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Notes sur… Introduction

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Notes sur… Introduction Publié le 28 octobre 20132 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Si j’avais à définir mon approche du cinéma (ou de l’art en général), je dirais que je m’intéresse avant tout à sa dimension humaine. J’aime la politique des auteurs parce que j’aime penser qu’il y a un individu, une singularité derrière chaque œuvre d’art digne de ce nom; quand je me penche sur la question du numérique, sur mon blogue anglophone, c’est pour chercher ce qu’il reste de l’homme dans ces nouvelles images, et ce qu’elles impliquent dans notre rapport à l’Autre; si je veux parler de l’acteur, un thème que je pense développer prochainement, c’est au même titre que pour les auteurs, c’est-à-dire que je m’intéresse aux acteurs qui parlent d’eux-mêmes à travers leurs rôles, qui nous communiquent à travers leurs corps mis en scène une certaine vision de l’homme et de sa relation au monde.

Parler d’auteur, d’artiste, peu importe le domaine, c’est pour moi refuser d’aborder une œuvre sous un angle purement fonctionnel. C’est dire que l’art n’est pas un exercice de communication, qu’une œuvre ne sert pas qu’à transmettre un message, une idée, une émotion, ou même plusieurs, peu importe que ceux-ci soient simples, complexes, ambigus, limpides, etc. Une œuvre n’est pas une machine à produire du sens, des émotions ou quoique ce soit. Bien sûr, j’éprouve des émotions au contact de l’œuvre, je pense à ses côtés : mes sentiments et impressions ne sont pas triviaux, au contraire, mais je n’évalue pas la « réussite » d’une œuvre à partir des émotions ressenties par rapport à celles que je pense qu’elle veut me faire vivre, et il en va de même pour les idées. En fait, en aucun cas on ne peut dire d’une œuvre qu’elle est « réussie », c’est-à-dire qu’une œuvre n’accomplit pas un quelconque objectif, intrinsèque ou imposé de l’extérieur (c’est un bon suspense; ça m’a bien fait pleurer; quelle belle morale); une œuvre est, tout simplement.

Contrairement à un objet, qui vient toujours avec son guide d’utilisation, implicite ou explicite, l’œuvre s’impose à nous, elle ne fait rien d’autre que nous mettre en face de son existence. « Je coupe » dit le couteau; « je suis » dit l’œuvre d’art. Parler d’auteur, c’est donc se demander ce que ça veut dire être une œuvre d’Hawks ou d’Hitchcock par exemple. Il n’y a rien à quantifier, à mesurer, à jauger, à évaluer; le spectateur ne peut au fond que regarder, éprouver, penser… aimer. Et lorsque ce spectateur se fait critique, il doit mettre en mots cette expérience singulière, cette rencontre intime avec un autre être, cet amour. Et comme devant un être humain, ma seule posture possible devant l’œuvre est celle de la curiosité, de l’empathie, de l’humilité : jamais je ne posséderai l’œuvre, toujours elle m’échappera, je ne peux que chercher à en tracer les contours, à en esquisser la silhouette d’une main hésitante. Je ne peux que questionner, enquêter, mais jamais fixer, déterminer : puisque je ne peux approcher l’œuvre, cet Autre, qu’à partir de ma propre expérience, nécessairement limitée, partielle, ou peut-être plus partiale, figer l’œuvre dans une forme précise équivaut à m’en emparer, me l’approprier, c’est-à-dire en faire un objet, que je peux saisir, observer, mettre dans ma poche et brandir fièrement au premier venu. « Regarde ce que j’ai trouvé, que c’est beau! » Ce qu’il faut partager, ce n’est pas l’œuvre morte, devenue objet, mais nos impressions, dans tout ce qu’elles ont de fragiles, d’intimes. Un critique n’a donc rien d’un juge: il tient plutôt de l’enquêteur, du penseur. Un critique ne se pose pas la question de la fonction mais de l’être; il ne possède jamais rien, ni un quelconque savoir, ni une autorité sur une œuvre qu’il saurait juger mieux que d’autre.

Pensons à l’œuvre d’art comme à ma meilleure amie, mon amante : je ne peux pas dire d’elles qu’elles sont réussies, ni qu’elles servent à me faire ressentir quelque chose. De même, l’œuvre n’a pas de fonction, elle n’est pas usinée comme un objet destiné à être consommé de manière prédéterminée : elle ne se consomme pas, d’aucune façon, même lorsqu’elle cherche à produire des effets précis. Son être dépasse largement ces effets ponctuels, qu’ils soient volontaires ou non. Par exemple, il me semble évident que Clint Eastwood voulait faire pleurer ses spectateurs à la fin de Bridges of Madison County, et on pourrait dire du film sur ce point qu’il est « efficace », « fonctionnel », du moins pour moi (et bien d’autres). Mais le film ne s’arrête pas là, ce n’est pas un chef d’œuvre parce qu’il m’a fait pleurer, comme je suppose que tel était son intention. Le film est un chef d’œuvre pour ce qu’il est, pour ce qu’il révèle d’Eastwood et de sa vision du monde. D’ailleurs, ce qui me fait tant pleurer dans la scène sous la pluie, à la fin, ce n’est pas uniquement cet amour impossible entre deux personnages auxquels je me suis attaché, mais surtout ce qu’Eastwood nous dit de lui et de son art par une telle scène. Ce qui me fait pleurer, donc, c’est Eastwood lui-même, ou du moins son œuvre; c’est l’œuvre d’Eastwood en tant qu’elle existe.

Bien sûr, tous les films ne sont pas de l’art, certains ne sont que fonctionnels, la plupart ne le sont même pas. Mais le cinéma peut être de l’art, alors c’est avec ce regard qu’il faut l’approcher, en espérant que chaque film nous renvoie notre amour, et confirme le bien-fondé de notre cinéphilie. Il n’y a parfois qu’une scène, un moment, une luciole qui tremblote faiblement, par miracle dirait-on, qui s’évanouit aussitôt, nous fait douter de ce que l’on a vu… Il n’y a rien de plus précieux que ces apparitions, qu’elles s’étendent sur tout un film (rarement, voire jamais) ou sur quelques secondes, et toute la tâche de la critique est de savoir y rester fidèle, d’en restituer l’impression en mots, non pas pour l’épingler sur son tableau de chasse (une fois morte, la luciole ne brille plus nous rappelle Georges Didi-Huberman dans L’image brûle), mais plutôt pour narrer de mémoire les circonstances de cette apparition, en traduire le choc au lecteur, pour que celui-ci puisse à son tour tenter de l’apercevoir, et y puiser ses propres impressions, aussi fugaces que profondes.

Lire une critique fonctionnelle, positive ou non, d’une œuvre qui nous est chère est désespérant, d’où le désir de pourfendre, de répliquer violemment : comment peut-on avilir l’être qui nous est cher en le réduisant à ce simple objet plaisant, banal, facilement consommable? Et ce critique, si fier de brandir sa luciole, de quel droit l’a-t-il éteinte, pourquoi a-t-il tué ce qu’il y a de plus vivant au cinéma? En fait toute critique fonctionnelle est désespérante, car elle implique que tout le cinéma n’est au fond qu’une industrie, incapable de s’élever au-dessus de la pure fonction des objets qu’elle produit à la chaine. Or, n’est-ce pas pourquoi le cinéma a été si important pour le vingtième siècle : il nous a montré qu’il est possible de s’exprimer au travers de la masse anonyme, d’être soi-même au sein d’une chaine de production (pour l’auteur hollywoodien surtout), que l’art n’appartient pas à l’élite mais à tout un chacun, que l’œuvre d’art peut émerger des situations les plus quotidiennes, crasses, commerciales… Difficile de ne pas voir qu’il s’agit là des questionnements esthétiques qui ont parcouru tous le siècle dernier, de ne pas voir la place centrale que le cinéma occupe dans ceux-ci.  En regardant le cinéma comme « fonctionnel », on ramène le film à sa chaine de production, et on nie tout son apport profond à notre vision de l’art, et conséquemment à notre relation au monde…

***

Voilà l’idée de ses Notes sur… : des réflexions, des notes sur des sujets divers à partir de cette conception de l’art, introduite ici, et que je veux définir, affiner au travers de cette série qui n’en est pas vraiment une tant au fond elle est vague (pourquoi se priver de la liberté du blogue personnel?) Je pense à des Notes sur l’art, des Notes sur la critique, des Notes sur l’auteur, des Notes sur l’acteur… tout cela se recoupe, les divisions sont quelque peu arbitraires, elles indiquent un gros plan qu’il faut positionner dans l’ensemble. Plutôt qu’un texte fleuve, je pense privilégier cette approche fragmentaire, une constellation de Notes diverses, écrites à rythme irrégulier, formant une figure générale indéfinie, toujours en mouvement, qui se faufilera entre mes habituelles critiques, citations, rétrospectives ou qu’importe ce que j’ai envie d’écrire, le tout se faisant au hasard de l’inspiration, des lectures et des visionnements.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 comments

  1. M. Lavallée,
    Il est fascinant de vous lire, de suivre surtout l’évolution de votre pensée depuis le blogue de Séquences. Vous construisez une oeuvre originale. Par vos propos, bien sûr, mais aussi par la manière. Vous avez le courage d’assumer votre indépendance. Votre démarche démontre le plein potentiel du web comme outil de communication d’une pensée libre. J’Imagine les sacrifices et les efforts demandés. Votre collègue Privet a mis son projet web en veilleuse pour des motifs financiers. C’est dommage, car il m’ouvrait les yeux lui-aussi. Merci de nous offrir vos textes.

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