses mais essoufflement vers la fin », énumérés comme une liste d’évaluation scolaire, avec note étoilée au bout infantilise un peu l’expérience des films, n’est-ce pas?

    Je ne demande pas à Médiafilm de divaguer comme on se permet de le faire dans les « Cahiers » (en fait, certains se débrouillent assez bien dans ce format), mais quand on rencontre un tel style dans une revue, un journal, c’est triste.

    Écrit par Jipi
  4. (Les critiques papier ont des choses à apprendre de ce qui se passe de mieux sur le web.)

    Écrit par Jipi
  5. @ Jipi

    Bien d’accord pour les critiques style Médiafilm. Je suis en train de lire The Tale of a Tub de Jonathan Swift et il y a une digression vraiment hilarante sur le critique, que Swift décrit comme « quelqu’un qui découvre et collectionne les fautes des auteurs », je me suis un peu inspiré de son style pour le paragraphe sur la mort de la critique. Il écrit aussi qu’en examinant les écrits des critiques, « une secte ancienne », on voit qu’ils ne se sont attachés qu’aux fautes et aux erreurs des autres au point que « la quintessence même de ce qui est mauvais s’est distillé dans leurs propres écrits ». Les écrits des critiques sont des « miroirs de l’apprentissage », dans la mesure où pour devenir un écrivain parfait il suffit de se confronter aux écrits critiques et d’y corriger son invention comme dans un miroir! Je voulais au départ inclure ces passages pour parler de la critique par énumération, la satire est très juste.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  6. Très intéressant. Je lirai cela, il y a longtemps que Swift me démange…

    Écrit par Jipi
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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