Publié dans Critiques

Vic + Flo ont vu un ours (2013), Denis Côté

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Vic + Flo ont vu un ours (2013), Denis Côté Publié le 6 octobre 2013Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Je pensais avoir bien des choses à écrire sur ce film, puis j’ai lu la critique d’Alexandre Fontaine Rousseau pour Panorama-Cinéma (le meilleur critique d’ici, dixit moi), et au fond je n’ai rien à rajouter.

Ou plutôt, si, tiens, prenons à revers son interprétation puisque son analyse de la méthode Denis Côté correspond assez bien à la mienne, mais étrangement, à partir des mêmes paramètres, mon enthousiasme est beaucoup moindre (sans être nul); peut-être que lui a vu cet ours qui m’échappe, du moins son ombre, son idée?

On connaît bien le malin plaisir que prend Côté à démonter ses propres films, à déjouer son spectateur en lançant des trisomiques dans une cour à scrap ou en introduisant un documentaire au bout de la route des États Nordiques, alors que l’on croyait être de plain-pied dans la fiction. Les dernières dix minutes de Vic + Flo ont vu ours, en ce sens, n’ont rien d’étonnant, une fois de plus Côté « sabote » son film (pour reprendre ses expressions habituelles). En fait, les quatre-vingt minutes précédentes le sont beaucoup plus, étonnantes : un drame humain! de facture classique de surcroît, s’intéressant avant tout aux personnages et au récit plutôt qu’à la forme cinématographique! Voilà du nouveau chez Côté, quelque chose comme (mais pas tout à fait) une représentation franche de l’humain, un cinéma « sensible ». Notons d’ailleurs au passage l’ironie : nos bons critiques, pardon, journalistes, s’exclament un peu partout que voilà enfin le vrai Denis Côté qui se révèle dans ce film, qui atteint la « maturité », voilà donc que l’on célèbre ainsi l’œuvre la plus sage et au final, disons-le, conventionnelle d’un auteur que l’on décrit encore et pourtant comme un irréductible rebelle, marginal. Bref, on l’aime mieux quand il ne l’est pas trop, notre rebelle; dix minutes en fin de parcours, c’est parfait comme cela, pas besoin de plus de mutinerie.

Pour ma part, ces dix minutes de rupture ressemblent moins à un auto-sabotage astucieux (ahah!) qu’à une paresse de scénariste qui ne sait plus comment terminer son film (wtf?) En fait, si ce n’était pas un film de Denis Côté, je me dirais : mais pourquoi donc? Puisque c’en est un, on peut recadrer cette finale dans un corpus et se dire : ah, oui, c’est ça qu’il veut faire. La démarche gagne en cohérence, pas nécessairement en pertinence; autrement dit, auteur ou pas, pourquoi donc? Car dans ses films précédents, les ruptures de ton se justifiaient, comme j’en avais parlé à Séquences. Ici aussi, il faut dire, ce n’est pas tout à fait gratuit, en fait la rupture signifie encore une fois la mort, en reproduit le choc, l’imprévisibilité, la gratuité, par un ébranlement formel plutôt qu’émotionnel. Et comme le note Fontaine Rousseau,  Côté offre à ses personnages « cette impossible rédemption à laquelle ils aspirent », la chance, pour le dire ainsi, de pouvoir mourir côte à côte (et pour être certain qu’on l’a bien compris, Vic le répète deux fois en cinq minutes – Côté n’est pas toujours des plus subtils). Mais qu’offre de plus ce changement de ton subit dans ce cas-ci? Pourquoi offrir une telle rédemption « formelle », qui n’en est pas vraiment une parce qu’en fait Côté détourne notre attention des personnages et nous demande de regarder le contenant, laissant Vic + Flo qui y étaient contenues mourir plus seules que jamais, délaissées jusque par leur cinéaste qui les a fait naître à l’écran?

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Avant qu’on ne méprenne mes paroles : je ne dis pas qu’on n’a pas le droit, en aucun cas, de jeter des personnages aux poubelles; ce geste tyrannique, dans l’absolu, m’importe peu. Mon reproche, plutôt, s’articulerait ainsi : si le film opère un recadrage en détournant notre regard des personnages pour l’amener vers la forme qui les enrobe, il faudrait bien que celle-ci soit le moindrement éloquente. Or, dans le cas présent, une fois les personnages évacués, que nous reste-t-il à regarder? Elle n’a rien de mauvais en soi, cette mise en scène; en fait, elle s’acquittait bien de sa tâche jusqu’à ce pivot, c’est-à-dire qu’elle observait les personnages (mais jamais un pas de plus vers eux), par qui le propos de Côté ressortait. Elle était transparente, elle ne nous disait rien. Mais alors, que reste-t-il de celle-ci si on évacue ces personnages qui la justifiaient?

Ben, c’est ça.

Quel drôle de film tout de même : d’un point de vue, voilà du nouveau, bienvenu, dans le cinéma de Côté. Ses thèmes habituels y sont toujours, personnifiés cette fois par Vic : en prison pour la majeure partie de sa vie, elle retrouve la liberté pour s’enfermer ailleurs, dans un bois, isolée, à la frange entre la marginalité et la société. Mais Flo vient contrebalancer cette posture narcissique et introduit dans le cinéma de Côté un désir sincère de vivre avec l’autre. Car si dans Curling par exemple Moustache s’extirpait un brin de sa solitude, ce n’était jamais par un acte de volonté qui lui appartenait, et uniquement par un scénario qui le poussait au gré d’événements dû au hasard vers une finale prédéterminée par un cinéaste Tout-Puissant (comme dit Fontaine Rousseau, le cinéma de Côté est la plus cruelle des prisons, même quand il mène vers une ouverture). Donc, Flo vient bouleverser l’esthétique de Côté en tentant de ramener Vic (c’est-à-dire le cinéma de Côté) vers la ville, la société. Voilà, il me semble, comment Côté s’est « mis en danger » dans ce film, pour reprendre encore une fois ses mots de prédilection, par un personnage, certes classique du point de vue de l’histoire du cinéma disons, mais qui ne l’est point sous la perspective de son propre cinéma. Flo apparait comme un acte de rébellion contre les œuvres précédentes du cinéaste, remet en question la démarche de son auteur; aux animaux empaillés elle substitue son humanité.

Et c’est exactement ce que Côté ne permet pas : craignant que Flo ne soit trop convaincante et n’emporte avec elle notre adhésion, il cloue littéralement ses personnages au sol pour reprendre le contrôle, et se replie ainsi sur son cinéma, celui qu’il a pratiqué jusqu’à maintenant, pour en évacuer la menace. Ce qu’il met à mort ainsi, c’est justement l’élément rebelle, la nouveauté, ce qu’il y avait de vivant, dans un acte foncièrement conservateur, réactionnaire, du point de vue de son cinéma. Évidemment, cela ne peut que décevoir, comme si le cinéaste refusait de renouveler son œuvre, de vraiment l’ancrer dans la vie (la forme, je veux bien, mais encore), comme s’il n’avait que faire d’un point de vue adverse, dérangeant. Au fond, il participe par ce geste esthétique au solipsisme de ses personnages, il partage la paranoïa de Moustache qui a peur de sortir de chez lui et ne pense qu’à protéger sa maison. Personne ne peut s’échapper du cinéma de Côté, pas même son principal architecte.

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En somme, Vic + Flo ont vu un ours est doublement « classique » ou doublement « rebelle »; tout dépend de l’angle privilégié. Après la réflexion sur le regard de Bestiaire (son meilleur film à ce jour), cette ambivalence peut sembler cohérente, mais encore faudrait-il qu’elle soit pensée de quelque façon par le film; le regard, ici, on n’en parle pas. Le dérapage, ou le sabotage sont des opérations délicates, demandant précision : il est très facile de changer de ton brusquement, de casser un film en deux, mais encore faut-il que la rupture signifie, nous force à penser autrement. Sinon, on ne fait qu’annihiler ce qui précède, et ça devient rapidement du grand n’importe quoi.

(Et pour conclure entre parenthèse : cette interprétation se fonde largement sur la fin du film. Pour parler de ce qui précède, disons que j’ai quand même apprécié… dans une certaine mesure : je ne trouve pas ce film si sensible, d’abord parce que l’interprétation est pour le moins inégale, et ensuite parce qu’il est déjà apparent, bien avant la finale, que Côté ne s’intéresse pas tant que ça aux personnages. Il se tient à distance, on aime bien ça nous les critiques la distance, mais ici il s’agit moins de respect que d’une position d’observateur curieux, qui se décide à intervenir quand la situation l’embête trop. Bref, c’était sympa, mais rien de particulièrement « mature ». C’est juste plus facile à saisir que ses films précédents.)

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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