Publié dans Critiques

Prologue (1) Cinéma

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Prologue (1) Cinéma Publié le 29 septembre 20121 réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

J’étais perdu, et voilà que l’ami Carax me ramène sur le droit chemin.

Que faire de ce blogue? Ai-je vraiment envie de continuer? Sur quoi écrire? J’avais réponse à ces questions lorsque j’ai décidé de quitter Séquences, j’avais même commencé à rédiger une introduction pendant que je préparais mon départ, pensant ainsi revenir promptement à l’écriture, mais j’ai finalement réutilisé la moitié de ces idées pour mon dernier texte, et face à cette redondance je ne savais plus que faire, j’avais salopé mon entrée en matière, d’autant plus que je commençai à douter entretemps de l’entreprise que je me promettais, alors je m’embourbai dans ce doute et ces questions, ce dont profita allégrement ma paresse usuelle. Alors voilà que par hasard j’ai pu me libérer pour la projection de presse du dernier film de Leos Carax, mon film le plus attendu de l’année, et évidemment maintenant que je l’ai vu je n’ai pas le choix d’écrire sur celui-ci, il me force à l’écriture, d’autant plus qu’il m’offre une ré-introduction parfaite à Du Cinématographe 2.0 — que je vais présenter en plusieurs parties, d’abord parce que la verve me prend devant un tel film, ensuite et surtout parce que vous ne l’avez pas encore vu, alors avant d’entrer dans le détail je veux parler un peu de l’avenir de ce blogue, ce qui n’est pas sans lien avec ce Holy Motors, et finalement parce que je veux essayer une nouvelle formule de blogue, avec des textes plus courts, quitte à m’arrêter en cours de route pour fragmenter un article qui s’annonce trop long, ce qui j’espère pourra me permettre de mieux m’orienter, de peaufiner ou d’abandonner si nécessaire. Enfin, trêve de surexpositions structurelles à la Nolan, je peux aujourd’hui repartir sur ces mots :

Dans mon dernier article pour Séquences, je mentionnais rapidement ma relation intime avec Carax, et en particulier avec son Mauvais Sang, un film avec qui j’ai vécu et respiré pendant près d’un an. À l’époque, je comprenais plus ou moins ce qui m’attirait autant dans cette œuvre, ou en tout cas je ne me rappelle pas l’avoir approchée consciemment en me disant « tiens, je me reconnais bien dans ce désespoir d’Alex », peut-être parce que c’est seulement le sentiment qui m’était familier, mais pas ses causes, puisque ma situation n’était pas celle d’Alex. Je ne me souviens pas à quel moment j’ai arrêté de revoir régulièrement Mauvais Sang et Boy Meets Girl (j’ai vu quelques fois aussi Les Amants du Pont-Neuf, mais il m’envoûtait beaucoup moins que les deux premiers), je sais toutefois que ma passion pour Carax commençait son déclin lorsque j’ai vu Pola X au FNC, en 2000 je crois, un film qui m’avait laissé plutôt froid, que je ne comprenais pas et que je n’ai pas revu depuis. Probablement que j’ai arrêté à ce moment mes séances d’hypnose caraxienne hebdomadaires, et quand j’ai revu Mauvais Sang quelques années plus tard à la Cinémathèque, je retrouvais avec grande joie un vieil ami, mais en même temps je ne pouvais me cacher ma déception en découvrant que j’avais changé et lui pas, j’aimais toujours mais avec un détachement nostalgique, partagé entre ces retrouvailles émouvantes (sur grand écran en plus, ça fait différent de mon VHS copié en EP!) et l’acceptation d’une perte, celle de ne plus être capable de renouer avec ce qui m’avait été autrefois si cher. J’avais donc devant Holy Motors les mêmes attentes ambigües, à la fois l’espérance de retrouver un cinéaste qui m’a été précieux et la crainte d’une déception menant à un au revoir définitif, mais cette fois la rencontre fut tout autre, car il semblerait que nous avons vieilli ensemble sans le savoir, et nous nous retrouvons après treize ans en partageant les mêmes obsessions, comme si Carax avait fait ce film spécialement pour moi.

Moult critiques semblent avoir été déconcertés par Holy Motors, plusieurs ont baissé les bras devant tout effort d’interprétation, et alors que d’un côté on crie au génie de la démesure provocatrice, de l’autre on décrie une bouillie visuelle insignifiante; pour ma part, je n’ai rien vu de cela, le film m’a paru parfaitement limpide, j’ai à peine ressenti la provocation, encore moins l’insignifiance, et je ne comprends pas ce qu’il y a de si radical dans l’absence de récit déterministe, personne n’a donc vu de film à sketchs auparavant? De plus, le lien entre chaque segment me semble tellement évident que j’ai été plus irrité par une certaine répétition dans le propos que par l’apparent non-sens du tout. Je ne sais pas, peut-être que de connaître par cœur tous les plans de Boy Meets Girl et Mauvais Sang m’a permis d’appréhender plus facilement cette dernière œuvre emplie d’autocitations, qui se demande constamment par quel miracle elle peut exister. Une première piste donc pour le spectateur moins familier de Carax : Holy Motors est un film qui ne devrait pas exister, un film par défaut, le seul qu’on a permis à Carax de tourner en treize ans, après plusieurs projets avortés, un film qu’il a été obligé de tourner en numérique, pour des raisons budgétaires, même s’il abhorre ce format. C’est un film tout en paradoxes, se mordant constamment la queue en essayant de s’autoanéantir, Carax se demandant par exemple scène après scène pourquoi on ne le laisse pas tourner, alors qu’en fait un film de Carax nous en avons bien un devant nous, aussi numérique soit-il. Holy Motors s’étonne donc de sa propre existence, comme s’il ne savait pas quoi faire de celle-ci, d’où l’absence de Grand Récit, de personnages définis, et d’où aussi peut-être l’impression de bouillie insignifiante (au fond il s’agit d’un non-film), mais cette errance pourtant ne confine pas au solipsisme divagateur, c’est le sujet même du film : comment exister lorsque l’on se sent si hors du monde, si étranger à nos contemporains? Est-ce que le cinéma de Carax est encore possible dans l’état du cinéma contemporain, avec ces images virtuelles, cette omniprésence des caméras au quotidien, ce désintéressement envers le corps, ces relations humaines dépersonnalisées, ce statut maintenant ultrabanalisé d’une image autrefois comprise comme magique, d’origine divine? Comment retrouver la foi dans le cinéma dans un monde désacralisé, comment encore croire à des images plutôt que simplement les voir? Alors Carax, au travers de son personnage de M. Oscar, interprété par son alter ego de toujours, Denis Lavant, essaie divers rôles, il passe de rencontre en rencontre, change de style, jongle avec plusieurs genres, essaie donc de trouver sa place dans ce cinéma qu’il dénonce, mais jamais rien n’aboutit, tout reste en suspens, ce sont des rencontres superficielles, qui n’aboutissent jamais sur ce que Carax recherche, ou qui s’enfonce dans des souvenirs de relations passées qui ne peuvent plus se concrétiser. Oui, on dirait un résumé de mon blogue de Séquences, dans la dernière année surtout, et des Investigations cinématographiques en particulier, d’où mon impression décrite plus tôt de retrouver chez un ami perdu des obsessions communes, comme si pendant que je cherchais Cary Grant, Carax effectuait sa propre enquête sur le tournage d’Holy Motors (bien sûr, ces thèmes sont bien communs aujourd’hui, mais je ne peux m’empêcher de relever le parallèle).

BoyMeetsGirl4

Je confessais à Séquences une certaine perte de foi envers le cinéma, d’où mon retrait du blogue, et c’est le même sentiment que je retrouve chez Carax, un désespoir face au cinéma contemporain (couplé dans son cas à un désespoir bien personnel, il y a des moments très intimes dans ce film); certains ont vu dans Holy Motors un hommage au cinéma, mais il faut bien voir qu’il s’agit d’un hommage à un cinéma qui, selon Carax, n’existe plus. Je pensais à la sortie de la projection que le fait même qu’Holy Motors existe constitue une source d’espoir, qu’il nie par sa seule présence la mort du cinéma qu’il annonce pourtant, mais je n’en suis plus si sûr, il me semble plutôt que tout le film est un constat d’échec, une série de tentatives ratées. Il est certain en tout cas que ce film-paradoxe oscille entre ces deux pôles, l’affirmation du cinéma et sa négation, l’espoir qu’il soit toujours en vie et la crainte qu’il soit mort, et présentement je me trouve à la même place que ce film, c’est-à-dire à l’exact point milieu entre ces deux extrêmes. Du Cinématographe 1.0 avait servi à documenter une cinéphilie renaissante, la version 2.0 cherchera plutôt à enquêter sur cette foi perdue, mais réservons cette discussion à la prochaine fois.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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