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Total Recall (2012), Len Wiseman

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Total Recall (2012), Len Wiseman Posted on 14 janvier 2013Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Film moyen, assez agréable à regarder, aussitôt vu aussitôt oublié, mais diablement intéressant à analyser, d’abord pour le comparer à l’excellente version originale de Paul Verhoeven (1990), mais surtout parce qu’il justifie sa propre évanescence en articulant un propos des plus contemporain sur le présent désormais constitutif de l’identité au dépens du passé. Le tout est résumé par Matthias (Bill Nighy), le chef des révolutionnaires : « It is each man’s quest to find out who he truly is but the answer to that lies in the present, not in the past. » Et ensuite: « The past is a construct of the mind. It blinds us. It fools us into believing it. But the heart wants to live in the present. Look there. You’ll find your answer. » À Séquences, j’avais écrit qu’en cette ère numérique, le temps est chose du passé; il faudrait reformuler cela autrement : le temps existe toujours, bien sûr, mais il n’a plus sa linéarité immuable d’autrefois, le passé nous semble désormais à portée de mains (le passé récent du moins, celui dont peut témoigner nos caméras, microphones et autres enregistreurs), nous vivons dans un gigantesque présent incorporant plus que jamais un passé qui nous est disponible en un seul clic (plus personne ne se lancerait aujourd’hui à la recherche du temps perdu).

Le Total Recall original était parfaitement ancré dans son époque analogique, autant par ses effets spéciaux de confection plus matérielle que par les gadgets utilisés par les personnages; il faut voir comment en 2012, plutôt que de se battre contre des hommes bien identifiés, cette fois les héros affrontent une armée de robots indifférenciables, surgissant de tous côtés, et même si ces robots ne sont pas tout à fait un produit du numérique, ils nous ramènent par leur nature de masse d’un même infiniment reproductible à ces idées de perte d’identité et d’anonymat. Plus important, dans le film de Verhoeven le passé était une donnée essentielle, notamment en ce qui concerne la quête identitaire du personnage principal, Douglas Quaid. À la fin du récit, quand Quaid se retrouve face à une vidéo de lui-même lui expliquant qui il est réellement, un agent double infiltrant les rebelles au profit des méchants capitalistes, nous sommes aux antipodes de la rhétorique du Matthias de 2012 : en découvrant son véritable passé, ce dernier n’apparaît pas comme une construction de l’esprit pour Quaid-Schwarzenegger, c’est plutôt sa perception de son soi présent qui est remise en question, ouvrant alors une brèche dans le personnage entre qui il est (son passé) et qui il croit être (son présent). En 2012, le Quaid de Colin Farrell n’est pas confronté par une vidéo de son passé, c’est simplement Cohaagen (Walter White) qui lui apprend qui il était, son passé n’apparaissant alors que dans les paroles de cet homme retors et fourbe. L’identité passée de Quaid-Farrell est alors beaucoup plus facile à disqualifier puisqu’elle n’est jamais incarnée par Quaid lui-même, qui est toujours représenté à l’écran dans son soi présent. Il s’agit sans doute d’une manière pour Hollywood de ne jamais présenter le héros comme le méchant qu’il a déjà été et qu’il est sans le savoir, mais cette stratégie de désambiguïsation a comme effet de rendre complètement vaine la supposée quête identitaire du personnage, qui au fond ne peut pas vraiment chercher qui il est puisque seul le présent importe, il a donc déjà la réponse (ce qui implique aussi que l’on peut effacer ou ignorer le passé sans broncher, ce que Quaid fait sans hésitation).

Une scène exemplaire: dans le film original, Quaid traverse les douanes martiennes en se déguisant en femme grâce une sorte de masque robotisé. Mais celui-ci se déforme, le visage de la dame se contorsionne violemment, les yeux s’écarquillent, le corps entier tremble; la scène est troublante, changer d’identité n’a rien d’anodin, c’est une opération violente. Dans le remake, Quaid traverse les douanes avec un masque numérique, qui se dérègle aussi, mais comme un simple écran qui se brouille, comme une antenne qui perd son signal, et non comme si un véritable visage douterait soudainement de sa réalité. Ce n’est qu’une illusion qui vacille, ne laissant voir, au fond, rien de plus réel derrière elle. Il n’y a donc rien de dérangeant ici, le changement d’identité se fait beaucoup plus rapidement, et il n’y aucun doute sur ce qui se déroule (alors que dans l’original nous ne comprenons pas les convulsions de cette dame avant que Schwarzenegger n’en émerge, le film se dérobe à nous un instant). Rien de plus facile, dans ce monde numérique, que de changer d’identité, elle fluctue sans problème, détachée qu’elle est d’un passé vu comme irréel (et qui n’est peut-être pas plus irréel qu’un présent sans passé). Cela justifie aussi l’emprunt vide de Len Wiseman aux films qui le précèdent : il cite Blade Runner, Minority Report ou bien sûr le Total Recall de 1990, mais il ne faut surtout pas chercher à se souvenir de ses films pour construire du sens à partir d’eux. Comme son personnage principal, le Total Recall de 2012 ne vit qu’au présent, alors il importe peu que ces films font partie du passé, ils n’ont rien de constitutif; en fait, tout comme Quaid-Farrell refuse de reconnaître en lui son passé dévoilé dans le dernier acte, Wiseman fait de même, comme s’il trouvait insignifiant le fait que son film soit un remake d’une oeuvre du passé, de laquelle il n’a retenu au fond que l’apparition d’une femme avec trois seins.

Total-Recall

Cette emphase sur le présent finit par retirer tout poids dramatique au film de Wiseman, ce qui se fait particulièrement sentir dans l’aspect politique, sans intérêt même si on peut le rattacher au conspirationnisme post-11 septembre (un gouvernement planifie des attaques terroristes sur son propre sol pour justifier une invasion à l’étranger), alors que dans l’original l’adoption du point de vue des mutants anarchistes avait de quoi surprendre (avec cette belle idée que les pauvres deviennent mutants de par leur pauvreté, leurs déformations représentant ainsi le point de vue des mieux nantis sur ces gens qu’ils considèrent comme des déchets, considérés si inhumains qu’on leur refuse jusqu’à l’air qu’ils respirent). Il ne reste alors que ce que le film prétend être : un divertissement correct, qui meuble le moment présent sans s’ancrer dans le temps, s’évanouissant au bout de ses deux heures, une fois qu’il a épuisé son présent. Comme le masque numérique de Quaid-Farrell : une illusion sous vide.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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