Les Intouchables (2011), Olivier Nakache et Éric Toledano

Commençons par le pire de mes visionnements récents, il est toujours plus facile de planter une œuvre médiocre que de se mesurer aux idées des plus grands (de toute façon je n’ai pas vu de grands films dernièrement): cela a déjà été dit, mais le discours sous-jacent à ces Intouchables est vraiment dégueulasse. Il est vrai que la relation entre les deux personnages est plutôt belle, que les acteurs sont bons, qu’il y a quelques échanges réussis si l’on ne regarde que la manière dont les répliques sont livrées et non ce qu’elles disent, mais il faudrait avoir une bien piètre opinion du cinéma pour s’arrêter là et ne pas voir les idées impliquées par ces dialogues (idées qui sapent passablement cette prétendue relation humaine si belle). D’ailleurs, difficile de parler de dialogue tant Omar Sy reste borné tout du long, incapable de s’ouvrir à ce que François Cluzet tente de lui apprendre de sa culture (j’ai oublié le nom des personnages, et suis trop paresseux pour IMDBer la chose). Dans cette surdité du « bon » pauvre envers la culture « incompréhensible » du riche, l’entreprise du film devient alors limpide : il s’agit de réconforter la classe moyenne en lui présentant une vision stéréotypée neutralisant ce qu’il peut y avoir de dérangeant autant chez les plus pauvres que les plus riches, en assurant la validité de cette entreprise en l’ancrant dans une « histoire vraie », photos à l’appui en générique de fin.

D’un côté, le pauvre, présenté dans son HLM banlieusard, grande famille, pas d’eau chaude, enfants laissés à eux-mêmes traînant dans des affaires louches, personnage sortant de prison, tous les clichés y sont, on n’en rate pas un dans la courte séquence au début se déroulant dans l’appartement d’Omar Sy. Bien sûr, aucun de ces problèmes n’est vraiment important, ils sont occultés rapidement, pour nous montrer qu’ils ont beau être pauvres, ces pauvres, ils ont malgré tout de « belles valeurs » et savent c’est quoi la « vraie vie ». La pauvreté est alors neutralisée, le pauvre est au fond un brave type avec des problèmes qui n’appartiennent qu’à lui et qu’il vaut mieux ignorer. Il est sympathique tant qu’on ne connaît pas ses problèmes, et quand on les connaît on n’a qu’à le renvoyer, l’aider serait trop déplacé.

De l’autre, il y a le riche, avec son manoir, sa belle bagnole, ses chambres de bain de luxe, tout cela bien fétichisé (surtout la voiture), l’accumulation de ces richesses étant valorisée plus que tout. Mais s’il est permis d’envier le riche pour son argent, il vaut mieux le ridiculiser pour sa culture « élitiste » que l’on n’essaiera surtout pas de comprendre : l’art moderne? Pfft, n’importe qui peut faire des taches sur une toile. La musique classique? Mais c’est tellement moyenâgeux! La poésie? Soyons sérieux, vaut mieux baiser! Pendant un instant, j’ai cru qu’Omar Sy servirait à révéler certains codes et coutumes culturels que l’on peut trouver effectivement absurdes sous certains aspects. À la limite, la critique de l’art moderne comme quoi « n’importe qui peut le faire » ou « la valeur d’une œuvre n’est qu’une question de prestige social » peut se justifier, ce n’est pas tout à fait faux, mais il y a un problème lorsque le film tait systématiquement Cluzet lorsqu’il tente d’exprimer son point de vue, pourtant nécessaire pour établir un vrai dialogue entre les deux personnages. Il tente de faire apprécier la musique classique à Sy, mais celui-ci refuse obstinément d’écouter, dans une scène des plus navrantes, véritable plaidoyer en faveur de la fermeture d’esprit, Sy ne faisant même aucun effort pour comprendre celui qui devrait être son « ami ». Même chose pour la poésie, même chose lorsqu’ils regardent un Dali et que Cluzet n’entame que vaguement une interprétation qu’il ne conclura pas. Le riche est alors neutralisé aussi, littéralement paralysé dans sa culture ridicule qui ne mérite surtout pas notre attention. Que nous sommes bien, finalement, dans notre classe moyenne, avec le même attachement à la « vraie vie » que ce brave type de pauvre, mais sans ses problèmes, et avec suffisamment de cet argent si important, mais sans cette culture supposément élitiste que nous ne comprenons pas, alors vaut mieux en rire que faire un effort d’interprétation.

On pourrait toujours répliquer que Sy ne reste pas tout à fait aveugle à la culture de Cluzet puisqu’il peut à la fin reconnaître une toile de Dali (archi-connue) et un alexandrin (qui n’en est pas un), mais à quoi lui sert cette connaissance? À se trouver un emploi, bien sûr, il ne déploie aucune capacité d’interprétation, qu’une connaissance vide. De toute façon, il l’avait bien dit plus tôt : l’art est une entreprise ne servant qu’à faire de l’argent. Et c’est bien cette logique qu’utilise le film, et c’est pourquoi, au fond, mon interprétation ne vaut que dalle, puisqu’elle cherche des idées là où il n’y a que des mécanismes mercantiles, indignes de notre intérêt. Comme je disais : une bien piètre opinion du cinéma (et des relations humaines).

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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