Sur le déclin hollywoodien

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : J’ai un peu changé d’avis sur Michael Bay depuis…)

Il semblerait que la mort est imminente pour Hollywood, du moins si l’on se fie à tous ces blogues et ces articles qui ne cessent de paraître sur le manque d’originalité d’un cinéma qui ne se prête plus qu’aux remake, sequel, prequel, ou toutes autres formes d’adaptation et de recyclage. Le dernier article en lice porte un titre des plus apocalyptiques : The Day the Movies Died. Et voilà, c’est la fin nous dit l’auteur, Mark Harris, Hollywood n’a plus d’ambition, plus d’idée, il n’y a plus que des produits, d’où l’importance du branding, de la marque, ce que fournissent naturellement les franchises, les adaptations de bandes dessinées ou de jeux de toutes sortes. Cette ritournelle est bien connue, et à celle-ci succède les mêmes réponses : les adaptations ne datent pas d’hier, combien de chefs-d’œuvre sont tirés de roman, certains sequel ou remake sont supérieurs à l’original, etc. D’ailleurs, Harris se tire dans la patte lorsque d’un côté il se plaint que l’an prochain Hollywood nous réserve encore une longue liste de produits recyclés (un film sur cinq!), mais qu’heureusement cette année nous avons eu de bons films comme True Grit (une adaptation et/ou un remake) et The Social Network (un biopic tiré d’un livre). Je veux bien croire qu’Hollywood était don’ ben meilleur dans le bon vieux temps, mais il faudrait arrêter d’accuser le manque d’originalité de ces adaptations incessantes. Lorsque Harris désigne le prochain Batman de Christopher Nolan comme « a sequel to a sequel to a reboot of an adaptation of a comic book », cela paraît bien décourageant, mais ça ne nous renseigne absolument pas sur la qualité potentielle du film.

Harris apporte tout de même quelques points intéressants : au lieu d’utiliser comme point d’origine de la débâcle le Jaws de Steven Spielberg et le Star Wars de Georges Lucas, cette fameuse naissance du blockbuster normalement responsable de tous les maux, il cite plutôt le Top Gun de Tony Scott (un film, en effet, bien plus facile à démoniser, surtout si on est homophobe). « The man calling the shots may have been Tony Scott, but the film’s real auteurs were producers Don Simpson and Jerry Bruckheimer, two men who pioneered the « high-concept » blockbuster—films for which the trailer or even the tagline told the story instantly. At their most basic, their movies weren’t movies; they were pure product—stitched-together amalgams of amphetamine action beats, star casting, music videos, and a diamond-hard laminate of technological adrenaline all designed to distract you from their lack of internal coherence, narrative credibility, or recognizable human qualities. They were rails of celluloid cocaine with only one goal: the transient heightening of sensation. » Pour Harris, les blockbusters pré-Top Gun avaient bien plus de classe et d’ambition que ce qui leur succède : en témoignent, selon ses exemples, les visions dystopiques de Blade Runner et d’Alien, l’horreur psychologique de Shining, ou la maturité d’un film noir comme Body Heat. Il n’est pourtant pas trop difficile de donner des contre-exemples de bons blockbuster provenant des années 90 ou 2000 (War of the Worlds et Cloverfield pour la science-fiction, L.A. Confidential pour le film noir, Bram Stoker’s Dracula pour l’horreur), ou encore de trouver des suites abjectes dans les années 80 (Jaws 3D ferait d’ailleurs un excellent représentant de la tendance actuelle). Sans compter que Top Gun, pour une fois, est une idée originale, ce que ne sont pas Shining ou Blade Runner; les adaptations peuvent donc difficilement être inculpées de quoi que ce soit.

Il est vrai, toutefois, que Bruckheimer est l’un des principaux artisans du Hollywood contemporain : en terme de style visuel (je n’ose écrire mise en scène) son influence m’apparaît beaucoup plus imposante que celle de Spielberg, pour garder cette comparaison Jaws / Top Gun. Pourquoi? Bruckheimer engage des tâcherons sans personnalité (qu’est-ce que ça change que The Rock soit réalisé par Michael Bay et Con Air par Simon West?), alors que Spielberg demeure l’un des plus inventifs cinéastes hollywoodiens, qui a pleinement assuré sa place parmi les plus grands. Le style de mise en scène Bruckheimer se retrouve aujourd’hui partout, dans ce montage épileptique de séquences d’action musclées où la montée d’adrénaline se substitue à la cohérence spatiale, où comprendre ce qui se déroule est moins important que cette espèce de bacchanale abstraite de formes et de couleurs s’entrechoquant violemment. Dit ainsi, ça paraît presque beau, ça ressemble à une extension du cinéma expérimental abstrait, en réalité c’est très rarement le cas, il n’y a pratiquement que Michael Mann qui utilise ce style avec brio (et parfois Christopher Nolan, mais il n’a vraiment pas la trempe de Mann, ce qu’il nous démontre très bien par lui-même losqu’il tente piètrement de l’imiter dans la fusillade sous la pluie d’Inception). Au contraire, une séquence d’action réalisée par Spielberg est parfaitement cohérente, chaque plan est toujours lié au suivant et au précédent, en fait le dernier plan d’une séquence est déjà préparé dans le premier, et l’action est souvent largement plus complexe que la moyenne, sans compter qu’il utilise presque toujours la profondeur de champ pour contrôler son espace, le centre d’intérêt passant régulièrement de l’avant à l’arrière-plan afin de nuancer les interactions et d’apporter de nouvelles informations autrement que par une succession d’image à sens unique; bref, il y a mise en scène. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la poursuite en voitures dans la jungle vers la fin du dernier Indiana Jones, un film pourtant mineur (tout de même plutôt bon), et observer comment le montage alterne entre les différents véhicules, comment les personnages s’entrecroisent, comment l’action est variée, la séquence demeurant toujours lisible, ce que bien des réalisateurs ne sont plus capables de faire même quand il s’agit de filmer un simple combat d’homme à homme.

On me dira que cette comparaison Bruckheimer-Spielberg est un peu simpliste, surtout si l’on prend en considération les productions de Spielberg (il est au générique des Transformers, mais pas Bruckheimer). De plus, la mise en scène des séquences d’action contemporaines s’inspire en bonne partie du guide d’instruction légué par Spielberg dans ses Indiana Jones. En fait on en a gardé la démesure, le spectacle, mais on a oublié la maîtrise, une perte de savoir sur un art que les méthodes de tournage contemporaines ne font qu’encourager, le réalisateur n’ayant plus besoin de penser à ce qu’il fait : dorénavant, sur le plateau on filme un peu n’importe comment, en plaçant ses dix caméras autour de l’explosion pour être certain de n’en rien rater, le monteur devant alors essayer de faire sens avec la cacophonie de ces images prises pratiquement au hasard, couvrant tous les angles au cas où. C’est grâce à cette manière de filmer que Bruckheimer peut exercer une influence considérable sur le style de mise en scène actuel, puisque c’est toujours le producteur qui contrôle le montage d’un film à Hollywood. Les réalisateurs contemporains pratiquent le shoot-to-protect, ils filment le plus de matériel possible pour être certain d’avoir au moins une bonne prise, ce qui laisse une grande liberté au montage et ainsi au producteur. Les films de Bruckheimer se ressemblent, peu importe qui les réalise, puisque les réalisateurs qu’il emploie usent abondamment du shoot-to-protect, ce qui lui permet de monter le film qu’il veut (et pour ceux qui veulent répliquer que le montage ce n’est pas de la mise en scène, eh bien quand un plan dure en moyenne de trois à cinq secondes, qu’il s’agit essentiellement de gros plans, il n’y a en plus de mise en scène, c’est le monteur qui décide qu’est-ce que le spectateur voit et quand).

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J’aime toujours citer cette phrase du directeur photo de Gladiator, qui n’en finit pas de m’ahurir tant elle révèle limpidement l’ampleur du problème : avec les sept caméras couvrant certaines scènes du film de Ridley Scott, « Someone has got to be getting something good »! Dans de telles situations, où le tournage tient du hasard (ou d’un bête pragmatisme de placement de caméras où il faut empêcher qu’elles se filment l’une l’autre), le monteur n’a pas beaucoup de solutions pour faire quelque chose de dynamique puisqu’il se retrouve avec du matériel qui n’a pas été planifié, qui n’a pas été pensé, alors il bouscule les plans les uns sur les autres pour donner du rythme à une séquence qui en réalité n’en a pas (parce que le rythme ne peut pas être artificiellement implanté au montage, il doit d’abord avoir été mis en place sur le plateau). Ça donne du Brett Ratner, du Gore Verbinski ou du Brian Synger, des tâcherons qui ont un peu plus de classe que Michael Bay ou Roland Emmerich, qui peuvent parfois faire quelque chose de compétent, mais jamais rien d’éclatant ou de moindrement inventif. Je prends l’exemple des séquences d’action, parce que l’incohérence y est plus évidente, en réalité les discussions ne sont pas mieux mises en scène, elles sont tout aussi aléatoires. Quand Verbinski tourne un remake d’un film d’horreur japonais (The Ring) ou une adaptation d’un manège de Disney (Pirates of the Caribbean), sa mise en scène paresseuse, voire inexistante, n’empêche pas que le résultat final soit correct; or, que ces deux exemples soient assez réussis par rapport à la moyenne semble tenir du hasard plus que d’une réelle maîtrise, les deux suites de Pirates of the the Caribbean nous montrant bien que ce même style impersonnel servi par le même réalisateur peut aussi bien aboutir sur le pire. Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus par mes exemples, je vous renvoie à David Bordwell, qui lui saura bien pallier à mon échec, par exemple ici alors qu’il analyse une scène de War of the Worlds pour montrer comment Spielberg s’y prend pour passer d’un plan à un autre, ou encore ici lorsqu’il décrit le tournage à caméras multiples et le shoot-to-protect.

Tout ça pour dire que, finalement, Mark Harris me semble choisir un bon point de départ lorsqu’il désigne Top Gun comme premier responsable de l’actuel déficit qualitatif du cinéma hollywoodien; cependant, ces franchises, ces adaptations et tout ce branding que Harris abhorre tant n’ont rien à voir avec cette faillite : faire une huitième suite d’un film de superhéros pourrait bien déboucher sur un bon film, voire un grand, si on se donne la peine de le réaliser convenablement. Par contre, s’il se trompe sur la source du problème, l’article d’Harris est plus nuancé lorsque vient le temps d’en décrire le résultat, et plutôt que de mettre tout le monde dans le même bateau, comme on le fait d’habitude, il met en relief la portion du cinéma hollywoodien plus particulièrement affectée par la situation : « And while that bland assembly-line ethos hasn’t affected the small handful of terrific American movies that reach screens every year, it’s been absolutely devastating for the stuff in the middle—that whole tier of movies that used to reside in quality somewhere below, say, There Will Be Blood but well north of Tyler Perry’s Why Did I Get Married Too? It’s your run-of-the-mill hey-what’s-playing-tonight movie—the kind of film about which you should be able to say, « That was nothing special, but it was okay »—that has suffered most from Hollywood’s collective inattention/indifference to the basic virtues of story development. If films like The Bounty Hunter and Prince of Persia: The Sands of Time define the new « okay, » then the system is, not to put too fine a point on it, in very deep shit. » De grands films, il y en a encore à Hollywood, et il y en aura probablement toujours. Aux Oscars ce dimanche, il y a en nomination deux des meilleurs films de l’année, tout pays confondu, The Social Network et Toy Story 3, des films qui n’ont rien à envier à leurs prédécesseurs américains (et, dans le cas du David Fincher, on retrouve là un parfait exemple d’une utilisation ingénieuse du style visuel en vigueur ces temps-ci). Je n’ai pas compté, mais je ne crois pas qu’il y a beaucoup moins d’œuvres hollywoodiennes majeures dans les décennies 90 et 2000 que dans les décennies précédentes, mais il y a certainement moins de bons ou de très bons films. Ce qu’il y avait de singulier dans ces si effervescentes années 70, toujours présentées comme le sommet de la créativité à Hollywood (alors qu’il s’agit plutôt selon moi des années 30 et 40, jusqu’à la fin de l’ère des studios), c’est qu’elles ont vu naître une tonne de bons films – pas nécessairement des chefs-d’œuvre, il n’y avait pas que des Godfather ou des Taxi Driver, mais il y avait beaucoup de French Connection ou de Dirty Harry. Je n’oserai même pas faire la comparaison avec l’âge d’or hollywoodien, durant lequel même les réalisateurs de série B les plus impersonnels, enchaînant film après film de manière véritablement industrielle, garantissaient un niveau de compétence auquel leurs équivalents contemporains ne sauraient rêver. Ce qui s’est perdu donc, ce n’est pas l’originalité, Hollywood n’a jamais été particulièrement audacieux, mais plutôt l’art de la mise en scène.

***

Pour finir, voilà, par pur plaisir, mes choix pour quelques catégories aux Oscars, dont très peu risquent d’être vainqueurs, mais bon (je suis paresseux, alors pour la liste complète des nominés il faut aller sur IMDB) :

Meilleur Film : The Social Network (The King’s Speech n’est pas mauvais, mais pas vraiment bon non plus, il est nominé et va gagner simplement parce qu’il correspond à un type de film prisé par l’Académie, qu’il soit réussi étant finalement secondaire)

Meilleur Acteur : Jesse Eisenberg (voir l’analyse de ses sourcils par Bordwell, encore)

Meilleure Actrice : Jennifer Lawrence (de loin supérieure aux larmes ampoulées de Nathalie Portman qui va gagner ce trophée)

Meilleur Acteur de Soutien : Mark Ruffalo (dans un film ordinaire, mais Ruffalo devrait toujours gagner; Christian Bale est dans un très bon film, mais il fait l’histrion)

Meilleure Actrice de Soutien : Melissa Leo (celle-là je ne devrais pas me tromper)

Meilleur Réalisateur : David Fincher

Meilleur Scénario Original : Inception (avec un faible pour Another Year, le meilleur film des deux, mais la réussite du Mike Leigh tient beaucoup plus sur les nuances dans l’interprétation que dans le scénario lui-même)

Meilleur Scénario Adapté : Pas de compétition ici, The Social Network

Meilleure Animation : Toy Story 3 (vu récemment, et franchement, quel film!)

Meilleur Film Étranger : Je n’ai vu qu’Incendies, mais par préjugé je dis Dogtooth

Meilleure Direction Photo : Roger Deakins (pas particulièrement pour True Grit, mais pour l’ensemble de sa carrière, qui honteusement n’a encore jamais été récompensée)

Meilleur Montage : Pas de compétition ici non plus, The Social Network

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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