Badiou, éthique, et quelques considérations d’actualité

« Un premier soupçon nous gagne quand nous considérons que les apôtres affichés de l’éthique et du « droit à la différence » sont visiblement horrifiés par toute différence un peu soutenue. Car pour eux, les coutumes africaines sont barbares, les islamistes affreux, les Chinois totalitaires, et ainsi de suite. En vérité, ce fameux « autre » n’est présentable que s’il est un bon autre, c’est-à-dire quoi, sinon le même que nous? Respect des différences, bien sûr! Mais sous réserve que le différent soit démocrate-parlementaire, partisan de l’économie de marché, support de la liberté d’opinion, féministe, écologiste… Ce qui se dira aussi : je respecte les différences, pour autant bien sûr que ce qui diffère respecte exactement comme moi lesdites différences. De même qu’ « il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté », de même il n’y a pas de respect pour celui dont la différence consiste précisément à ne pas respecter les différences. Il n’y a qu’à voir la hargne obsessionnelle des partisans de l’éthique à l’endroit de tout ce qui ressemble à un musulman « intégriste ».

Le problème est que le « respect des différences », l’éthique des droits de l’homme semblent bien définir une identité! Et que dès lors, respecter les différences ne s’applique qu’autant qu’elles sont raisonnablement homogènes à cette identité (laquelle n’est après tout que celle d’un « Occident » riche, mais visiblement crépusculaire). Même les immigrés de ce pays ne sont, aux yeux du partisan de l’éthique, convenablement différents que s’ils sont « intégrés », s’ils veulent l’intégration (ce qui, à y regarder de près, semble vouloir dire : s’ils désirent supprimer leur différence). Il se pourrait bien que, détachée de la prédication religieuse qui lui conférait au moins l’ampleur d’une identité « révélée », l’idéologie éthique ne soit que le dernier mot du civilisé conquérant : « Deviens comme moi, et je respecterai ta différence. »

Alain Badiou, L’éthique

Et vlan dans l’estie d’charte des valeurs!

(Pour le contexte : ce que Badiou nomme ici « l’éthique des droits de l’homme » ou les « partisans de l’éthique », c’est quelque chose comme une éthique contemporaine bienpensante, qui se veut humanitaire, et qui prendrait sa source chez Lévinas, mais en retirant « la prédication religieuse » propre à ce philosophe (parce que l’on sait bien aujourd’hui qu’on ne peut pas être humaniste et croyant). Je ne connais Lévinas que de nom, alors je ne sais pas si en retirer la dimension religieuse, comme dit Badiou, en fait de la « bouillie pour les chats ». Toujours est-il qu’il est facile de reconnaître dans les mots ci haut ce qui est implicite dans les propos quotidiennement ressassés depuis quelque temps sur nos tribunes : une xénophobie qui tente de se faire passer pour une idéologie humaniste, parfois féministe (dans le cas du voile bien sûr) qui vient au secours du pauvre Autre trop con pour penser par lui-même (je sais ce qui est mieux pour toi, ôte ton voile symbole d’oppression!), en lui retirant le choix qu’on prétend lui proposer (tu n’as pas le choix de retirer tes symboles religieux, mais tu as le choix de ne pas travailler pour nous).

Je n’ai pas l’habitude de sortir de la planète cinéma, mais comme l’éthique est l’un de mes dadas, je risque quelques phrases, pour expliciter ce qui précède dans mes mots : le voile, pour prendre l’exemple le plus discuté, peut ou non être symbole d’oppression, mais il n’y a qu’une seule personne qui peut le décider, et c’est bien sûr la femme voilée. Tout ce que je peux faire raisonnablement c’est lui opposer ma perspective, c’est-à-dire discuter avec elle. Le choix de porter ou non le voile n’appartient qu’à elle, et à personne d’autre, tout comme la liberté de décider si pour elle le voile est un signe d’oppression ou un témoignage de croyances significatives, essentielles à son identité (et il faut insister sur le elle, singulier; il n’y a rien de tel que « les femmes voilées », il n’y a que celle-ci, celle-là, cette autre ici, etc.) Jamais je ne pourrai prétendre savoir ce qui est « mieux » pour l’Autre (qu’il soit étranger ou voisin de palier, peu importe, tout ce qui n’est pas moi est Autre), ni ce qui l’oppresse, ni ce qui lui apporte bonheur. Comme porter le voile, ou la grande majorité des signes religieux, ne porte pas atteinte à la vie d’autrui, je peine à comprendre sous quel prétexte on peut l’interdire, en quelques circonstances que ce soit.

La laïcité est un faux argument, cela ne concerne que l’institution de l’État, pas les individus qui le compose; séparer l’État des institutions religieuses ne signifie pas séparer les individus de leurs croyances (et franchement, est-ce qu’il y a quelqu’un qui croit vraiment que la laïcité est une position neutre? Quelle concept idéologique, quel qu’il soit, peut être « neutre », ce qui est d’autant plus évident dans le cas présent que nous refusons, sous le couvert de la sacrée Neutralité, à certains individus, bien cernés d’ailleurs dans les discours médiatiques, de s’affirmer?) La laïcité implique avant tout de retirer le crucifix des murs de nos écoles, mais pas du cou de nos enseignant(e)s. Le professeur de mon fils, je veux qu’il ait le droit à une existence pleine et complète, qu’il ait la liberté d’affirmer son identité, ce qui inclut évidemment ses croyances, même si elles sont opposées aux miennes (je n’en ai pas de toute façon, pas religieuses du moins). Tout ce que je veux, au fond, c’est que ce professeur soit un homme, une femme, et surtout pas un non-être anonyme, obligé de se conformer à une identité normative, « correcte », telle qu’elle a été déterminée par l’Occidental Blanc en position de privilège. Pour être clair, il n’y a rien de mal en soi dans cette perspective dominante  (qui de toute façon est la mienne), mais elle n’a pas le droit de s’imposer plus qu’une autre (déjà que l’école, en termes d’ouverture et d’épanouissement de la singularité de tout un chacun, ce n’est pas fort fort, si en plus on supprime le dernier relent d’individualité en homogénéisant les enseignants…)

Et n’oublions pas que malgré ce que l’on répète idiotement un peu partout, la religion est tout sauf une affaire privée : au contraire, la religion n’a de sens que dans la sphère publique puisqu’elle propose des façons d’agir avec l’Autre. C’est un cliché en plus : religion, ciment de la communauté, rassembleuse, etc. D’ailleurs, cette manière de parler de la religion comme « privée » montre très bien le biais de la perspective dominante, dans ce cas-ci une élite athée, du moins peu pratiquante, détachée d’une religion considérée comme arriérée, abêtissante, parce qu’elle proposerait des mœurs incompréhensibles, arbitraires, entendre stupides. Et la charte des valeurs, ce n’est que cela, la perspective de l’Occidental Blanc privilégié, mâle (parce que notre société demeure fondamentalement dominée par le regard masculin), chrétien mais pas pratiquant, qui a le sentiment d’une supériorité morale sur l’Autre, au point qu’Il se donne le droit d’imposer son identité et de la définir comme la seule valable dans SA société, en se justifiant par une Neutralité qui n’est en réalité qu’une expression de sa perspective (il ne faut pas se leurrer : on ne parlerait jamais de laïcité si le seul signe religieux présent dans les institutions publiques était la croix chrétienne). Comment expliquer autrement que le maître mot Tolérance ne s’applique qu’à ceux qui pensent déjà comme Lui, partagent ses valeurs (qu’est-ce que ce mot veut dire de toute façon?), et veut bien participer à une communauté tolérante seulement vis-à-vis du même que soi?

Le tout est d’autant plus désolant qu’il ne s’agit que d’une manœuvre politique opportuniste, se souciant peu des effets d’une telle proposition au-delà du résultat électoral, et qui ne relève même pas d’un désir réel de définir l’identité québécoise. Il en est peut-être mieux ainsi : ce ne sont certes pas des valeurs que j’ai envie de revendiquer comme miennes, tout québécois que je suis.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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