En attendant Gus (bis), ce qu’il reste du cinéma québécois

Vérité bloguesque : ce n’est pas parce qu’il n’y a rien qui se publie, qu’il n’y a rien qui s’écrit. Encore moins qui se pense.

Durant cet été qui, de votre point de vue, semble bien muet, du mien il a été très chargé. En fait, j’ai rarement travaillé autant un même texte, le dernier mois ayant été consacré tout entier à la conclusion de ma série Imitation of Life, sur le CGI et l’image numérique. Je le mentionne ici puisque cela n’est pas sans lien avec ce qui suit sur ce blogue-ci : dès le départ, j’entrevoyais un certain parallèle entre mon écriture anglophone sur le numérique et mon écriture francophone sur Gus Van Sant. Deux angles complètement différents qui servent pourtant tous deux à tracer une même vision du cinéma, de biais, par une nouvelle imagerie qui s’y confronte et un auteur qui la porte à bout de bras. L’essai en question (de loin mon plus long, ce qui n’explique qu’en partie la durée de l’écriture) devrait paraître d’ici la fin de la semaine. Il s’agit, pour moi, d’un texte important (je précise : important pour moi, pour le cheminement des mes réflexions; il n’appartient qu’au reste du monde d’en juger la pertinence, la portée), parce que je tente de répondre à certaines questions qui me hante depuis longtemps, et qui me permettent de faire le pont entre le cinéma et les jeux vidéo. De plus, j’y poursuis en sourdine la réflexion des Investigations cinématographiques d’il y a deux ans, ou plutôt il s’agirait d’une introduction permettant de redéfinir les mêmes idées éthiques dans le contexte de l’image numérique – ce qui, d’ailleurs, est plus ou moins ce que je veux faire sur ce blogue anglophone.

Gus Van Sant, quant à lui, je change quelque peu de programme, pour deux raisons : j’annonçais une rétrospective, mais au rythme où j’écris nous y serons encore dans deux ans, alors vaut peut-être mieux se faire plus modeste. Surtout qu’il y a d’autres articles en gestation, qui ne voudront pas patienter aussi longtemps. Je vais donc réintroduire Gus Van Sant, de manière plus complète, pour corriger ma première introduction/intuition, qui passait plus à côté du sujet que je ne le pensais. Je devrais mettre ce texte en ligne cette semaine – pour vrai! : il est déjà terminé. Je publie seulement ceci dès maintenant pour éviter l’encombrement, et en profiter pour le laisser reposer quelques instants avant la révision finale. Pour l’instant, ce sera ça qui est ça pour Van Sant, mais je vais sûrement revenir en profondeur sur certains films plus tard, Elephant, par exemple, cet incontournable. L’autre raison de ce revirement shyamalanesque : le sujet ne semble intéresser personne! Je ne cours pas après les statistiques, mais passer autant de temps sur un thème qui n’attire que le dixième des lecteurs habituels, ça me semble pas mal vain, et ça risque de tuer un blogue que j’écris déjà par soubresauts.

Alors, brusque détour gratuit pour attirer ces lecteurs manquants, comment critiquer un film sans l’avoir vu : Hot Dog, ce n’est pas bon. Je dirais même: c’est vraiment pas bon, du genre un 7 dans Médiafilm pour scénario décousu, humour absent, mise en scène… euh qu’est-ce que la mise en scène au fait? et acteurs laissés à eux-mêmes dans des rôles mal définis (ce langage simili-objectif cache en fait un premier jet beaucoup plus vitriolique). Pas besoin d’être critique pour en juger; suffit, je crois, de posséder des organes sensorielles et un cerveau. (Je ne sais toujours pas d’ailleurs comment j’ai fait pour subir au complet les deux opus précédents de Lavoie). Dire de la critique québécoise qu’elle n’aime pas les comédies, alors qu’elle a réussi à trouver du bon dans Bon Cop, Bad Cop ou, pire, 3 Petits Cochons et De Père en Flic, laissez moi vous dire que c’est ironique en crisse. En tout cas, je revendique fièrement mes préjugés qui me gardent d’aller voir ce film, comme d’ailleurs Louis Cyr, et, pour être bête, la majorité du cinéma québécois. Et je me dis qu’heureusement Côté et Dolan ne sauront tarder.

Ben voilà, on pourra me répondre que je suis un intello qui n’aime que les films d’auteur parce qu’ils sont d’auteur, et exècre les films populaires parce qu’ils sont populaires. À quoi je réponds: fuck cet équilibre qui tient si bien en place notre cinématographie nationale : rien ne saurait justifier l’existence de telles aberrations. C’est quand même con de mettre autant de responsabilités sur le dos de nos rares cinéastes compétents: c’est de la faute de ton cinéma trop hermétique, M. Côté, que l’on doit subir Hot Dog. Si tu pouvais faire des sous tout seul on n’aurait pas besoin de demander aux autres, ceux qui ne savent pas c’est quoi une caméra, de le faire pour toi… Sérieusement, il n’y a rien de plus imbécile que cette idée « d’équilibre ».

Si notre cinéma est en crise, comme on le dit ces temps-ci, pas difficile de déterminer quel côté de la balance nous entraîne vers le fond: comment, messieurs les investisseurs, pensez-vous attirer le public québécois dans nos salles, quand vous le concevez assez stupide pour se précipiter vers de tels navets auto-déclarés (Hot Dog, come on, même le titre…)? Moi, en tout cas, je me sens insulté quand on me dit que je devrais être attiré par ce genre de « divertissement », que c’est ça un film qui attire la foule, et j’ai envie de boycotter jusqu’à M. Côté, parce que sacrament j’en ai assez des esties de chien-chauds, juste pour se permettre un petit repas équilibré une fois de temps en temps… Bon, je hais encore plus les métaphores culinaires que le cinéma québécois, alors on va en rester là pour aujourd’hui, avant de vomir au complet son trop-plein de malbouffe cinématographique, made in Québec (si au moins on pouvait faire une bonne poutine!)

Voilà. Soyons sérieux, Gus Van Sant.

**AJOUT**

Je pensais publier ceci en conclusion de mon article sur Van Sant, mais après la conclusion improvisée ci-haut, ça me semble plus intéressant ici :

Gus Van Sant, voilà un cinéaste « équilibré » s’il en est un : en se promenant du cinéma le plus oscarisable (Good Will Hunting) au cinéma le plus radical voilà-pour-plaire-aux-festivals (Gerry), en passant par le plus propagande écolo (Promised Land), le plus shameless commercial (Psycho, ce satané remake!) et le plus sundancien (Restless), Van Sant ne défie pas tant notre regard qu’il nous montre à quel point ces catégories sont arbitraires. Quoiqu’en ce sens, oui, il nous défie : vous pensiez que je m’étais perdu dans un projet commercial? Mais non, regardez, je suis toujours là. Pourquoi avez-vous pensé que ce ne serait pas le cas?

Est-ce que Gerry est plus personnel que Finding Forrester parce que son esthétique est plus singulière? Est-ce que le « vrai » style de Van Sant est celui de la Trilogie-devenue-Quadrilogie de la Mort? Ce sont des questions stupides, nous dit Van Sant (et moi avec lui), aucune esthétique ne prédétermine ce qu’elle peut exprimer. Que vaut un artiste plus petit qu’une esthétique, incapable de s’approprier un langage pour y imposer sa voix? Ce n’est pas un artiste, tout simplement.

Que vaut alors le cinéma québécois si nous ne pouvons le penser autrement qu’en des catégories fixées d’avance, immuables? Avec une telle vision de fonctionnaire utilitariste, ce n’est certainement pas de l’art que l’on finance, même dans le cas du « cinéma d’auteur »; un cinéaste qui rentre consciemment dans la case « cinéma d’auteur » n’est pas un artiste, mais un tâcheron au même titre que celui qui fait du « cinéma commercial » en se laissant guider par un langage pré-établi (et il n’y a pas de doute qu’il y a un « cinéma d’auteur » très bien balisé au Québec). Ainsi, en parlant d’ « équilibre », le cinéma n’est plus pensé en termes d’art, mais comme produit usiné pour produire certains effets : du rire et de l’argent d’un côté, du désespoir et de la renommée internationale de l’autre.

Hot Dog n’est pas mauvais parce que c’est un film commercial; c’est mauvais parce que c’est un film de Marc-André Lavoie. Penser le cinéma en termes d’art, d’artiste, de vision (ou d’absence de…), serait, il me semble, bénéfique pour notre industrie en crise. Parce que de vision, il ne peut pas y en avoir quand on pense le cinéma comme un « équilibre » à maintenir, comme des « catégories » à remplir.

Alors voilà, Gus Van Sant au secours du cinéma québécois.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

5 Comments

  1. Martin Beaulieu
    14 août 2013
    Reply

    Votre dernier coup de gueule ouvre un débat intéressant. Je lance en vrac quelques idées : comment se fait-il que notre cinéma qui est autant subventionné soit si conservateur dans ses projets? Où sont justement nos Gus Van Sant, nos David Lynch, nos Paul Thomas Andersen, même nos Tarantino? Autre question pourquoi s’entête-on à faire du cinéma? Je m’explique, dans beaucoup de critiques de films québécois, on peut lire que la réalisation s’inspire de la télévision. Alors pourquoi ne pas faire directement des téléfilms? Finalement, nos critiques de cinéma ont-ils la capacité de faire de la pédagogie pour nous permettre d’apprécier des plats un peu plus relevés?

    • 14 août 2013
      Reply

      Quelques réponses rapides:

      « comment se fait-il que notre cinéma qui est autant subventionné soit si conservateur dans ses projets? »
      Parce que l’on décide quel film financer par le scénario propose, ce qui donne un cinéma de scénariste. Ça fait longtemps d’ailleurs que je me promets d’écrire sur cela; disons pour l’instant que tant que la SODEC et autres Téléfilm ne change pas leur méthode d’évaluation des projets, notre cinéma restera téléfilmique.

      « Où sont justement nos Gus Van Sant, nos David Lynch, nos Paul Thomas Andersen, même nos Tarantino? »
      Philippe Falardeau pourrait toujours être nommé ici, comme cinéaste offrant des oeuvres tout autant personnelles qu’accessibles. Peut-être pas de la trempe de Lynch ou Van Sant, mais qui l’est? Bon, il en faudrait d’autres maintenant.

      « Alors pourquoi ne pas faire directement des téléfilms? »
      Celle-là, j’avoue que je n’ai pas de réponse. Je dirais: pourquoi pas, en effet? (Avec comme nuance que la télé peut parfois être beaucoup plus riche que notre cinéma télévisuel, et que ce n’est peut-être pas la bonne télé que l’on émule, quant à faire de la télé.)

      « nos critiques de cinéma ont-ils la capacité de faire de la pédagogie pour nous permettre d’apprécier des plats un peu plus relevés? »
      La santé d’un cinéma se mesure aussi par la santé de sa critique. Si notre cinéma est en crise, ce n’est pas que la faute de nos cinéastes, producteurs ou autres institutions. Quant à moi, notre cinéma est à la mesure du discours que l’on porte sur lui, ce qui était, au fond, le sujet de mon « coup de gueule » (Hot Dog, je m’en fous).

  2. Pierre Lachaine
    16 août 2013
    Reply

    Bien content de vous savoir de retour (en français). Et dans une belle forme en plus…

    Vous dites, M. Lavallée, que les films sont sélectionnés d’après leurs scénarios. Or, dans le cas de Hot Dog, j’ai bien peur qu’ils ne soient même pas allés aussi loin. Je ne peux pas croire que ce scénario pouvait être ne serait-ce qu’acceptable (ne parlons même pas d’émotion ou de quelque grandeur que ce soit). Car un scénario, bien que ce ne soit pas exactement du cinéma, c’est quand même un peu du cinéma, ou l’embryon de ce qu’il pourrait être. On peut au moins se projeter dans un scénario, visualiser et évaluer grossièrement l’affaire… Les acteurs le font très bien en général. On ne peut manquer de flair à ce point.

    Non, j’ai plutôt l’impression que nos amis les fonctionnaires ont simplement décidé d’approuver la patente d’après un pitch de vente, de ceux qui réussissent à faire passer une médiocre comédie un peu burlesque avec de l’action pour une version bien de chez-nous d’un film des frères Coen (histoire d’avoir l’air cool), genre Burn After Reading. Comme Lavoie doit être un magistral bullshitteux, on s’est dit tout de suite que c’était une maudite bonne idée, comme si le cinéma des Coen n’était lui-même qu’une bonne idée et que le cinéma ce n’était peut-être que ça, au fond, une bonne idée. Si en plus on pouvait y inclure Rémy Girard, tout allait rouler comme sur des roulettes dans le meilleur des mondes. Donc, une idée et un casting, ça ne me semble pas plus compliqué que ça.

    Et le cinéma là-dedans? Comme le cinéma, c’est pour les artistes, n’en parlons même pas. Car ici, on ne veut pas se poser de questions en dehors du budget et du public visé (que l’on imagine complètement retardé). La mise en scène, la structure, le rythme, le propos, le style, tout ça, on s’en fout un peu car le public, de son côté, s’en fout pas mal (à ce qu’on dit). Tout ce qu’on suppose que veut voir le public c’est des visages connus, entendre une couple de bonne blagues, vibrer avec un peu d’action, bref, tout ce qui le sort de sa petite vie plate (tsé, la famille, la job, le trafic…) et ce, sans trop perdre ses repères télévisuels. Dire qu’il y a du mépris là-dedans est un euphémisme. Le mépris suinte de partout dans ce type d’entreprise; mépris envers le public, le cinéma, la vie même.

    Et puis, en porte-à-faux à tout ce merdier, le désistement de la critique, incapable d’expliquer vraiment en quoi ce film n’est tout simplement pas regardable. J’ai parfois l’impression qu’un bon pan de la critique croit qu’il ne faut pas parler de mise en scène lorsqu’on s’adresse à ce qui s’appelle le grand public. Que ça va le rebuter, le faire fuir et pire, qu’il ne comprendra pas. Que la mise en scène c’est juste bon pour les revues spécialisées, le 24 images, les Cahiers. Or, je crois qu’au contraire, si on veut qu’un jour il y ait une compréhension collective du cinéma, les critiques doivent absolument parler de mise en scène. C’est, il me semble, justement par ce biais qu’on s’intéresse au cinéma, qu’on le comprend et qu’on l’aime. Comme vous, mon amour du cinéma n’a rien à faire des catégorisations et je crois que c’est le cas pour quiconque s’intéresse sincèrement au cinéma. Personnellement, je m’en fous pas mal que Die Hard, par exemple, soit du cinéma populaire ou commercial : c’est bon et intelligent, that’s it. Mais ici, comme vous dites, on veut remplir des cases, équilibrer l’offre, séparer le public : d’un côté, l’art pour les élites (cinéphiles, critiques et universitaires : en gros les gens plates qui n’ont pas d’humour) et de l’autre, les divertissements bas-de-gamme pour le vrai monde (ceux qui aiment ça rire mais qui n’ont pas de goût). Chacun son camp, son petit coin de tourbe à brouter.

    Enfin… Sans vouloir m’éterniser (déjà que…), vous aurez compris que, moi aussi, ça m’emmerde pas mal toutes ces petites catégories.

    Allez, suffit avec tout ça. Votre nouveau texte sur le CGI, encore tout chaud, m’attend de l’autre côté…

    • 16 août 2013
      Reply

      Eh ben, je n’ai rien à rajouter à cela!

      Ou si, peut-être, en fait, mais bientôt, bientôt…

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