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En commençant par la fin

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

En commençant par la fin Publié le 8 avril 2011Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Depuis que mon professeur de cinéma au CEGEP m’a expliqué que la durée d’un film se calcule depuis l’apparition du logo du distributeur jusqu’à la fin du générique, je fais partie de ce clan qui n’ose manquer ne serait-ce qu’une seconde de ce running time, je dois être présent pour l’entièreté des 121 minutes qu’on m’a annoncées. Il m’est impossible d’entrer dans une salle de cinéma une fois la projection commencée, et à moins d’un cas d’extrême urgence, je ne peux la quitter avant que l’écran redevienne blanc (d’ailleurs, je déteste les lumières qui se rallument durant le générique). Et, ça semblera plus banal, mais je préfère voir un film dans l’ordre, de la première à la dernière scène – pourtant, banal ça ne l’est pas. Jim Emerson évoquait il y a quelque temps sur son blogue cette époque pas si lointaine où les cinémas présentaient leur programmation en continu (à peu près jusqu’au début des années 60), alternant entre deux films, des actualités et des dessins animés, les spectateurs entrant et sortant des salles à leur guise. Les journaux alors n’indiquaient pas les horaires, le public allait « at the movies » et non voir « a film », on rentrait à l’improviste dans un film et on en ressortait quand on reconnaissait les images qui nous avaient accueillies, d’où l’expression : « This is where we came in. »

Au premier abord, ce rituel semble étrange, surtout après avoir passé par des études en cinéma, où on nous enseigne, bien sûr, l’importance de la structure d’un film, de l’agencement des scènes les unes dans les autres, des notions qui deviennent secondaires si l’on considère qu’il est indifférent de tomber dans un film quinze minutes avant le dénouement ou en plein point milieu. Et pourtant, à bien y penser, il y a là quelque chose de particulièrement séduisant, dans cette idée d’abord que le cinéma soit toujours accessible, que je peux y aller quand je veux et en ressortir quand je veux, ce qui accorde une liberté nouvelle au spectateur dans son expérience de l’œuvre (et de ce fait à l’œuvre elle-même). On peut ainsi regarder les films de la même manière que l’on visite un musée, sans être enchaîné à une durée prédéterminée et à un horaire sur lequel on n’a pas de contrôle. Et combien de films aurais-je réécoutés si j’avais eu la chance de les voir ainsi, projetés en boucle! « This is where we came in… but I want to see that scene again. » La permanence de ce monde du cinéma, toujours à portée de mains, le rend aussi beaucoup plus prégnant, suivre un horaire souligne son artificialité en lui fixant des bornes bien précises, en délimitant temporellement son existence.

Deux choses me surprennent dans cette pratique d’un cinéma continu : d’abord, que les films contemporains ne soient pas si différents de ceux des années 30 ou 40, ces derniers étant quand même construits pour être vus, idéalement, du début à la fin. Si j’étais cinéaste, et que je savais que mon public n’allait pas nécessairement voir mon film à partir du début, il me semble que je ne construirais pas mon scénario en trois actes, dans une histoire clairement tracée avec un début, un milieu et une fin. Ou en tout cas je ne ferais pas de cette structure une nécessité. D’un autre côté, il y a certainement quelque chose d’agréable dans le fait de tomber au hasard dans un récit et de tenter d’en démêler les fils, encore inconnus, ou de voir les premières scènes en connaissant déjà la conclusion. Arriver au hasard dans un film sans récit serait tout à fait anodin, l’intérêt est justement de s’introduire inopportunément dans ce monde que l’on connaît bien et que l’on revient visiter, comme pour prendre des nouvelles d’une vieille connaissance (il faut bien dire que cette pratique n’a aucun sens en dehors du cinéma hollywoodien, avec ses normes et ses stars). Par cette introduction du hasard, chaque projection devient unique. De plus, le cinéma gagne en familiarité, il se fait réconfortant, puisqu’il nous laisse cordialement entrer à n’importe quelle heure, le spectateur est toujours le bienvenu.

Il est évident que ce hasard complique l’analyse, qu’il est préférable d’avoir un point de départ commun pour que l’on puisse tous s’entendre sur la nature de l’objet analysé. Si les critiques ne rentraient pas tous dans la salle en même temps, on ne pourrait pas dire qu’ils écrivent tous sur le même film, leurs expériences personnelles seraient trop divergentes (une idée à expérimenter, pour sûr). Ce qui explique peut-être ma deuxième surprise : je ne comprends pas pourquoi on ne parle presque jamais de cette façon d’aborder le cinéma. Il y a bien Stanley Cavell, qui a écrit La projection du monde en partie par nostalgie pour cette époque où ce monde du cinéma était constamment projeté (il faudrait d’ailleurs réécrire son essai à l’aune des nouvelles technologies), mais à ma connaissance c’est le seul. Il y a pourtant une énorme différence entre systématiser le fait de regarder un film du début à la fin et penser insignifiant le moment où l’on commence à le visionner. Les films eux-mêmes n’ont pas tant changé, mais notre perception si – ce qui équivaut à dire que les films ont changé. Et il me semble que ce changement est beaucoup plus profond que l’introduction de n’importe quelle nouvelle technologie, que ce soit l’arrivée du son, de la couleur ou du 3D. Ces développements techniques tendent à perfectionner le réalisme de l’image photographique, mais cela ne modifie pas notre manière de penser le cinéma, alors que ce changement dans le rituel en salles correspond à n’en point douter à cette dépréciation progressive du cinéma dans notre vie quotidienne, un art qui n’a certainement plus aujourd’hui la place fondamentale qu’il avait autrefois.

Superficiellement, la télévision peut sembler avoir remplacé le cinéma, en ce qu’elle diffuse elle aussi des images en continu. Elle dégage maintenant cette aura de cordialité, elle nous est bien plus familière et quotidienne que le cinéma, surtout qu’elle demeure avant tout un meuble, présent dans tous les foyers. Mais elle est aussi beaucoup trop familière, justement parce qu’elle n’est que cela, un meuble, elle rend trop accessible l’image pour pouvoir en conserver la puissance. La télévision ne peut pas et ne pourra jamais créer de star, elle doit se contenter de vedettes, elle n’a pas la force magique du cinéma de l’âge d’or hollywoodien, une magie qui s’est perdue en bonne partie à cause de la démocratisation de l’image, devenue accessible dans tous les foyers, puis facilement produite par n’importe qui, en un clic d’appareil photo. La télévision nous offre instantanément une image, directement dans notre salon, nous n’avons qu’à l’allumer, ce qui rend l’image beaucoup plus banale, l’automatisme de son mode de reproduction/diffusion de la réalité devient comme trop manifeste. Rentrer dans une salle obscure, éclairée seulement par la lumière d’une image nous donnant à voir une réflexion du monde (au contraire de la télévision qui s’interpose entre la réalité et nous), se faufiler doucement dans les rangées pour se trouver une place, la nature sacrée de l’image est ainsi beaucoup plus patente, elle nous surprend dès notre entrée en salle, elle s’impose immédiatement à nous. De plus, cette image n’était alors accessible qu’en un lieu et qu’en des conditions particulières, d’où l’aspect sacré de l’image, maintenant perdu (l’usuelle comparaison entre l’église et les salles de cinéma est caduque avec nos multiplexes). Un cinéma projeté en continu n’aurait plus de sens aujourd’hui parce que de toute façon nous sommes toujours confrontés à l’image, nous n’avons plus besoin d’aller dans une salle obscure pour en rencontrer.

Évidemment, si les habitudes ont changé, la raison est probablement plus de nature commerciale, les distributeurs ayant compris un beau matin qu’ils pourraient faire deux fois plus d’argent si les spectateurs devaient payer une seconde fois pour voir un deuxième film (ou revoir le même film). Les réalisateurs, qui eux construisaient leurs films en pensant à ce visionnement idéal allant de la première à la dernière scène, devaient bien se désoler aussi que leurs œuvres ne soient pas vues comme ils l’avaient prévu. Emerson introduit son texte sur son blogue en parlant de la campagne de publicité du Psycho d’Alfred Hitchcock, qui ordonnait aux spectateurs de se présenter pour le début du film : « It is required that you see PSYCHO from the very beginning! The manager of this theater has been instructed, at the risk of his life, not to admit to the theatre any persons after the picture starts. Any spurious attempts to enter by side doors, fire escapes, or ventilating ducts will be met by force.The entire objective of this extraordinary policy, of course, is to help you enjoy PSYCHO more. » Deux ans plus tôt, la publicité de Vertigo se contentait d’une suggestion (plutôt drôle) : « It’s a Hitchcock thriller… You should see it from the beginning! » Il est quand même curieux de penser que la majorité des films de ce grand maître du suspens n’ont pas nécessairement été vus dans l’ordre voulu, le suspens reposant plus que tout autre genre sur la construction du récit, et ce marketing reflète probablement l’impatience du cinéaste, pour qui il était primordial de voir ses films à partir du début. (Ceci dit, j’aime bien m’imaginer la réaction d’un spectateur de 1960 qui arriverait au milieu de Psycho, cherchant en vain sa star, Janet Leigh, qui a été tuée quelques minutes auparavant.)

Vertigo_3

Aujourd’hui, la situation s’est inversée : Wes Craven s’inquiétait cette semaine que l’on révèle la finale de son Scream 4 avant que le film ne prenne l’affiche – à quoi il faudrait lui répondre : mais pourquoi irai-je voir un film dont le seul intérêt réside dans la révélation finale? Les deux heures précédentes sont si ennuyantes? Il devrait être possible d’apprécier un film à partir de n’importe quel point, mais pour ce il faut que la mise en scène sache s’ajuster à chaque séquence pour relever ce qui lui est sous-jacent. Or, je sais bien que si demain j’entre dans une salle au hasard au cinéma Banque Scotia, je vais tomber sur une scène en gros plans et en champ contrechamp, peu importe si je vais voir Hop, Source Code ou Insidious. Quand on ne sait plus mettre en scène, il ne reste plus qu’un intérêt : le scénario, l’histoire, qui bien sûr ne s’apprécie pleinement que si elle est vue dans l’ordre. Je revoyais justement Vertigo cette semaine, en me demandant ce que je penserais si je débarquais dans ce film aux deux tiers par exemple, après le suicide de Madeleine. Même sans savoir ce qui précède, les scènes dans lesquelles Scottie impose son souvenir de Madeleine sur Judy sont assez fortes en soi pour qu’elles se tiennent seules, tout est là, dans l’interprétation et dans le jeu de la caméra. Connaître le contexte ne fait que renforcer notre adhésion au récit. Évidemment, il s’agit de l’un des 2 ou 3 meilleurs films de l’histoire du cinéma, il est certain que les films de série B de 1958 ne se comparent pas en terme de mise en scène, mais je suis persuadé que ces mêmes films de série B seraient plus variés que ce que je retrouve au Banque Scotia présentement. Je ne cherche pas de causalité entre cet appauvrissement de la mise en scène et ce changement dans les habitudes des spectateurs, je veux simplement souligner que si on ne comprend plus aujourd’hui cette idée de tomber dans un film au hasard, c’est aussi que l’histoire et le scénario nous sont beaucoup plus (trop) importants (ce qui explique aussi pourquoi on ne sait plus faire de stars, peu de cinéastes aujourd’hui serait capables de mettre en scène une star).

J’imagine qu’à l’époque aussi on appréciait une bonne histoire, qu’elle n’était pas complètement secondaire. Mais quand on va au cinéma et non plus voir un film, c’est le cinéma qu’on va rencontrer, pas un film, et le cinéma, c’est la mise en scène. En fait, ce que l’on venait voir avant tout, c’est la magie de ces images qui nous donnent à voir un monde, ce sont ces stars qui font rêver en vivant dans ce monde, mais cette magie et ces stars n’existent que par la mise en scène, le scénario est accessoire. C’est pourquoi aussi je peux prendre n’importe quelle scène de Vertigo et l’apprécier en soi, parce qu’il y aura toujours James Stewart (de loin mon acteur préféré, je pense que si j’avais un cadre de Jimmy je pourrais m’y perdre pendant des heures sans m’en rendre compte; je ne peux pas en dire autant des acteurs contemporains, peu importe leur talent, bien réel). Paradoxalement, ce rituel révolu d’aller au cinéma démontrait un manque d’égard envers les films, pris individuellement, en ce que le spectateur ne respectait pas l’ordre dans lequel ils devaient être vus pour être pleinement appréciés, mais en même temps l’idée du cinéma était beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. On pourrait bien de nos jours utiliser nos lecteurs DVD pour se distraire en regardant des films à partir d’une scène choisie au hasard, mais ce ne serait qu’une piètre reproduction de la même expérience en salles. Il serait illusoire de vouloir retourner en arrière, l’image est trop omniprésente maintenant pour que le cinéma puisse regagner cette prestance qu’il avait durant l’âge d’or hollywoodien. Mais bon, il ne faut pas m’écouter (me lire), je ne suis qu’un jeune vieux nostalgique… Il paraîtrait que de nos jours tout se joue sur l’ex-petit écran. Franchement, je n’en suis pas si sûr.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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