Django Unchained (2012), Quentin Tarantino

Quelle déception que ce nouveau Tarantino, après l’excellent Inglorious Basterds. Régulièrement accusé de se complaire dans des dialogues interminables, trop amoureux qu’il serait de sa propre plume, tous ses personnages parlant en plus un même langage biscornu et controuvé, c’est-à-dire celui de Tarantino lui-même; dénoncé, encore, pour voler toutes ses bonnes scènes à ses films-cultes, incapable qu’il serait d’avoir une idée qui lui soit sienne; et condamné, enfin, parce qu’il pratique un cinéma ultra-référentiel, ultra-violent, ultra-artificiel, et donc, ultimement, sans intérêt, tant il est détaché de toute réalité, simple fantaisie de fan-boy adulescent obsédé par le sang qui gicle et la référence pop bien placée; peu importe ces blâmes, qu’ils soient avérés ou non (on comprendra que je ne le crois pas), la maîtrise formelle de Tarantino demeure indéniable (on me dira peut-être que c’est bien peu), et puisque les cinéastes hollywoodiens avec un sens du rythme aussi impeccable, habiles à construire des séquences de manière aussi innovantes qu’implacables, sont bien rares ces dernières années, il m’était pénible, devant ce Django Unchained, de voir autant d’approximations et de paresse dans la mise en scène et le scénario.

La mort récente de sa monteuse, Sally Menke, peut-elle expliquer l’échec de cette nouvelle fantaisie révisionniste vengeresse? Difficile à dire, mais chose certaine, je n’aurais jamais cru voir un montage aussi banal chez Tarantino. Je ne pense pas à la structure de l’ensemble, bien linéaire contrairement à son habitude, mais à la construction de chaque scène, souvent sans intérêt, les plans se contentant la plupart du temps de montrer platement les choses les unes après les autres. Des scènes comme le récit de Broomhilda par Christoph Waltz me semblent confirmer que la perte de Menke gêne le cinéma de Tarantino plus qu’on aurait pu le croire: le plan principal est très beau, avec le personnage de Waltz cadré en plan large, renfoncé dans une paroi de la roche, donnant l’impression qu’il se tient devant une sorte d’écran blanc sur lequel il projette ses mots pour y laisser jouer l’imagination du spectateur, le léger décadrage renforçant en plus les gestes de Waltz, mais le montage brise la beauté du plan, par son rythme saccadé, alternant presque au hasard avec le contre-champ de Django qui écoute, et utilisant aussi, si ma mémoire est bonne, des gros plans de Waltz qui soulignent inutilement ce que l’acteur fait lui-même par son élocution et ses mains, bref le montage explique en le découpant ce que le réalisateur avait l’habitude de laisser se dérouler avec le moins d’intervention possible.

Rien, ici, ne ressemble un tant soit peu à la perfection formelle de l’ouverture d’Inglorious Basterds, ou à la scène de la taverne, qui reposaient tous deux sur le jeu d’acteurs tentant de cacher leurs intentions (plutôt celles de leurs personnages), sur des informations révélées graduellement par la caméra et sur des sous-entendus aux dialogues transposant la nervosité des personnages sur des objets quotidiens (le lait, le strudel, la partie de cartes), évitant donc d’aborder directement l’enjeu de la scène, Tarantino faisant ainsi monter tranquillement la tension, jusqu’à l’explosion concluant chaque scène, cette fameuse image de l’élastique que tout le monde a reprise. Par contraste, l’ouverture de Django Unchained est parfaitement oubliable, excepté le ridicule délectable du véhicule du dentiste, et l’interprétation toujours aussi jouissive de Christoph Waltz, né pour jouer du Tarantino : cette fois le dentiste vient pour négocier la libération de Django, alors il négocie tout simplement sa libération, sortant ses fusils lorsqu’il arrive à une impasse, au moment où on s’en attend le plus.

Le film demeure bien divertissant (ce qui ne veut pas dire grand-chose), il y a quelques moments fort réussis (la scène des cavaliers masqués, hilarante), et les acteurs sont des plus jouissifs, surtout Waltz et Di Caprio (qui s’amuse beaucoup, ce qui fait du bien à voir après tous ces films où il semblait vouloir démontrer à quel point il peut être « intense »), mais le problème, c’est qu’en perdant la maîtrise de sa mise en scène, le cinéma de Tarantino finit par ressembler très exactement à ce que tous ses détracteurs lui reprochent depuis ses débuts, surtout que cette fois il se complait dans la violence comme jamais auparavant. Son cinéma a toujours été très violent, mais en général le pire était laissé au hors-champ, et les personnages tués avaient été développés au moins minimalement, leur mort avait une répercussion au-delà du choc esthétique de leur meurtre brutal, alors que dans Django Unchained les fusillades sont hyper sanglantes, très frontales, peu imaginatives, et les nombreuses victimes sont de la simple chair à canon anonyme, même les frères visés par la vengeance de Django, eux qui se résument à des méchants types fouettant leurs esclaves. Nous sommes loin de Kill Bill, où les divers ennemis principaux se dressant devant la protagoniste étaient présentés dans le détail, dans des flash-backs où ils avaient le droit à leur point de vue, à une vraie présence signifiante à l’écran.

Dans Inglorious Basterds, Tarantino parlait enfin franchement de son amour du cinéma, justifiant ainsi son auto-référentialité par sa réflexion sur son art, utilisant son récit de vengeance fantaisiste comme une sorte de démonstration du pouvoir du cinéma sur la réalité, une déclaration d’amour cinéphile des plus belles qui venait couronner son cinéma et justifier sa démarche artistique. Dans Django Unchained, même le pastiche de Leone et du western n’est pratiquement pas exploité, en tout cas pas par la mise en scène, assez impersonnelle. Il n’y a presque plus de trace de cet amour du cinéma, sauf quelques clins d’oeils complices, assez drôles mais finalement insignifiants, comme la présence de Franco Nero, alors il ne reste plus que cette vengeance, qui était déjà au cœur de pratiquement tous ses scénarios, mais qui cette fois paraît bien artificielle et vaine, presque odieuse dans sa représentation jouissive et sans nuance. Bref, un travail de sous-Tarantino, d’un disciple vendu au cinéma pop, violent et référentiel de son maître, mais qui n’aurait pas saisi l’ampleur se cachant sous cette surface flirtant avec le vide.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

4 Comments

  1. Martin
    2 février 2013
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    D’abord, très content de vous retrouver.

    C’est drôle voilà la deuxième critiques négatives fouillées que je lis sur Django et pourtant j’ai davantage apprécié cet effort de Tarantino que son précédent où je ne retrouvait pas sa magie. Ma connaissance du cinéma n’est pas aussi poussée que la votre, mais dans les bons coups du film, j’y vais de : 1) le choix de la musique qui me semble toujours en phase avec la scène. 2) La scène du bar (au début du film) alors que les deux acteurs dialoguent dans des plans qui me semblent assez long pour donner à leur personnage le temps d’exister en interaction avec leur environnement et 3) Le rôle de Samuel L. Jackson qui est complètement subversif. Si la convention veut que le méchant ultime d’un film meurt à la fin, alors ce personnage est le mastermaind de l’ombre. Un point de vue que je n’ai pas vu développé souvent.

    Martin

    • 3 février 2013
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      Très heureux, à mon tour, de vous savoir toujours lecteur!

      Je pense que ma critique exagère un brin ma déception: ça demeure un bon film, mais pas de la trempe des précédents. Tarantino utilise toujours, effectivement, des plans longs où les acteurs peuvent trouver leur place, mais ici ça m’a apparu plus paresseux qu’à l’usuel. Vous avez raison pour le rôle de Sam Jackson, je rajouterais que toute la structure de l’ensemble, malgré la linéarité, est assez particulière, en ce que Tarantino déplace plusieurs fois ce que l’on croyait être l’enjeu du film (venger les trois frères, tuer Di Caprio, etc.) C’est un peu aussi, je pense, ce qui crée ce rythme un peu bancal. Apparemment qu’il devrait y avoir en DVD un director’s cut d’environ 4h, avec une structure différente, ce qui me semble faire sens, puisqu’il y a des personnages peu développés, ou encore la relation entre Django et Sam Jackson est trop peu exploitée, ce qui rend justement la dernière section décevante. Mais malgré ces ajouts, je ne pense pas que le film pourrait être à la hauteur d’IB, qui était bourré d’idées. Django est un plaisir immédiat, avec des touches d’originalité ici et là, mais je ne sens rien derrière les images.

      Sylvain

    • Anonymous
      6 février 2013
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      Tres bonne critique, c’est exactement ce que j’ai ressentis après visionnage!

  2. FM66
    12 février 2013
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    Effectivement, ce film est très mauvais contrairement au précédent. Comment est ce possible un grand écart de ce type ??? Tarantino n’à jamais du voir un spaguetti (Il était une fois dans l’ouest, est mon film préféré), puisqu’il en a oublié le principal : le soleil de plomb, la poussière, les panoramiques, les longueurs jouissives. La première scène ou schultz libére django dans les décors du monde de Narnia est grotesque. Tarantino lui-même est ridicule en négrier idiot, razé de près, et, qu’il joue mal. La liste des défauts de ce film est impressionante. L’arnaque, c’est de le vendre comme du spaghetti, alors que c’est du boeuf en daube.

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