(7) Le langage

(Investigations cinématographiques, suite. Paru sur le blogue de Séquences.)

Avant tout, il me faut revenir sur ce steak, celui qui traînait entre Cary Grant et Jean Arthur dans Only Angels Have Wings. Car à bien y penser, il y avait là, dans cette scène, tout le pouvoir du cinéma, une parfaite illustration de ce que le geek appelait une rencontre éthique : le steak sépare et oppose les personnages de Grant et d’Arthur, il est la réification de leur conflit. Mon texte de la semaine dernière relevait déjà implicitement ce point, mais j’ai depuis interrogé un nouveau « témoin », ou un « suspect » (je ne sais toujours pas comment nommer mes intervenants), et cette conversation que je m’apprête à retranscrire m’a permis de voir très exactement ce qu’il y a de si puissant dans ce morceau de viande : quel est le problème du steak? Grant n’y voit qu’un banal steak, semblable à tous les autres, alors qu’Arthur voit plutôt le steak de Joe, c’est-à-dire le dernier plat commandé par le collègue fraîchement décédé de Grant. En fait, tous les deux ont raison : il s’agit d’un steak parfaitement ordinaire, sans caractéristiques matérielles distinctes, et quiconque ignorant le contexte d’apparition de ce steak ne pourrait y voir autre chose que cela, une misérable pièce de viande trop cuite. Mais justement, ce steak à un contexte, et si visuellement il ne peut pas être distingué d’un autre steak, conceptuellement il s’agit bel et bien du steak de Joe. D’où provient le conflit entre Grant et Arthur? Ni l’un ni l’autre n’ont tort, mais leur perception respective du steak sont toutes deux trop partielle, vraies même si incomplètes (pas plus elle que lui ne voit quelque chose qui n’est pas là, ou qui serait invisible à l’autre, ils voient tous les deux le même steak et ils s’accorderaient probablement sur la description de celui-ci). Le problème, c’est surtout qu’ils ne parlent pas tout à fait du même steak.

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Évidemment, leur conflit provient avant tout d’une différence psychologique dans leur relation à la mort et non d’une simple différence perceptuelle ou langagière, mais c’est exactement ce que le steak met en scène, il permet d’extérioriser leur point de vue, un parfait exemple du type de description de situation éthique que peut offrir le cinéma. « You’re not gonna eat it that? », « What’s the matter with it? » : si Grant ne comprend pas la question d’Arthur, ce n’est pas exactement parce que lui ne comprend pas ce qu’il y a d’indécent dans le fait de manger le dernier repas d’un mort, c’est plutôt qu’il refuse de voir ledit repas comme celui d’un mort. Leur idée du steak qui est là devant eux sur la table est différente, mais la position de l’autre est toujours implicite dans leur propre point de vue (pour qu’Arthur y voie le steak de Joe, il faut d’abord qu’elle le perçoive comme un steak, il ne peut pas être si différent d’un autre sinon elle ne pourrait même pas en reconnaître la nature, et Grant sait qu’il s’agit du repas de Joe, mais en vertu de ce qu’il appellerait une nécessité de survie, il ne veut pas l’admettre). Le mouvement du film consiste donc à faire accepter aux deux personnages ce qui reste implicite dans cette scène, à mettre à jour le non-dit qui provoque leur conflit. Comme dit la semaine dernière, la rivalité entre les deux personnages ne s’efface pas à la fin du récit, elle et lui sont plutôt amenés à voir et à parler enfin de la même chose, soit, dans la dernière scène, d’une pièce de monnaie affichant « face » sur ses deux côtés, ce qu’Arthur doit percevoir afin de comprendre ce que lui demande Grant lorsqu’il lui lance cette pièce truquée en disant : « Head, you stay with me. » Leurs perspectives doivent alors s’accorder, il faut qu’ils parlent et voient tous deux la même pièce truquée afin qu’elle comprenne qu’il ne laisse pas le hasard décider si elle restera ou non avec lui.

On peut le comprendre avec ces premiers paragraphes, Cary Grant n’a pas cessé de m’obséder cette semaine, bien que sa présence à mes côtés se fasse de moins en moins absurde. La conclusion de mon dernier texte, cet empilement de points d’interrogation, donnait peut-être l’impression que je m’étais perdu momentanément, alors qu’en réalité ces questions m’étourdissaient autant qu’elles me stimulaient. Il est vrai que je n’avais pas prévu terminer mon texte ainsi, je croyais savoir tout ce que je voulais dire sur Grant, mais ces réflexions sont surgies sans crier gare et je ne savais trop qu’en faire, je les ai donc écrites pour m’en délester, pour éprouver leur pertinence en les rendant publiques (il est plus facile de saisir la valeur d’une idée une fois qu’elle est exprimée, celles qui restent enfermées dans ma tête ont tendance à y pourrir). C’est essentiellement pour les élucider que je me suis enfin relancé officiellement dans mon enquête, quittant ma longue période d’inactivité pour reprendre mes interrogatoires, afin de rayer tous les noms de cette liste léguée par Lauren Bacall.

Je n’ai peut-être jamais été prisonnier d’un sous-sol obscur, mais c’est tout comme puisque je n’ai pratiquement pas quitté ma chambre d’hôtel dans les dernières semaines. Je restais seul ici avec mon portable, emmuré dans mon désespoir (ma fiction de captivité avait une assise bien réelle), écrivant ces comptes-rendus afin de trouver une quelconque valeur à cette enquête qui a brisé ma vie personnelle; si je suis aujourd’hui seul et loin de ma famille, c’est bien à cause de cette investigation, j’essayais en rédigeant mes conversations de me convaincre que je n’avais pas tout perdu pour rien. En fait, pour le dire autrement, cette investigation est présentement un steak me séparant de ma conjointe, et ce contact prolongé avec Grant ne m’a pas seulement donné l’élan nécessaire pour terminer mon travail de limier cinématographique, mais aussi le courage d’enfin assumer mes responsabilités, de tenter de voir tous les aspects de ce steak personnel en prévision d’une tentative de réconciliation.

J’y reviendrai bientôt : pour l’instant, je dois me concentrer sur cette dernière conversation, celle qui me ramène au steak. J’allai rencontrer mon nouvel interlocuteur avec un certain enthousiasme, fier d’avoir trouvé la force de quitter mon hôtel, mais aussi anxieux, craignant d’être un peu rouillé, d’avoir perdu cette capacité à la conversation que j’avais développée dans mes derniers interrogatoires. Vaines inquiétudes, ma langue se délia dès que je vis mon informateur (voilà un terme plus juste que « suspect » ou « témoin »), un type si anonyme et ordinaire qu’il défie toute tentative de description. Pas un nouveau fantôme, bien que son extraordinaire normalité le rapproche de ce statut, ni un défaut de ma mémoire, l’image que j’ai de lui m’est au contraire très nette, mais de détailler ses caractéristiques physiques (yeux bruns, cheveux bruns, taille moyenne, etc.) donnerait une idée inexacte de ce que je ressentais face à lui, une telle énumération, même dans une forme aussi simpliste, serait encore trop éloquente et trop précise, comme si la seule description possible de cet être était « un homme ». Alors voilà, cet homme, lorsque je lui montrai ma photographie de Grant, m’offrit sans hésitation sa conversation :

–       Je vous attendais.

–       Pardon? Vous m’attendiez?

–       Oui, je lis votre blogue, je savais bien que vous alliez venir me voir un jour ou l’autre. Je suis bien curieux : pourquoi avez-vous menti, sur votre captivité? Cette fiction était un brin ridicule, il n’y a rien de dangereux dans ce que vous faites.

–       Ridicule?!? D’abord, je n’ai pas menti tant que ça : non, personne ne m’a enfermé dans une cave, mais tout le reste est vrai, je n’ai pas inventé ce que je ressentais avant de rencontrer chaque interlocuteur par exemple, ou la confusion qui m’habitait lorsque j’ai commencé à rédiger cette investigation. Ensuite, je ne pense pas que cette fiction était insignifiante. Faites comme les autres, et soyez un peu patient, vous allez comprendre bientôt la nature de ce mensonge.

–       Désolé, je ne voulais pas vous offenser, « ridicule » n’était peut-être pas le bon mot. Considérant ma connaissance de votre investigation, je savais bien que vous ne pouviez pas avoir été incarcéré pour l’avoir menée, mais il y avait quelque chose dans vos mots qui me convainquaient presque de votre totale franchise.

–       C’est peut-être parce que cette captivité était fausse d’un point de vue disons réel, mais qu’elle était vraie d’une façon métaphorique.

–       Probablement… Vous vous rappelez cette discussion sur les jeux vidéo? Le geek vous a mentionné Wittgenstein.

–       Oui, il me parlait de la signification des mots, qui n’est pas fixe mais déterminée par leur utilisation.

–       Exact, Wittgenstein disait : « La signification d’un mot est son emploi dans le langage. » Un mot est une action, une intention. Autrement dit, aucun mot n’a une signification entièrement déterminée a priori, le contexte de son utilisation en modifie sensiblement la signification. Ce qui ne veut pas dire que tous les mots peuvent dire n’importe quoi, il y a quand même une série de conventions qui en régulent l’usage, la grammaire, mais celle-ci est extrêmement flexible. Je suis surpris que vous ayez seulement esquissé avec le geek ce débat persistant sur le jeu vidéo comme art, puisque celui-ci est intimement lié à notre langage.

–       Il est vrai que dans ce débat, le conflit provient en grande partie d’une définition de l’art trop confuse, personne s’accordant sur le sens exact de ce mot. En fait, le vrai débat n’est pas « est-ce que les jeux vidéo sont de l’art? », mais « qu’est-ce que l’art? » Une fois cette deuxième question réglée, la première sera plus facile à résoudre.

–       Effectivement, mais pensons plutôt à ce que nous dit Wittgenstein : qu’est-ce qu’une phrase comme « les jeux vidéo sont de l’art » signifie? Ou plutôt, dans ce contexte, quelle est l’intention derrière le mot « art »?

–       Cette phrase sert avant tout à légitimer les jeux vidéo, à affirmer qu’ils sont un phénomène culturel important, qu’ils sont dignes d’études sérieuses, etc.

–       Exactement. Le mot « art » signifie ici que les jeux vidéo peuvent procurer des expériences émotives et intellectuelles aussi fortes et pertinentes que les arts officiels. L’utilisation du mot « art » dans cette phrase sert donc à comparer implicitement des expériences, celle du jeu vidéo à celle du cinéma par exemple. Et en ce sens, on peut difficilement nier que les jeux vidéo sont un art, c’est-à-dire qu’ils peuvent proposer des expériences dignes des meilleurs films ou des meilleurs romans, ou qu’ils sont culturellement importants.

–       Cette manière de penser n’est pas sans intérêt, mais elle contourne ce qu’il y a d’important dans ce débat : la discussion sur ce qu’est l’art et ce que sont les jeux vidéo. Que l’on aboutisse sur une réponse claire et nette concernant la nature possiblement artistique des jeux vidéo est secondaire, par contre, les questions que cette discussion soulève ne peuvent pas être ignorées. Tenter de définir l’art, ce n’est quand même pas inutile.

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–       Vous le dites vous-mêmes : obtenir une réponse claire et nette ne vous intéresse pas, vous reconnaissez donc implicitement la nature floue du mot « art ». Je ne dis pas qu’il faut cesser de réfléchir à ce qu’est l’art, qu’il faut se satisfaire d’une notion imprécise, mais une tentative de définir officiellement l’art, une bonne fois pour toutes, c’est une création d’un concept, c’est-à-dire d’une notion abstraite qui restreindra nécessairement les usages possibles du mot « art », dont, peut-être, ce que nous entendons en disant « les jeux vidéo sont de l’art ». Et pourtant, nous comprenons cette phrase, nous comprenons comment il est possible de lier les jeux vidéo à l’art, même si pour certains le concept d’art devrait l’interdire. Qui a tort? Est-ce que quelqu’un a seulement tort? À la notion de concept, Wittgenstein préférait celle d’air de famille : quand vous feuilletez un album de photos de famille, vous pouvez remarquer plusieurs ressemblances, parfois frappantes, parfois plus diffuses. Par exemple, les membres d’une famille n’ont pas tous le même nez, peut-être que le nez du père ressemble à celui du fils, mais pas du tout à celui de la fille, ou peut-être que les oreilles de celle-ci ressemblent à celles de son frère, mais pas à celles de leurs parents, et peut-être que le deuxième fils n’a ni le nez de son père, ni celui de sa mère, ni les oreilles des autres membres de la famille, et que sa ressemblance avec ceux-ci ne peut pas être aussi facilement désignée, qu’il s’agit plutôt d’une vague attitude plus difficile à définir précisément. Entre les différents arts, il y aurait donc un air de famille, des traits que certains arts partagent et d’autres non, il y aurait une base commune à partir de laquelle on peut les reconnaître et les distinguer de ce qui n’est pas de l’art, une base commune qui justement n’est peut-être qu’une vague attitude difficile, voire impossible, à définir précisément : personne ne se demande si un chat est de l’art, ou si mon horaire de travail est de l’art, mais on peut comprendre comment on peut se demander si un dessin d’enfant est de l’art. Ce genre de distinction se fait instinctivement, sans avoir à se référer à un concept précis de ce qu’est l’art, nous nous fions plutôt à notre expérience de ce que l’on a l’habitude de désigner comme de l’art.

–       J’imagine qu’ainsi il serait facile de percevoir un air de famille entre les jeux vidéo et le cinéma, et que pour vous ce serait suffisant pour affirmer que « les jeux vidéo sont de l’art ». Je persiste à y voir une attitude antiintellectuelle coupant nette la discussion au moment où elle devient intéressante.

–       Je le répète : ça ne devrait pas vous empêcher de chercher une définition de l’art, mais ça devrait vous retenir d’attribuer à ce mot une signification fixe et rigide ou d’exprimer des dogmatismes comme « les jeux vidéo ne sont pas et ne seront jamais de l’art ». Cela permet aussi d’avoir une discussion plus saine, moins violente, puisqu’au départ tout le monde pourrait reconnaître parler de la même chose même si les mots sont différents, ce qui actuellement n’est pas le cas, d’où l’éparpillement et la confusion de ce débat. Vous avez écrit beaucoup sur la notion de « cinéma d’auteur », et ce que vous disiez n’est pas si éloigné de ce que je vous explique aujourd’hui. Utiliser l’expression « cinéma d’auteur » dans un sens général, en disant « le cinéma d’auteur blablabla », c’est utiliser un concept, une abstraction, c’est pourquoi vous n’êtes jamais satisfait de cette utilisation de ce mot, puisqu’il est aussi difficile d’attribuer des caractéristiques précises au « cinéma d’auteur » que de définir l’art.

–       Oui, les films d’auteur n’ont pas tous les mêmes oreilles et les mêmes yeux, mais ils ont certainement un air de famille. D’ailleurs, dire de tel film qu’il est l’œuvre d’un auteur, c’est comme affirmer que « les jeux vidéo sont de l’art », le mot « auteur » sert alors à formuler la valeur que l’on accorde à l’œuvre.

–       Exact. Et en réalité, la signification de l’expression « cinéma d’auteur » varie selon le contexte où elle est exprimée. Je dirais que dans un texte de La Presse, dont le lecteur moyen n’a probablement jamais lu Truffaut, « cinéma d’auteur » ne sert qu’à désigner un certain type de cinéma hors-norme que chaque lecteur identifiera de façon différente selon son expérience, une pluralité de perceptions qui n’appauvrit pas ou n’invalide en rien le texte du rédacteur. Alors que dans le 24 Images, il y a plus de chance que cette expression signifie très exactement ce qu’entendait Truffaut par celle-ci. J’ai l’impression que cette imprécision vous incommode, mais en réalité il est généralement aisé de deviner l’intention derrière l’utilisation de cette expression dans des contextes distincts, surtout si vous êtes familier avec Truffaut (puisque la personne qui ne l’est pas ne pourrait pas reconnaître lorsque l’expression est utilisée dans ce sens précis).

–       Pourtant, si je lis « Jean-Marc Vallée fait du cinéma d’auteur », peu importe que ce soit à La Presse ou au 24 Images, je ne peux pas comprendre une telle affirmation, parce que mon expérience de Jean-Marc Vallée et mon expérience du cinéma d’auteur ne concordent pas. Ma perception du cinéma d’auteur invalide donc le texte du rédacteur, je ne peux pas être d’accord avec lui.

–       L’important c’est que vous compreniez ce qu’il voulait dire en écrivant que Jean-Marc Vallée est un auteur, pas que vous soyez d’accord. Ainsi, si vous décidez de lui répliquer vous allez au moins pouvoir parler de la même chose, du même film. Comment allez-vous répliquer à ce rédacteur fictif? Vous pourriez lui dire que Vallée est un réalisateur impersonnel, sans grande vision, mais ça ne servirait à rien, le rédacteur vous répondrait que selon lui Vallée en a une vision personnelle du cinéma. Dans cet exemple, tout ce que vous avez fait, c’est substituer « cinéma d’auteur » à « vision personnelle », alors évidemment la discussion ne peut pas avancer puisque vous vous accordez sur cette définition du cinéma d’auteur, mais pas sur le fait que Vallée y soit inclus.

–       Mais si j’ai compris que ce rédacteur signifiait que Vallée fait des bons films parce qu’il a une vision personnelle du cinéma, ce qui est la façon que l’on utilise cette expression la plupart du temps, alors je devrais plutôt définir qui est Jean-Marc Vallée pour moi. Le mot auteur n’est pas une fin, mais un moyen, un terme autour duquel on peut articuler notre appréciation d’une œuvre. Peut-être que ce mot ne sert à rien en soi, qu’il faut qu’il soit inscrit dans une description d’une œuvre, c’est-à-dire une critique, afin qu’il trouve son sens à travers celle-ci, sinon il n’est qu’une abstraction insignifiante. Que je considère que le mot a été mal utilisé est sans importance, pourvu que je comprenne pourquoi il a été utilisé.

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–       C’est le pas vers l’autre que l’on ne fait pas toujours (considérer ses mots comme des intentions), ce qui est bien compréhensible puisque l’on ne peut pas partager son expérience personnelle d’un mot (comment il l’a appris, à quoi il l’associe, etc.), alors on ne pourra jamais comprendre exactement ce qu’il représente pour lui. Le langage de l’autre nous est toujours inaccessible, même si nous utilisons la même grammaire, une base commune permettant la communication sans garantir la compréhension. On n’a pas besoin de savoir toute l’expérience que quelqu’un associe à un mot pour comprendre ce qu’il dit, s’il maîtrise suffisamment la grammaire il pourra transmettre assez précisément son intention, mais en fixant nos mots dans une définition précise, rigide, qui nécessairement reflétera notre expérience personnelle de celle-ci (je ne peux pas croire en la définition d’un mot si celle-ci ne s’accorde pas à mon expérience), nous allons peut-être nous couper de la possibilité de comprendre certaines personnes qui pourraient avoir une expérience différente du même mot, et même parfois radicalement différente. C’est plus évident en utilisant des exemples d’objet simple, un cas inspiré par Stanley Cavell et son The Claim of Reason : imaginons cet homme pour qui l’on a toujours dit qu’une citrouille (dans votre langage) est un téléphone (dans son langage) et vice-versa. Lorsqu’il vous demandera votre numéro de citrouille, vous allez avoir un bon moment d’hésitation, tout comme lorsqu’il vous expliquera qu’il a découpé son téléphone pour l’Halloween. Après quelque temps, ou quelques explications, vous allez comprendre l’inversion de ces deux mots dans son langage, et vous saurez quoi faire lorsqu’il vous demandera de lui donner un coup de citrouille. Mais vous ne vous rendrez peut-être pas là, peut-être que vous allez le déclarer fou et l’éviter pour le restant de vos jours, et je vous demanderais alors ce qu’il y a de si fou dans le fait d’inverser les mots téléphone et citrouille. Il ne s’agit que d’une convention, il n’y a aucune raison, sinon l’habitude, qui justifie qu’un téléphone soit un téléphone et non une citrouille. Une fois que vous avez compris cette inversion, que vous avez compris l’intention derrière ces mots, il me semble qu’il n’est pas difficile de continuer à vivre auprès de cet individu, même si vous ne vous habituerez peut-être jamais à ce qu’il vous offre des tartes au téléphone.

–       Autrement dit, si je décide que le cinéma d’auteur est tout ce qu’en dit Truffaut et rien d’autre, je risque de me couper de bien des discours qui utilisent ce mot différemment, même lorsque le contexte dans lequel il est utilisé rend son intention évidente. L’exemple de la citrouille dépasse un peu les limites de ce que je peux accepter, dans la mesure où c’est un usage qui déroge à toutes les règles habituelles concernant l’utilisation de ce mot, au point qu’il me faut effectuer un important travail de clarification avant de pouvoir poursuivre ma discussion avec ce type étrange.

–       Oui, c’est un exemple absurde, extrême, mais il montre bien que le langage n’est pas la réalité, qu’il évoque avant tout un point de vue, une intention, qu’un discours peut être compréhensible tant qu’il suit certaines règles minimales de grammaire, mais que celles-ci sont flexibles. Évidemment, plus l’on maîtrise ces règles, plus l’on peut facilement communiquer ses intentions et comprendre celles de l’autre. On pourrait dire que notre gars à la citrouille ne maîtrise pas bien certaines règles, mais est-ce que ses extravagances suffisent à nous couper complètement de lui? Je ne crois pas.

C’est alors que je me rappelai de ces mots : « You’re not gonna eat it that steak? », « What’s the matter with that steak? » et que je compris que Cary Grant avait encore et toujours une bonne longueur d’avance sur moi.

à suivre…

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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