(3) Le monde et l’a…

(Investigations cinématographiques, suite. Paru sur le blogue de Séquences.)

J’aurais dû y songer plus tôt, j’étais probablement trop angoissé par mon enfermement, trop affairé à comprendre ce qui le justifie, à spéculer sur l’identité de mes geôliers et à élaborer la possibilité (maintenant rejetée) d’une évasion, mais maintenant que j’ai assumé ma réclusion forcée, j’ai enfin trouvé de quoi m’occuper. La communication avec mes geôliers est des plus limitée (pour ne pas dire inexistante), elle se résume à ceci : trois fois par jour, les lumières se ferment, me laissant quelques secondes dans une noirceur si étanche qu’elle en étouffe même les sons. Lorsque la pièce s’illumine à nouveau, je trouve immanquablement mon repas, déposé au seuil de la porte, accompagné parfois de nouvelles instructions ou d’encouragements (oui, des encouragements) dactylographiés. Si ce n’était de l’apparition triquotidienne de ma pitance et de ces notes, je pourrais me croire seul au monde, ce sont là les derniers indices me révélant (trop indirectement pour le sceptique en moi) l’existence des autres, un ermitage constituant le parfait revers de l’investigation qui m’y a conduit. Je me décidai donc cette semaine à me rassurer enfin sur cette possible présence humaine, aussi évanescente soit-elle, en osant prononcer quelques mots dans l’obscurité, espérant que mes paroles puissent la pénétrer et se rendre jusqu’à d’autres oreilles, m’hasardant même à formuler une requête, à quémander de quoi m’aider dans mon travail. Je n’eus aucune confirmation directe que quelqu’un m’avait entendu, si ce n’est la vague impression que l’obscurité se prolongeait inhabituellement, mais le lendemain, à mon réveil, de nouveaux objets s’étaient matérialisés dans la pièce : une télévision, un lecteur DVD et la filmographie complète de Cary Grant. Alors voilà, je brave maintenant la solitude en compagnie de ce fidèle Grant, mon remède contre le solipsisme.

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Bien sûr, j’aurais dû me plonger avant aujourd’hui dans la filmographie de Grant, lui qui est au centre de mon investigation, mais je n’ai jamais pris cet objectif au sérieux, je ne croyais pas qu’il me fallait réellement retrouver cette star. Je n’y voyais qu’un prétexte, Lauren Bacall avait choisi lui, mais elle aurait bien pu m’envoyer indifféremment aux trousses de James Stewart ou de Marlene Dietrich. Qui je cherchais me semblait donc sans importance, c’était un simple leurre, un de ces bons vieux MacGuffins, l’un des meilleurs qui soient en fait puisque Cary Grant aujourd’hui n’est qu’une abstraction, il n’est plus une réalité physique que je pourrais un jour posséder, ou simplement toucher, alors je me souciais peu de lui, me préoccupant uniquement du discours des personnes que je rencontrais, cherchant dans leurs mots une vérité, un enseignement sur le cinéma qui ne concernait qu’indirectement, ou même pas du tout, Cary Grant. Je ne compris à quel point je faisais fausse route que lorsque je fus complètement perdu, c’est-à-dire, en somme, depuis mon emprisonnement (je crains d’ailleurs que mes détenteurs répètent mes erreurs, ce que je leur saurais bien gré de reconnaître).

J’écris donc ces mots dans un état d’esprit bien éloigné de celui qui m’habitait alors et j’éprouve quelques difficultés à décrire ces événements qui me semblent avoir été vécus, ou plutôt pensés, par quelqu’un d’autre que moi. C’est-à-dire que ces faits ne signifient plus aujourd’hui ce qu’ils exprimaient autrefois, ce qui équivaut peut-être à dire que ce ne sont pas les mêmes, et donc que je ne parviens pas (ou qu’il est impossible de) les raconter fidèlement. Le point est particulièrement épineux pour la conversation que je veux retranscrire aujourd’hui puisque je ne me rappelle pratiquement pas de ce que l’on m’a dit, ou plutôt, des mots que l’on a utilisés pour me le dire. Je me trouve donc devant ce dilemme : sur le moment, je n’ai rien compris des propos de mon interlocuteur (appelons-le B.), pour des raisons qui vous seront bientôt évidentes, mais maintenant je sais (ou en tout cas je crois savoir) quel était ce discours; comment puis-je rapporter notre conversation sans trahir B. et sans me trahir? Est-ce que je dois écrire le charabia que j’ai entendu à ce moment? Ce serait à la fois faire défaut à mon interlocuteur, en diminuant la portée de son discours réel, et à ma propre perception, puisqu’en réalité je n’ai pas failli à comprendre ce que l’on m’a dit, mais, plus fondamentalement, à l’entendre. Il serait alors plus juste de ne rien écrire, pour rendre compte de ma surdité, mais malgré mes récentes crises de scepticisme, j’ose encore croire que le monde ne se résume pas à ma perception, et qu’il me faut donc rendre justice au point de vue de l’autre, sinon ce texte est sans intérêt. Il faudrait alors poser la question ainsi : pour comprendre le point de vue de l’autre, il faut d’abord que je l’aie perçu, je ne peux reconstruire la perspective d’autrui qu’à partir des signes externes qui la dénotent, mais comment puis-je y parvenir si au départ je n’ai pas vu ces signes? Ce ne sera toujours que spéculation – et quand bien même je spéculerais si bien que j’en arriverais à redonner sa plénitude au discours de B., je négligerais ainsi ce que je ressentis et compris alors au profit de ce que je crois maintenant avoir deviné chez l’autre, je tairais ma surdité et mon aveuglement premiers, bien que ceux-ci soient aussi signifiants, sinon plus, que les mots que j’aurais dû entendre.

Cet avertissement préalable me permet d’éviter cet écueil autant que possible, mais il faut bien comprendre la dichotomie alimentant mon texte : les mots que je prête aujourd’hui à B. rendent compte le plus précisément possible, même si l’entreprise est quelque peu illusoire, de ce que je crois qu’il m’a dit ce jour-là. Il ne faut pas perdre de vue toutefois que ce n’est pas du tout ce que je compris à ce moment, que ce discours ne m’est apparu que très récemment et qu’ainsi je fausse peut-être complètement les propos de B.

D’ailleurs, preuve de mon inattention totale, je ne parviens pas à me souvenir de la physionomie et de l’attitude de B. (l’ai-je seulement rencontré? On pourrait en douter.) Et à bien y penser, je n’ai pas décrit non plus mon interlocuteur la semaine dernière, une omission dont je viens tout juste de prendre conscience, j’ai écrit mon texte sans même y penser, comme s’il était tout naturel que je converse avec un individu indéfini. Il est vrai que j’ai prêté à ce fantôme des gestes et un sourire, mais il ne s’agissait pas d’une description exacte de son comportement, je voulais surtout ainsi traduire mes impressions du moment; en réalité je suis incapable de fixer ce sourire sur un visage quelconque. Je me rappelle que cet homme m’a semblé moqueur, mais je ne pourrais dire s’il souriait réellement, il ne me reste que ce mot, « moqueur », détaché de tout contexte, délié des traits et des signes physiques qui me l’ont suggéré.

Aussi flou me semble-t-il aujourd’hui, cet homme moqueur m’a pourtant fortement marqué, à  moins que ce ne soit les chocs successifs de mon face à face avec Lauren Bacall et de ma conversation avec lui qui m’ont ébranlé à ce point; peu importe, après leurs rencontres, je ne quittai pas mon air renfrogné et mon attitude distante pour plusieurs jours, perdus dans ces idées sur la représentation que je retournais sans cesse afin d’y trouver de quoi m’appuyer pour me lancer définitivement dans mon enquête. J’étais pendant ce temps le pire père et le pire conjoint qui soient, je faisais mon Richard Dreyfuss sourd à sa famille, dessinant distraitement dans mes patates pilées le profil de Cary Grant. Tout aussi obsédant, il y avait ce dernier courriel de mon admiratrice (appelons la R.) m’invitant à une nouvelle rencontre. J’hésitai longuement à lui répondre, ne sachant pas si je pouvais lui faire confiance, d’autant plus que, comme je ne tardai pas à le découvrir, son nom figurait, il fallait s’en douter, sur la liste que m’avait confiée Bacall, elle faisait partie de mes « témoins ». Impossible qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, cette R. semblait se tenir au centre de cette affaire, je devais donc la rencontrer le plus tôt possible, mais les circonstances demeuraient trop ambigües pour que je me précipite à l’aveugle vers elle : cette confrontation pouvait mener autant à des élucidations sur mon embauche qu’à un péril ou de nouvelles embrouilles. Il n’y avait qu’un moyen de le savoir.

Nous nous fixâmes un rendez-vous quelques jours plus tard. Elle insistait pour que l’on se voie plus tôt, mais malgré ma curiosité hardie, je préférais me garder un peu de temps pour me préparer. Même si je n’avais pas compris immédiatement les résultats de ma première interrogation, j’étais habité par un certain sentiment de victoire puisque j’avais réussi, au moins, à soutirer quelque chose, un début d’information, ce qui était bien plus que ce que j’avais espéré, et plus je développais mes réflexions sur la représentation, à partir de ce que j’avais glané, plus je les modelais pour leur donner les allures d’une vérité (que je trouvai bientôt exaltante), et plus j’étais séduit par mon nouveau rôle de détective, je prenais graduellement confiance en mes capacités d’interrogateur. Je décidai ainsi de déroger un peu du plan que m’avait imposé Bacall : mes entrevues ne devaient porter que sur le cinéma, elle m’avait bien interdit de changer de sujet, mais j’étais convaincu que je devais questionner quelqu’un d’autre avant mon nouveau rendez-vous avec R., espérant ainsi pouvoir obtenir quelques informations sur elle (il me semblait logique que les personnes sur ma liste se connaissent). Je voulais, en somme, effectuer un véritable travail d’enquêteur, pour ne pas me jeter imprudemment vers cette R. aux intentions équivoques.

Je ne fis pas les choses à moitié : après avoir choisi une adresse au hasard sur ma liste, j’allai m’acheter un imperméable et un feutre afin de me revêtir d’une crédibilité vestimentaire. Après tout, j’étais désormais un détective privé, c’en était fini de la critique, je ne voulais plus faire parler les films mais les hommes. J’arrivai donc chez B. affublé de mon nouveau costume, paré pour un entretien robuste, j’avais même pratiqué quelques répliques cyniques afin de les asséner à mon adversaire s’il s’avérait trop peu loquace, et surtout, je m’étais enflé la tête avec mes idées fraichement cueillies sur la représentation, j’avais travaillé leurs formulations jusqu’à la moindre intonation, j’étais prêt à les dégainer au moindre signe de danger intellectuel. C’est donc avec cet esprit agressivement inquisiteur que j’abordai B., ma photo de Cary Grant en main. Je l’assaillis immédiatement, méprisant toute forme de salutation, bondissant sur lui avec ma question :

–       Vous aimez ça, vous, le cinéma?

–       Pardon? C’est vraiment votre question?

–       Bah, oui.

–   C’est plutôt moche comme introduction, mais pour vous faire plaisir, je vais m’efforcer d’y répondre le plus clairement possible : oui.

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J’étais un peu pris de court, je m’attendais à des explications, à ce qu’il amène la conversation vers un autre sujet, mais il se tut, alors je me rabattis aussitôt sur mon arme, ces nouvelles notions qui m’obnubilaient tant et que je croyais fulgurantes, espérant que leur exhibition lui fasse comprendre que j’avais déjà vaincu mon premier adversaire et que je m’apprêtais à l’assommer à son tour :

–    Vous savez, commençai-je, on dit souvent qu’on ne pense pas en allant au cinéma, qu’on se laisse immerger dans un film…

–    Vous connaissez Descartes?

–    Euh… oui, oui, bien sûr, j’ai fait mon CEGEP.

–    Bon, alors, oubliez votre immersion, je vais vous expliquer pourquoi j’aime le cinéma. Descartes est le premier philosophe qui a formulé ce fameux doute existentiel, que vous ne devez pas méconnaître, cette impossibilité d’obtenir une connaissance fiable du monde : advenant que ce monde existe, toute connaissance de celui-ci et des autres esprits dérive nécessairement de nos sens, trop souvent trompeurs pour y accrocher des certitudes et des vérités, un scepticisme aigu que Descartes décrit comme un saisissant cauchemar dans sa première méditation métaphysique, quelques paragraphes que la philosophie tente d’apaiser depuis, sans y être encore parvenu (Descartes lui-même s’y frotte, mais les méditations suivantes sont beaucoup moins convaincantes que la première).

–  Je ne vois pas où vous voulez en venir, nous ne doutons pas du monde lorsque nous sommes au cinéma, nous sommes toujours conscients d’être devant une représentation.

–   Euh… là n’est pas la question. Écoutez un peu : et si le cinéma répondait à Descartes? Pour la première fois, l’image photographique nous donne accès à un autre point de vue sur le monde, elle nous montre qu’il peut être fixé et projeté, qu’il n’est donc pas complètement dépendant de notre perception et de nos sens. Bien sûr, on ne peut pas plus s’assurer de l’existence du cinéma que du reste du monde, on perçoit le cinéma grâce à ces satanés sens félons, mais il n’en demeure pas moins que la présence de ces images photographiques a quelque chose de réconfortant, de …

–   Je ne comprends pas. Au cinéma, nous savons bien que nous ne sommes pas devant le monde, pas même devant un autre monde, nous sommes devant une…

–  Oui, une représentation, je sais, vous commencez à radoter. C’est un peu évident, ce que vous dites, une image n’est pas le monde, c’est une image du monde, mais n’oubliez pas qu’elle en porte tous les signes externes. Vous pouvez vous répéter tant que vous voulez, mais il demeure fascinant que nous puissions aussi naturellement différencier une table réelle d’une table photographiée, alors qu’il n’y a en réalité rien de simple dans cette opération. Par exemple, vous m’apportez cette photo de Cary Grant : si je vous demandais de décrire physiquement Grant, puis de décrire Mortimer Brewster, son personnage dans Arsenic and Old Lace, dans les deux cas, vous allez fort probablement utiliser les mêmes mots, il y aura certainement beaucoup de similarités dans vos deux descriptions, au point qu’on pourrait les confondre. Pourtant, vous prétendez pouvoir faire la différence, et même, vous n’arrêtez pas de me répéter à quel point c’est simple. Moi, je vous dis, ce n’est pas si évident.

–  Voyons donc! Je suis capable de faire la différence entre Cary Grant et Mortimer Brewster, l’un est le personnage de l’autre c’est tout. Non, l’image photographique ne me fascine pas au point de me faire perdre le sens du réel, ou de…

–   Ce n’est pas ce que j’ai dit. Oui, vous pouvez faire la différence, mais n’allez pas croire que ce soit si simple. Un film est une projection du monde, vous devriez le savoir, vous avez déjà cité Stanley Cavell. Un film va concentrer votre attention sur certains aspects du monde que vous auriez peut-être négligés dans une situation réelle, mais vous allez quand même interprétez plus ou moins les gestes d’un personnage à l’écran de la même manière que vous interprétez les gestes d’un de vos semblables dans le réel. Si vous voyez Mortimer Brewster écarquiller les yeux, vous allez vous dire « voilà une expression de surprise angoissée », et si jamais vous rencontrez Cary Grant et que vous le voyez écarquiller les yeux de façon semblable, dans des circonstances similaires, vous allez vous dire pareillement « voilà une expression de surprise angoissée ». Si quelqu’un hoche de la tête dans un film, vous allez y voir un signe d’affirmation muette, comme dans le réel, etc. Vous lisez donc le contenu d’une image de la même manière que vous lisez ce qu’elle représente, ce qui me ramène au scepticisme…

–   Mais non, mais non! Il y a toute une différence entre la représentation et sa réalité et il est impossible…

–   Ah, vous m’énervez, avec votre représentation! Bon, ça suffit : sachez que le cinéma, le bon comme le mauvais, est une expérience philosophique extraordinaire, qui n’a rien de l’illusion (vous êtes content?) que pourrait nous suggérer un lien avec l’allégorie de la caverne par exemple. Sortir de soi, apprendre à voir le monde autrement, ce n’est quand même pas banal, même si vous êtes mal placé pour le comprendre. J’aurais bien aimé vous parler des acteurs, mais vous m’emmerdez, alors adieu!

Et c’est ainsi que je restai seul avec mes doutes, plus angoissé et perdu que jamais.

à suivre…

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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