Gravity (2013), Alfonso Cuarón – quelque chose comme une critique

Je voulais parler de Gravity, mais je n’arrive pas à écrire une « vraie » critique, pour une raison qui m’échappe. Il y a pourtant bien des choses à dire sur ce film, que j’ai bien aimé, et qui ne se réduit pas à ce spectacle immersif (terme que je déteste et qui ne veut rien dire), virtuose (ça, c’est indéniable, stupéfiant) que l’on vante un peu partout (quoique je n’ai pas envie de crier au chef d’œuvre, ni même au grand film). Je dirai au moins ceci : enfin, nous retrouvons George Clooney!

Je lui avais déjà consacré un article à Séquences : pour résumer, disons que son image de star se faisait durement malmener dans Up in the Air (Jason Reitman) et the Descendants (Alexander Payne). Sans la famille il n’y a que le vide nous disaient ces films, alors Clooney, ce célibataire, fier séducteur, facétieux, se faisait fustiger pour avoir préféré vivre sa vie en solitaire. Puis, dans the Ides of March, Clooney se mettait en scène pour s’interroger sur ce qu’était devenu son image de star dans ses deux derniers rôles : que reste-t-il de moi si on m’impose une famille afin d’offrir une image plus « respectable »? Dans ces conditions, puis-je continuer à être moi-même dans le paysage hollywoodien? (spoilers ci-bas.)

À cette dernière question, Gravity nous répond « oui », en renversant explicitement le film de Reitman : déjà, les titres invitent la comparaison, dans les deux cas nous avons affaire à un Clooney dans les airs. Chez Reitman, l’avion signifiait le célibat, la vie nomade qui, au début du film, semblait parfaitement convenir au personnage. Mais pour Reitman, un célibataire n’a pas le droit au bonheur, alors Clooney se voyait obligé de remettre en cause son mode de vie par un scénario moralisateur le ramenant les deux pieds sur terre, vers une famille qu’il n’a pas. Quand il n’y a personne qui nous attend au sol, que c’est triste la vie! Chez Cuarón, la famille aussi se trouve sur Terre, il y a cette Mme Kowalski (inventée?), mais cette fois Clooney se sacrifie pour sauver Sandra Bullock, abandonnant ainsi sa famille pour aller mourir en solitaire,  plus up in the air que jamais. Pas de moralisme ici, Clooney retrouve sa juste place parmi les étoiles.

Comme par hasard, sa personnalité carygrantesque, délaissée dans ses films précédents, refait surface à travers son badinage en apparence anodin, égoïste (il ne parle que de lui), qui sert en fait à réconforter sa partenaire de jeu, à apaiser ses angoisses. Bon, c’est un Grant très soft, beaucoup moins dangereux, complexe, mais disons que c’est déjà un pas dans la bonne direction, plus près d’une image vraie de la star. Plus important : Clooney nous sert un petit clin d’œil de connivence, à nous spectateurs, pour nous inviter à participer à la fiction, un truc, cette fois, typiquement grantien (j’en avais parlé dans les Investigations). Quand Clooney et Bullock se retrouvent seuls, il lui dit de continuer à parler même s’ils ont perdu la communication avec Houston : you never know, someone might be listening. Justement, nous spectateurs nous écoutons. Ces paroles résonnent comme un appel à la solidarité, à l’empathie : nous sommes seul, flottant au milieu du vide, nous aimerions tant être entendus, voilà donc ce que tu peux faire pour nous, spectateur, écoute notre détresse.

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C’est une belle main tendue par le film, une invitation à participer directement à l’expérience, à nous impliquer dans la fiction en donnant aux personnages ce dont ils ont cruellement besoin : sentir la présence de l’autre. Cette interprétation renforce aussi la lecture allégorique du film : après la mort de son enfant, Bullock vit dans une bulle (un habit d’astronaute), isolée du monde (dans l’espace), elle a perdu ses repères (en apesanteur) et ce dont elle a besoin plus que tout, c’est d’un contact humain, d’une présence pour l’accompagner. Voilà, il me semble, ce qu’il y a de plus « immersif » dans ce film : prendre compte de la nécessaire distance entre le spectateur et l’œuvre, et tenter de la réduire par un appel à l’empathie (ce qui rejoint ce que j’écrivais cet été sur Gus Van Sant à la fin de mon article sur Milk).Poussons un peu plus loin cette idée : le film ne pense pas à partir de ses personnages (très schématiques), mais à partir de l’image de ses stars (rappelons ces plans, très beaux, dans lesquels Clooney et Bullock brillent au loin, perdus parmi les étoiles). Que font ces stars? Elles flottent dans le vide, enfermées chacunes dans leur habit de cosmonaute, et nous ne voyons que leurs visages, leurs corps étant essentiellement inutiles, enfermés, incapables de s’exprimer. Ce vide, bien sûr, c’est celui des effets spéciaux, du CGI : lors du tournage, les acteurs étaient également suspendus dans le vide, isolés sur leur écran vert. En cette ère numérique, voilà ce à quoi sont réduits les acteurs, des têtes parlantes dans le néant, sans possibilité de réelle communication les uns envers les autres. Tout le film cherche donc à retrouver l’humanité de ces personnages, par les plans-séquences qui les retient ensemble, les lie malgré tout, comme ce cordon ombilical tendu entre Clooney et Bullock, ou par cette manière de toujours revenir vers leurs visages dans les mouvements de caméra les plus complexes, ou encore en perçant une carapace d’astronaute pour aller toucher de près la femme se cachant derrière (autre démonstration d’empathie d’ailleurs, la caméra brave la bulle dans laquelle s’isole la protagoniste pour l’accompagner, à fleur de peau, dans son drame). Plus évident, le mouvement du film va vers la Terre, là où Bullock peut quitter son costume qui l’enferme, poser son pied au sol, retrouver, difficilement, le contrôle de son corps, célébré par une contre-plongée solennelle, et se mouvoir enfin dans un environnement tangible, avec tout son corps retrouvant enfin ses possibilités expressives. C’est l’histoire d’une renaissance, oui, une renaissance de l’acteur (l’actrice surtout ici) en cette ère du CGI. En témoigne ce plan-séquence formidable, le plus émouvant du film, de longues minutes en plan fixe sur l’actrice, dans son cockpit, alors qu’elle passe de l’espoir à un doux moment de folie (la communication radio, presqu’onirique, et puis ces étranges cris de chien), continuant vers le désespoir, la résignation et finalement le retour de l’espoir, une attention aux émotions humaines comme rarement le cinéma hollywoodien nous en offre (ce qui serait impossible sans l’interprétation époustouflante de Bullock).

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C’est ce qu’il y a de plus beau dans ce film, cette recherche de l’humain, ce cinéma empathique qui accompagne les personnages et demande au spectateur d’en faire autant, ce que Cuarón accomplit autant par son travail sur la star (redonnons à Clooney son image pour qu’il puisse à nouveau être lui-même; montrons comment le personnage-type de Bullock est plus complexe et porteur qu’on ne le croit) que sur les effets spéciaux (c’est bien beau, la technique, mais il faut savoir comment conserver les traces de l’homme derrière). Et bien sûr, il y a la lecture plus « officielle », plus près des thématiques usuelles de l’auteur Cuarón : comment passer au travers de la tragédie, comment accepter la mort pour continuer à vivre, la relation à l’enfance, etc. Ensuite, qu’il y ait quelques dialogues explicatifs, un symbolisme grossier, des personnages trop lisses, un deus ex machina maladroit (quoique peut-être faut-il le lire en lien avec le Solaris de Soderbergh, puisque cette fois c’est Clooney le fantôme), une musique affreusement pompeuse par moment, ou encore que le film n’a pas les ambitions, encore moins la portée, de 2001, on s’en fout un peu, beaucoup, pas mal. Bon, finalement ça ressemble pas mal à une critique.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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