Introduction, Gus Van Sant

Je me suis tenu un peu coi depuis Malick, mais j’ai quelques projets en branle, ici et en anglais, alors avant de les entamer, petite introduction sur les choses à venir.

Du côté anglophone, j’ai publié un texte hier pour officialiser le blogue, définir sa direction. En gros, je veux y parler spécifiquement de l’image numérique, au cinéma et dans les jeux vidéo. C’était en fait l’angle que j’avais prévu adopter en ouvrant le blogue, mais que je n’ai jamais abordé avant aujourd’hui, parce que j’ai l’habitude de ne pas écrire ce que j’avais prévu écrire. Mes prochains textes seront plus proches du cinéma que des jeux, alors ils seront d’un plus grand intérêt pour le lecteur cinéphile : je vais y aller d’une analyse de plusieurs films et de leurs relations à l’image de synthèse, une approche semi-historique pour montrer l’évolution de la pensée du cinéma par rapport à cet intrus.  Les détails, de l’autre côté.

Pour ici, je pense opter pour un format « rétrospective », au moins pour un temps, parce qu’il y a plusieurs cinéastes que j’ai découvert trop tôt dans ma cinéphilie et que je n’ai pas pu apprécier adéquatement, ou dont l’œuvre m’intrigue mais je ne la connais qu’à moitié. C’est le cas de Gus Van Sant, sur qui je veux m’attarder bientôt. J’ai fouillé rapidement sur la toile, mais je n’ai pas trouvé de lecture exhaustive de l’œuvre de Van Sant qui rabouterait Mala Noche à Finding Forrester à Elephant (si vous en connaissez, n’hésitez pas à m’en suggérer). Il y a bien des essais sur sa Death Trilogy (Gerry, Elephant, Last Days), mais pas de regard englobant. Je me rappelle des critiques de ses deux derniers films, qui n’arrivaient pas non plus à trouver Van Sant l’auteur dans Restless et Promised Land, sinon dans son portrait de l’adolescence, son approche de la mort et son attention aux acteurs. Pourtant, si Van Sant est un auteur (et il n’y a pas de doute pour moi qu’il en est un), ce n’est pas en vertu de thèmes aussi généraux que « l’adolescence » ou « la mort ». Un auteur se définit par sa mise en scène, et non par ses thèmes, qui tiennent de la scénarisation. Mais Van Sant, justement, change constamment de mise en scène, alors il semble difficile à définir.

Je pars d’une intuition : Psycho est le film central de sa filmographie, quelque chose comme une déclaration d’intentions. Je n’ai pas encore revu tous ses films, mais pour l’instant l’intuition tient : le thème central de Van Sant n’est ni l’adolescence, ni la mort (qui sont quand même importants, bien sûr), mais l’oppression par le regard de l’autre. Le défi de tous ses personnages est d’exister pour eux-mêmes dans un monde qui tente de les réduire à une image pré-établie, d’où sa prédilection pour l’adolescence, le moment où l’attrait pour la norme est aussi séduisante que totalitaire, et où la définition du soi est le plus cruciale, ou pour des personnages homosexuels, subissant une autre forme d’oppression. Vous me direz : mais voilà un autre thème de scénario. Justement : pas uniquement. La question centrale de sa mise en scène pourrait être : comment puis-je être moi-même en adoptant le style d’un autre? Un questionnement qui rejoint celui de ses personnages, et qui en fait leur répond, leur montre comment on peut utiliser un langage pré-établi pour le plier à sa personnalité. Est-ce que je peux être Gus Van Sant tout en reprenant des dialogues de Shakespeare, en faisant du cinéma commercial hollywoodien, une comédie à la Sundance, en imitant Hitchcock ou en s’inspirant largement de Belà Tarr? C’est pourquoi je mets Psycho  au centre de l’œuvre, puisque c’est son exercice le plus radical, où en théorie Van Sant est le moins présent.

Je ne veux pas trop m’avancer pour l’instant puisque, comme je disais, il s’agit d’une intuition, que je n’ai pas encore éprouvé sur suffisamment de films pour me convaincre de sa justesse. Mais d’ici peu, j’aborderai tous ses films, un à la fois, sous cet angle. Suivra peut-être, en terme de rétrospective, James Gray, dont j’ai presque tout vu, mais qui étrangement, même si je l’aime beaucoup, ne m’inspire guère à écrire. On verra bien. À bientôt!

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

7 Comments

  1. Pierre Lachaine
    29 mai 2013
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    Encore une fois, ça s’enligne pour être absolument fascinant. Un détail : pendant que je lisais vos réflexions sur Van Sant (oppression par le regard de l’autre, attrait pour la norme, être soi-même en étant un autre, appropriation d’un langage préétabli), je ne pouvais m’empêcher d’y trouver des similitudes avec le travail de Todd Haynes, avec ses portraits de femmes au foyer, de ménagères bourgeoises, d’homosexuels honteux (Far From Heaven) ou extravagants (Velvet Goldmine), de Dylan multiples, etc. En fait, ce que je croyais unique chez Haynes est venu étrangement éclairer ce que je n’avais jamais vraiment vu chez Van Sant. C’est très intéressant. Comme toujours, j’ai bien hâte de vous lire.

    • 29 mai 2013
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      Eh bien, Pierre, vous avez vu très juste avec Todd Haynes: j’avais justement élaboré sur ce parallèle dans mon premier jet sur Van Sant, puis je l’ai effacé afin de ne pas trop m’encombrer (parce qu’ils se rejoignent, il y a aussi bien des différences, et en restant trop vague je forçais trop la comparaison). J’avais même pensé utiliser I’m Not There comme sous-titre de cette rétro: Gus Van Sant caméléon comme le Dylan de Haynes caméléon, fuyant le regard du critique/public qui tente de le figer dans un coin. Finalement, je me suis dis que ce serait contradictoire à mon propos puisque je veux justement montrer que Van Sant est bien là. En tout cas, je vais sûrement revenir d’une manière ou d’une autre sur ce parallèle.

    • Pierre Lachaine
      29 mai 2013
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      Merci pour votre réponse! Ce que vous venez de dire me ramène un peu en arrière, lors de la sortie d’Elephant (et de sa palme d’or) : tous les critiques étaient d’accord pour dire que Van Sant était revenu (dans le droit chemin, d’entre les morts), comme s’il avait erré avec ses films précédents, hypnotisé par l’argent d’Hollywood ou je ne sais trop. Qu’entre My Own Private Idaho et Elephant, il n’avait plus existé en tant que cinéaste, aspiré par un vortex. Personne (il me semble, en tout cas) ne voulait y voir la poursuite d’une œuvre protéiforme d’une belle richesse. Le réflexe de tous les critiques avec Van Sant est de diviser son œuvre en deux en mettant les deux parties dos à dos, Hollywood et l’indépendance, à jamais insolubles. Bref, votre intuition est certainement la bonne (en tout cas, elle est pas mal plus intéressante) : Van Sant est bien là, partout, chez lui, dans son œuvre.

    • 29 mai 2013
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      Oui, et maintenant on est encore plus perdu, parce qu’après Paranoid Park il est retourné à une forme plus commerciale, mais cette fois la critique porte plus attention. Restless et Promised Land (je n’ai pas encore vu ce dernier) ont été, somme toutes, bien reçus, mais on sentait que Van Sant avait le bénéfice du doute, parce qu’il a fait Elephant, et on avait l’impression que les mêmes films n’auraient pas trouvé un aussi bon accueil s’ils étaient signés d’un autre nom. Je pense que beaucoup ne lui ont pas pardonné Psycho (qui est pourtant un des films les plus fascinants de l’histoire du cinéma, même si je n’aurai jamais envie de le revoir) et peut-être plus encore Finding Forrester (que je n’ai pas encore vu, et je dois dire que je m’attends au pire). En tout cas, pour avoir revu maintenant une bonne partie de ses films « hollywoodiens », la présence Van Sant m’est pas mal évidente; le recul, il faut dire, joue en ma faveur. Et sans Elephant (et Gerry, il ne faut pas oublier cet excellent prédécesseur), je n’aurais peut-être pas cherché à aller plus loin non plus. D’ailleurs, il est intimidant cet Elephant, je n’ai jamais eu autant la trouille d’aborder un film.

    • Pierre Lachaine
      30 mai 2013
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      Oui, Elephant est un monstre, je ne saurais pas par quel bout le prendre moi non plus. Quant à ses derniers films, Milk me semble une œuvre plutôt charnière dans la mesure où il a (enfin, diront certains) démontré qu’il pouvait faire du grand cinéma populaire sans donner l’impression qu’il se dénaturait, qu’il était écrasé par la grosse et méchante Machine hollywoodienne. Pour plusieurs, c’est comme si, avec Milk, il avait su trouver l’équilibre parfait entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial. Beaucoup de critiques ont d’ailleurs été beaucoup plus enthousiastes envers Milk qu’envers Paranoid Park, malgré le caractère en apparence plus personnel de ce dernier. Avec Paranoid Park, on l’accusait (les critiques de masse en tout cas) de se complaire dans la lenteur et dans le spleen adolescent ou je ne sais trop quoi encore (en fait, on l’accusait surtout de nous ennuyer, nous, spectateurs blasés), comme c’est toujours le cas finalement lorsqu’un cinéaste tente de creuser un sillon, d’approfondir une esthétique sans trop se soucier d’être divertissant (Malick en est un bon exemple). Avec Milk, les gens ont eu l’impression d’un dynamisme rafraîchissant (enfin un « film qui bouge »), Van Sant ayant enfin compris (ou compris à nouveau) les joies de la narration et de la psychologie. Bref, la perception que la critique et le public ont de l’œuvre de Van Sant est pour le moins complexe et fascinante, d’autant qu’elle vient recouper la réflexion qu’il développe dans son œuvre sur la marginalité et, comme vous l’avez mentionné, sur la question du regard de l’autre à la base de toute problématique identitaire. Enfin… Ceci étant dit, je ne veux pas m’éterniser et vous importuner outre mesure, d’autant que votre réflexion n’est pas encore « complétée », si je peux m’exprimer ainsi. Pour la suite de cette discussion, j’attendrai donc patiemment votre texte. Entre temps, j’essaierai de voir et de revoir quelques Van Sant de mon côté, tout ça me donne le goût, disons. D’autant que je n’ai pas encore vu Psycho…

    • 30 mai 2013
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      Vous ne m’importunez pas, bien au contraire! C’est toujours un plaisir de vos commentaires.

      Psycho, c’est à voir, même si, j’imagine, vous l’avez déjà vu chez Hitchcock. C’est peut-être son film le plus expérimental, radical en tout cas, et incroyablement riche. Milk: est-ce qu’on avait tous oublié Good Will Hunting? Moi, en tout cas, je l’avais oublié, alors il est vrai que Milk était comme une révélation, une forme plus classique tout en conservant certains traits plus expérimentaux, et une attention incroyable aux acteurs. Mais Good Will Hunting, c’était aussi très bien (même si j’ai plus de réserves), avec une douce lumière naturelle presque digne de Savides. Je ne développerai pas plus: j’y reviendrai bientôt.

    • Pierre Lachaine
      30 mai 2013
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      Merci!

      J’ai vu Good Will Hunting lors de sa sortie dans les années 90 et j’en garde un très bon souvenir. À l’époque, jeune cinéphile, je trippais à fond sur Kubrick et j’étais assez imperméable à la tiédeur hollywoodienne. N’empêche, j’avais été assez sensible à cette « douce lumière naturelle » dont vous parlez, ainsi qu’au calme qui se dégageait de l’ensemble. En effet, je n’ai pour ainsi dire aucun souvenir de la charpente dramatique du scénario mais je garde encore en tête certaines séquences a-dramatiques, de simples discussions dans le bureau du prof par exemple, des moments qui m’avaient charmés plus par leur atmosphère que par la teneur du dialogue ou de l’action. C’est d’ailleurs un de ses films qu’il me presse le plus de revoir, en partie à cause de cette atmosphère. Comme vous, je n’ai jamais vu Finding Forrester (d’ailleurs photographié, puisque vous l’évoquez, par Savides). Quant à Psycho, j’ai soudainement vraiment hâte de le voir! (Et oui, je connais très bien le film d’Hitchcock). J’ai l’impression que je vais vivre une expérience étrange et unique… Bon, je m’arrête ici, vous laissant réfléchir à votre aise. Et merci pour ce très agréable échange.

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