“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(2) La représentation Publié le 19 août 2011Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Investigations cinématographiques, suite. Paru sur le blogue de Séquences.)

Pour ceux qui s’inquièteraient, je ne suis pas maltraité dans ma prison finalement assez luxueuse. J’ai même retrouvé une part de liberté : on m’a fort gentiment détaché de ma chaise, je peux donc marcher à loisir dans ce vaste sous-sol de béton anonyme, activité vitale dans les circonstances, même dans un décor résonnant d’une vacuité aussi aliénante, me permettant de respirer un peu au milieu de tous ces souvenirs étouffants que je dois coucher sur papier. Non pas que mon investigation fut si désagréable, bien au contraire, mais aujourd’hui encore, en repensant à tout ce qui m’a été dit, je continue de découvrir dans ces mots de nouveaux indices, de nouvelles pistes de réflexion, et je n’ai pas bientôt fini de démêler toutes ces conversations, denses au point d’en être étourdissantes. Transcrire ces aventures me permet de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm d’idées qui m’est tombé sur la tête trop rapidement pour que je puisse y voir clairement, mais même cette entreprise de nettoyage et d’assimilation ne m’aidera pas à me rapprocher de mon objectif, ce Cary Grant prétendument disparu terrant avec lui ce trésor tant convoité par mes geôliers. Enfin, je doute fort que Grant possède réellement une quelconque gemme, mais je ne vois pas comment je pourrais interpréter autrement mon incarcération. Il faudra bien que mes matons se réveillent bientôt : je ne serai jamais en mesure de leur donner ce qu’ils cherchent, ni moi ni personne d’ailleurs, sauf peut-être Lauren Bacall, mais qui sait si elle se manifestera à nouveau (ou même si elle m’est vraiment apparue… parfois j’en doute encore).

Cary-Grant

Le travail qu’ils exigent de moi, la rédaction de ces pensées, je l’aurais donc fait de plein gré, je ne peux garder en moi tout ce que l’on m’a confié (ce serait bien qu’ils comprennent cela aussi). Mais voyons le bon côté des choses : cet emprisonnement me donne tout le temps nécessaire pour bien méditer sur ce que j’ai vécu, temps qui ne m’avait pas été alloué jusqu’à maintenant et que je n’aurais pas pris si j’avais eu le choix, par paresse d’abord, et parce que le quotidien nous rattrape si vite, avec ses mécanismes paralysants et réconfortants. Il me fallait ce recul pour parvenir à faire sens avec ce qui s’est produit, je n’aurais jamais pu me confier ainsi suite à ma rencontre avec Lauren Bacall. D’ailleurs, si j’avais eu le temps d’y penser, je ne crois pas que j’aurais entamé mon investigation, j’aurais probablement qualifié d’hallucinatoire cet entretien saugrenu avec une star et j’aurais brûlé ma photo de Cary Grant pour essayer d’oublier le tout, mais immédiatement après mon embauche, réelle ou imaginaire, je fus précipité presque malgré moi dans mon enquête.

Même après son départ, je ne me libérai que lentement de l’emprise séduisante de Bacall, j’ai du attendre que mon monde eut suffisamment repris consistance pour enfin me lever et réussir à mettre un pied devant l’autre, chancelant, grisé par les nuances fantastiques des derniers événements. Je n’avais jeté qu’un rapide coup d’œil sur la liste de noms que m’avait confiée Bacall, je n’en avais reconnu aucun, mais une adresse m’était restée en tête, et elle me harcelait encore lorsque je marchais en direction de mon logement, des chiffres résistant obstinément à mes tentatives d’oubli, m’envahissant peu à peu, jusqu’à ce qu’ils se manifestent hors de moi, comme s’ils étaient sortis de mon esprit pour se jeter sous mes yeux. Ils paradaient là, au-dessus d’une porte bien banale d’un premier étage de duplex tout ce qu’il y a de plus impersonnel, une normalité dérangeante tant elle contrastait avec l’extraordinaire de ma rencontre au café. Je restai quelques instants au seuil de cette entrée mystérieusement anodine, levant mon poing, l’approchant du bois, m’apprêtant à cogner, puis ouvrant la main pour la faire reposer momentanément sur la porte, comme si j’étais pris d’une crise de scepticisme aigu et que j’avais besoin de ressentir le monde pour m’assurer de sa réalité… Cette thérapie tactile fut de courte durée : j’eus soudainement l’impression de basculer dans le vide, la présence lénifiante de la porte se déroba à moi et je penchai dangereusement vers l’avant, perdant presque pied. Évidemment, le monde n’était pas en train de se dissoudre, la porte qui me soutenait s’était simplement ouverte, mais je ne le compris pas immédiatement : j’ai cru que j’allais tomber éternellement dans un abysse solipsiste, jusqu’à ce que j’aperçoive l’homme qui se tenait maintenant devant moi. De constater la présence d’un autre esprit me réveilla aussitôt et, sans penser, pour éviter de chercher comment ouvrir une discussion qui ne pouvait que s’avérer absurde, et pendant que le nouvel arrivant m’observait d’un air amusé, je sortis la photographie de Cary Grant pour la lui brandir au visage, imitant ainsi Bacall, comme si en répétant les gestes confiants qu’elle avait posés plus tôt je m’octroyais une autorité qui me faisait cruellement défaut. L’homme regarda un instant la photo, puis, sans quitter son sourire narquois, il s’avança vers moi, refermant la porte derrière lui.

–       Vous aussi, vous le cherchez? J’espère que vous êtes plus brillant que les dernières personnes qui sont passées par ici.

Ces quelques mots, prononcés d’un ton si placide, ne m’aidaient pas à redresser mon esprit frêle : Bacall m’avait bien averti que je ne serais sûrement pas le seul à poursuivre Cary Grant, mais je ne l’avais pas écoutée, j’essayais encore d’accepter qu’une star d’antan me demande d’en retrouver une autre, je n’étais pas prêt à croire en plus que l’on était plusieurs à se lancer dans une aventure aussi illusoire et que, de surcroît, je courrais un réel danger en acceptant de jouer ce rôle de détective, ce dont elle m’avait aussi prévenu. Lorsque mon interlocuteur m’annonça ainsi que je n’étais pas le premier à le visiter, et que ma quête lui semblait tout à fait ordinaire, je commençai à craindre que ce danger que je n’avais pas pris au sérieux soit lui aussi réel, et je restai muet, pris d’un subit accès de paranoïa. Pourquoi avait-il fermé sa porte? Qu’avait-il à cacher? Et si c’était, lui, le danger?

–       À première vue, vous n’êtes pas mieux… Au moins, eux, ils pouvaient parler.

Je ne répondis pas, indifférent au sarcasme, cherchant plutôt avec quels mots je pourrais aborder la conversation, tentant de déterminer si je pouvais ou non faire confiance à cet homme. Bacall m’avait expliqué que je n’aurais pas à mener de véritables interrogatoires, que je devais simplement parler de cinéma avec toutes les personnes sur la liste et qu’ainsi, éventuellement, Cary Grant allait se manifester, d’une manière ou d’une autre, ce qui me portait à croire que le danger qui me guettait potentiellement ne se trouvait pas dans cette liste, comportant en théorie la promesse de rencontres purement cinématographiques, et c’est ainsi que cet homme devant moi perdit sa coloration menaçante, simple réconfort temporaire, vite évacué par l’aspect aberrant de l’entreprise, de plus en plus patent. Car rien ne faisait sens dans tout cela, je ne pouvais quand même pas me pointer devant tous ces gens et leur demander « Qu’est-ce que vous pensez du cinéma? », ou peut-être, ce qui serait plus opportun, « Qu’est-ce que représente pour vous Cary Grant? », ou encore…

–       Vous aimez ça, vous, la 3D?

–       Pardon?

J’avais très bien entendu la question, mais même si j’étais soulagé que cet homme ait décidé de briser la glace, j’étais pratiquement offensé par cette question sans intérêt. Je n’en avais rien à foutre de la 3D, pas plus hier qu’aujourd’hui, et, surtout, mon opinion en la matière ne devrait intéresser personne.

–       La 3D, vous savez : on met des lunettes et, ouh, magie, l’écran se creuse!

–       À vous entendre, vous ne semblez pas partisan.

–       En réalité je n’ai rien contre, mais c’est moi qui posais la question.

–       OK alors, je dis comme vous : je n’ai rien contre. En principe, du moins. C’est-à-dire que la technologie me semble suffisamment développée pour la considérer comme valable, et j’ose croire qu’elle va encore s’améliorer. Il ne reste plus qu’à trouver quoi faire avec cette nouvelle dimension. Ceci dit, ce n’est pas vraiment comme ça qu’on nous le présente.

–       Oui, c’est tout le problème en fait : la 3D comme parfait symbole du consumérisme hollywoodien contemporain, cette fausse plus-value vendue comme une nécessité, que l’on veut imposer sur la majorité, sinon la totalité, des productions, retirant ainsi des mains des artistes la possibilité de choisir.

–       D’accord sur la fin de votre réplique, conserver le choix est essentiel, mais il faut faire attention quand même : la 3D n’améliore pas un film, surtout lorsqu’elle est plaquée en postproduction, ou lorsqu’elle n’est pas réfléchie par le réalisateur. Par contre, un film n’est pas moins bon parce qu’il est en 3D, sauf peut-être si elle rend l’image trop sombre ou trop confuse, mais en général je ne crois pas que ce soit le cas (mon expérience fait défaut, je n’ai pas vu assez de films en 3D pour en juger). Vous dites que la 3D est un symbole du consumérisme, mais c’est un pur procès d’intentions : en réalité, tout ce que vous pouvez dire, c’est que la 3D, au pire, n’apporte rien à un film, comme on pourrait dire de bien des films qu’ils ne pensent pas au fait qu’ils sont en couleur, cette dimension est souvent si négligée par l’artiste qu’en réalité il serait indifférent que certains films soient tournés plutôt en noir et blanc. Que la 3D soit effectivement apposée pour des raisons mercantiles, d’un point de vue esthétique, on s’en fout, on ne peut pas en juger, et on ne peut surtout pas utiliser cet argument pour descendre une œuvre, encore moins tout un corpus.

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Sur le coup, j’étais trop pris par la conversation pour être étonné d’y participer aussi naturellement, mon vertige précédent s’était dissous dans ce flot verbal, comme si de revenir à une situation qui m’était archicoutumière, parler de cinéma, m’avait enfin réveillé – quoique pour l’instant, le dialogue se jouait sur un terrain familier, sur un sujet simple qui me ramenait à bien des idées que j’ai déjà exprimées sur ce blogue, une familiarité presque ennuyante qui expliquait sans doute mon aisance première, une situation qui allait bientôt être renversée.

–       Parlons-en d’esthétique, me répondit l’inconnu, dont le sourire auparavant daubeur laissait paraître maintenant une curiosité allègre. Vous avez raison, ce n’est pas pertinent ce que représente la 3D. En fait, je m’intéresse surtout à ce qui lui est sous-jacent, c’est-à-dire cette idée de l’immersion qui semble si importante pour le cinéma hollywoodien, cette volonté de perdre le spectateur dans une narration, une représentation, qui, diront les mauvaises langues, nous divertit du monde réel.

–       Ah oui, je vois, c’était tout le propos (et le problème) d’Avatar justement. Le personnage principal, Jake, est en fauteuil roulant, de même que le monde des hommes nous est présenté comme lourd et encombrant, avec toute cette machinerie industrielle grisâtre. Paralysé dans son siège, Jake représente le spectateur, et lorsque le personnage se projette dans un avatar, découvrant ainsi le bonheur de la marche, se saoulant de la légèreté du corps des Na’vi et de leur faune multicolore, le spectateur le suit dans ce plongeon vers un autre monde, celui des beautés kitsch des Na’vi et, en somme, des joies du numérique et de la 3D. Le message est clair : il faut délaisser ce réel paralysant pour se perdre dans la représentation, ce que fait d’ailleurs Jake sans aucun regret à la fin, il quitte son corps handicapé pour adopter définitivement son avatar numérique. Je ne crois pas qu’il y a de l’ironie ou du second degré chez Cameron, cette fuite en un ailleurs utopique semble bel et bien valorisée.

–       Exactement, on n’aurait pas pu faire de meilleure publicité pour la 3D, ce nec plus ultra en matière de mimesis. Une nouvelle barrière a été franchie dans notre quête d’une reproduction parfaite de la réalité! Mais tout ça, bien sûr, n’a littéralement aucun sens.

–       Je ne suis pas sûr de vous suivre… J’imagine qu’en effet, une sorte de réalité virtuelle totale est le but ultime, comme le propose Avatar justement, et dans ce cas la 3D est bel et bien un pas dans cette direction. Je ne vois rien de souhaitable dans une réalité virtuelle totale, mais on n’en est pas encore là.

–       Oui, bien sûr, mais je parlais plutôt de l’idée d’immersion derrière tout ça, qui est complètement fausse.

–       Je ne vois pas comment elle pourrait être fausse : quand des personnes disent vouloir aller au cinéma pour mettre leur cerveau à off, ce qui est implicite, c’est qu’elles veulent être immergé dans un autre monde qui les éloigne des problèmes qui les préoccupent dans le nôtre. Même chose quand un réalisateur ou un producteur affirme vouloir faire du divertissement : il va probablement respecter pas mal toutes les règles du classicisme, le montage invisible en particulier, pour ne pas que le spectateur prenne conscience qu’il se trouve devant une représentation, ce qui provoquerait une distanciation qui briserait l’immersion. La supposition, avec la 3D, c’est que l’immersion est encore plus grande puisque le réel est représenté de façon encore plus fidèle, l’écart entre la représentation et son référent réel s’amincit, notre cerveau est donc encore plus à off, si vous me permettez de le dire ainsi.

–       Mais c’est justement ce qui est impossible : on ne peut pas mettre son cerveau à off, on n’arrête pas de penser lorsqu’on est devant un film, on ne perd jamais de vue notre situation réelle. Comment pourrait-on seulement parler de nos expériences de visionnement si nous n’en avons pas conscience? Si je pleure durant un mélodrame, j’ai conscience de pleurer, ce qui veut dire que j’ai conscience de ma situation dans le réel, il est même fort probable que je regarde alors autour de moi pour m’assurer que personne ne me voit pleurer! Je ne suis donc pas complètement immergé dans le film, même s’il m’affecte profondément. Oui, on peut bien se perdre momentanément dans la narration, être pris par l’intensité d’une scène d’action par exemple, mais ces moments sont courts, interrompus dès qu’on se dit « quelle scène d’action intense! », ce qui signifie que nous avons conscience de la représentation, et puis on est constamment ramené à nos conditions de visionnement, à l’état de notre vessie… Cette idée d’une fuite dans la fiction est donc insensée, une mimesis si convaincante qu’on en oublie qu’il s’agit d’une représentation n’est plus une mimesis, ni de l’art, c’est une autre réalité.

–       Votre analyse psychologique me semble erronée : quand on dit vouloir se divertir, ou mettre son cerveau à off, l’idée n’est pas tant de se perdre dans un monde différent du nôtre, il s’agit plutôt de penser temporairement à autre chose que nos problèmes personnels. « Mettre son cerveau à off » ne veut pas dire littéralement « ne pas penser à mon monde », ça veut dire surtout « ne pas penser à des choses difficiles, des sujets douloureux ou des questions complexes », ce qui n’a rien à voir avec l’immersion. Il importe peu alors que j’aie conscience de pleurer durant un mélodrame, l’important est que je ne pleure pas parce que ma blonde m’a quitté, mais parce que la blonde du héros l’a quitté. De plus, je suis quand même plus investi par la fiction d’un film hollywoodien que par un film de Godard autoréflexif, même si je garde toujours une certaine conscience d’être devant une représentation.

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–       Mais vous m’accorderez que le cinéma classique cherche à tout prix à faire oublier son statut de représentation, c’est même explicite dans beaucoup de manuels théoriques : le spectateur doit oublier qu’il est en présence d’un film, le quatrième mur préservant l’illusion de la fiction ne doit pas être franchi. Sauf qu’il n’y a pas de quatrième mur, ni d’illusion. Je dirais que vous êtes autant conscient de la représentation devant du Cameron que du Godard, mais vous ne pensez pas à la représentation de la même manière, c’est tout. Il n’y a pas divers degrés de conscience : soit je sais que vous êtes là, devant moi, soit je ne le sais pas. Je ne peux pas en être conscient juste un peu, je peux seulement accorder plus ou moins d’importance à votre présence selon mon intérêt, mais je sais toujours que vous êtes bien là. Si vous étiez toujours moins conscient de la représentation devant des films hollywoodiens, vous auriez bien de la difficulté à écrire vos critiques, vous n’auriez jamais pu repérer le discours d’Avatar que vous m’avez explicité tantôt. L’autoréférentialité ou le montage visible, voire voyant, ne brisent aucune illusion, d’ailleurs ces deux techniques sont vieilles comme le cinéma. L’autoréférentialité n’est pas apparue à Hollywood avec un Tarantino féru de Godard ou grâce à Ferris Bueller : quand dans His Girl Friday Cary Grant décrit le personnage joué par Ralph Bellamy en disant « He looks like this actor, you know, Ralph Bellamy », est-ce que les spectateurs de 1940 sortaient de la salle en courant parce que Grant, ce sacré farceur, venait de briser l’illusion de la représentation? Est-ce qu’il faut rappeler que Capra pratiquait le jump-cut bien avant Godard? On ne peut donc pas briser l’illusion de la représentation, comme le veulent par exemple des techniques dites de distanciation, à la Brecht, puisqu’il n’y a pas d’illusion en partant, alors que c’est pourtant ce que l’on dit constamment (je parle ici bien sûr des techniques nous distanciant de la représentation, pas de celles nous distanciant du personnage ou de l’action, ce qui est toute autre chose). Ces techniques de distanciation ne sont pas vaines, évidemment, mais le terme est un peu fallacieux, puisqu’en réalité ça permet de nous faire réfléchir différemment à la représentation, pas à une autre distance de celle-ci, ce qui implique que l’on réfléchit quand même devant une représentation plus classique. Il n’y a rien de nocif ou de fondamentalement manipulateur dans une œuvre qui préfère ne pas attirer l’attention sur le fait qu’elle soit une représentation, nous ne sommes pas brainwashés systématiquement par le cinéma hollywoodien comme le suggère par exemple Paul Warren dans son analyse des reaction shot (Le secret du star-system américain) : si ceux-ci véhiculent une idéologie en nous manipulant à notre insu pour nous faire adhérer à la vision d’un héros porteur de certaines valeurs conservatrices américaines, si ceux-ci garantissent un naturalisme qui nous projette dans l’écran pour nous faire participer de l’intérieur à la fiction, comment Warren peut-il déceler ces mécanismes qu’il prétend invisibles? Rien ne nous empêche de penser, de voir la représentation et ses mécanismes. Sinon, on ne pourrait pas en parler, ni Warren, ni moi, ni vous, ni personne d’autre. Ceci dit, l’analyse de Warren est fort pertinente quand il se contente de décrire le mécanisme du reaction shot, mais proposer que tout cela reste invisible est absurde. Mon problème, en fait, c’est que notre langage et notre façon de parler du cinéma (et de la fiction en général) ne s’accordent pas avec notre expérience et que malheureusement ces expressions et cette manière d’envisager la représentation tendent à interdire la pensée, à dire que dans certains cas la pensée n’a pas sa place, ou n’est pas nécessaire. Pas seulement pour le cinéma hollywoodien d’ailleurs, regardez comment on défend le cinéma contemplatif : pour l’apprécier, il suffirait de se laisser envahir par les sensations, la beauté des images et la richesse du son, belle description d’une immersion écartant la pensée. La fiction exerce bien sûr une certaine forme d’envoûtement (mais rien qui approche cette forme de négation de la pensée qu’impliquent nos expressions langagières habituelles), et l’image photographique a un attrait puissant (mais rien qui nous fait oublier le monde réel). Et à partir du moment que l’on a conscience de la représentation, il y a bien d’autres choses dont on peut avoir conscience aussi, mais on ne le fait pas parce qu’on s’est interdit à l’avance d’y réfléchir. Enfin, je commence à déborder, d’autres peuvent vous parler de ça mieux que moi, alors je vous laisse sur ce. Bonne chance!

Il avait déjà tourné le dos : il ponctua sa dernière phrase en refermant rapidement la porte derrière lui, me laissant dans un silence aussi subit que bienvenu, ces paroles débitées à un rythme hawksien commençant à me faire enfler les tympans. Il venait de me dire essentiellement « Tu as le droit de penser », mais il n’y avait dans ma tête qu’un immense vide, comme si cet homme venait de provoquer un tel embouteillage à l’entrée de mon cerveau que plus rien ne pouvait y circuler. Je poursuivis ainsi ma route tel un classique zombie romerien (c’est-à-dire lent et débile plutôt que frénétique et agressif), rentrant finalement dans mon appartement sans réagir aux questions pressantes de ma conjointe qui me demandait où j’étais parti pendant tout ce temps, ignorant mon fils qui m’accueillait pourtant avec des exclamations enthousiastes, me dirigeant illico vers mon ordinateur, ne sachant trop si j’avais besoin de m’épandre sur une feuille blanche ou de me reposer l’esprit quelque temps devant un jeu vidéo qui n’exigerait de moi que des réflexes aguerris. Je ne fis ni l’un ni l’autre, en ouvrant ma session je vis que la boîte de réception de mon courriel était en gras, je l’ouvris donc sans tarder, et me voilà devant un nouveau message de cette admiratrice avec qui j’avais rendez-vous au café cet après-midi là. Oui, je sais, vous avez reconnu la situation, vous avez vu assez de films noirs pour deviner le contenu de ce message : « Désolé, je n’ai pas pu me présenter à notre rendez-vous, j’espère que vous ne m’avez pas attendu trop longtemps, etc., etc. » J’aurais dû me douter qu’il ne fallait pas faire confiance à Lauren Bacall.

à suivre…

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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