12 Years a Slave; une leçon sur le regard en 24 points

Regard comme dans: regard d’un cinéaste sur ses personnages, regard de la critique sur un film, regard d’un homme sur un autre…

Votre regard pourra s’intégrer à la réflexion en cliquant ci-dessous.

1. Pour débuter, rien de mieux que quelques citations pour se convaincre (à nouveau) de l’inanité de la critique cinoche québécoise :

« Le réalisateur de Hunger et de Shame, deux films marquants, plonge plutôt le spectateur dans une expérience immersive. Et c’est très douloureux. » (Marc-André Lussier, La Presse)

« Par sa force de frappe, sa qualité d’interprétation, la maîtrise d’une mise en scène qui ne se met jamais en avant mais suit les étapes de la plongée d’un homme dans l’humiliation, le film est une œuvre essentielle. Il ressuscite une page très noire de l’histoire américaine, sans épargner au spectateur l’atroce violence, jamais gratuite ; œuvre miroir aux tyrannies de tout acabit. » (Odile Tremblay, Le Devoir)

« Certaines scènes sont intolérables en raison de leur réalisme. Quand McQueen place longuement sa caméra fixe à la hauteur du visage de Northup, alors qu’il est au sol à subir l’épreuve du fouet, ou qu’il le montre pendu à un arbre par les poignets, le spectateur est saisi d’horreur. Mais ce sont des choix justifiés et justifiables. » (Éric Moreault, La Presse itou – notons que j’aime bien ici le mot intolérable, pour des raisons qui semblent échapper à l’auteur)

« 12 Years a Slave est un film puissant qui évoque des émotions fortes. Qui tire cette puissance de ses comédiens et de son contexte historique fort et évocateur, et qui est maintenu en une unité homogène crédible par un réalisateur en plein contrôle. » (Karl Filion, Cinoche.com)

« Car si sa mise en scène paraît calme, presque bucolique par moments, profitant de la quiétude et de l’immensité des champs de coton, de la beauté indolente des paysages sudistes, chaque plan, chaque seconde, chaque ellipse lourde de sens est un pas de plus vers la noirceur absolue, provoquant une sensation d’étouffement aussi progressive que troublante. Gorge nouée, cœur serré, tripes remuées : encore une fois, le cinéma de Steve McQueen est plus que sensoriel : physique, concret, palpable. » (Helen Faradji, 24 Images)

Ok, je suis bête pour ce dernier, j’ai isolé un argument bien pauvre pour le relier aux citations précédentes, mais il y a d’autres points dans l’article de Faradji, avec lesquels je suis en désaccord (on aura compris), mais qui méritent au moins d’être débattus. Comme :

« 12 Years A Slave est en ce sens un film bouleversant. Non parce qu’il met en scène l’horreur de l’esclavage – ce qu’il fait évidemment – mais parce qu’il ne cesse de questionner le fonctionnement même des différents mécanismes d’asservissement, tenant de comprendre, sans faux-semblant, ce terrible processus conduisant un homme à s’annihiler soi-même. »

2. Résumé du Projet de Steve McQueen (en autant que je puisse deviner ses intentions) : Solomon Northup (interprété par Chiwetel Ejiofor) représente les Noirs et leur souffrance. Solomon est au début un free man, comme les Noirs sont par nature des hommes libres; il est kidnappé, on lui usurpe son identité, il fait acte de résistance, il cherche à continuer d’exister malgré tout (« vivre plutôt que survivre »), à rester un homme. Belle leçon d’espoir, de survivance. Les Noirs ont été marqués à jamais par l’esclavage, mais ils ont réussi à préserver leur humanité, à prouver qu’ils n’ont jamais cessé d’être des hommes, même une fois privés de liberté, réduits dans le regard des Blancs à une marchandise.
2a. Aussi, puisque c’est un film de Steve McQueen, on ne peut manquer de parler des corps : comme dans Hunger et Shame le corps exposé sert à protester contre un système, un pouvoir, une société, mais il y a ici un renversement notable. Alors que dans les films précédents Michael Fassbender s’exhibait volontairement pour crier son existence, ici les corps sont meurtris contre leur volonté afin d’anéantir leur identité (pour être clair : ceci n’est qu’un constat, pas un jugement).
2b. En fait, la critique d’Helen Faradji au 24 Images est une parfaite description du Projet de Steve McQueen. Le problème, c’est qu’elle n’arrive pas du tout à argumenter adéquatement que ce Projet se retrouve bien dans les images du film.

3. Ces cher(es) critiques québécois(es)… : pourquoi aucun article (pas même celui du 24 Images) ne parle de la représentation des Noirs, de la représentation des Blancs, des différents regards que les uns portent sur les autres, pourquoi il n’y a pas un mot sur l’altérité… pas nécessairement le mot « altérité » lui-même, une quelconque périphrase suffirait pour témoigner qu’on a reconnu l’importance d’un tel concept pour un film qui porte sur, rappelons-le parce que c’est n’est apparemment pas si évident, l’esclavage des Noirs par les Blancs. Car aucune des critiques citées plus haut, excepté le 24 Images (et encore), n’affichent un semblant de conscience de la réalité de l’esclavage, qui n’est rien d’autre dans ces textes qu’un mot dans une phrase. Ce n’est pas compliqué à prouver : le film de McQueen est encensé selon les mêmes critères que Gravity, comme une expérience forte en émotions, « maîtrisée » dans la mise en scène (traduction : la lumière est belle et les plans sont longs, ce qui, accordons-le, est vrai), capable de nous « immerger » dans une « réalité ». Le contenu du film importe peu, ni le sujet de la représentation, encore moins la manière de représenter, seule prime l’émotion découlant d’une technique virtuose.

4. En d’autres mots, ou pour résumer l’argument principal qui ressort des citations ci-haut : « 12 Years a Slave est un film efficace, qui pogne aux trippes ». Regard fonctionnel (retournez deux articles en arrière si vous avez besoin de vous rappeler ce que j’entends par là) : le film est bon car il nous fait ressentir les sentiments jugés « convenables » (pour qui? pourquoi?) dans le cas d’une représentation d’un tel événement. Le film fonctionne, il réussit son but de nous faire sentir mal devant une horreur, comme il convient. Pas de sentimentalisme! Que du vrai. Et que c’est puissant quand je me sens révulsé devant ce que je sais déjà être révulsant.

5. Liste de questions que tout spectateur responsable devrait se poser devant toute représentation d’un traumatisme historique, réel (vous pouvez les mémoriser, les occasions pour les ressortir ne manquent pas) : quelle(s) vertu(s) peut-on attribuer à une telle reconstitution d’une réalité barbare? Pourquoi plonger un individu comme Chiwetel Ejiofor, même s’il en a fait le choix, dans un traumatisme qui stigmatise encore largement sa race (je dis Ejiofor, mais bien sûr je pense à tous les acteurs Noirs du film)? Pourquoi humilier à nouveau ces hommes à l’écran alors même que l’on s’indigne de cette humiliation? Pourquoi répéter des gestes que l’on condamne, même si c’est dans le cadre d’une fiction? Quelle est la différence entre la violence ici présente et celle d’un quelconque torture porn? Pourquoi celle de 12 Years a Slave serait plus déplaisante, ou déplaisante d’une manière qui serait convenable? Si un raciste débarque dans une projection de 12 Years a Slave, ne jouira-t-il pas de voir ces niggers battus, insultés, pendus, violés, fouettés? Est-ce qu’il y a quelque chose dans la représentation de cette violence qui pourrait lui montrer qu’elle est condamnable ou est-ce seulement ma propre sensibilité à toute violence faite à autrui qui s’indigne du contenu de ces images?
5a. Si vous me trouvez moralisateur, ou si vous pensez que je m’en vais vous sortir à nouveau Rivette et l’abjection, je vous réponds : a) on ne fait pas de morale avec des questions b) le fond de mon reproche ici n’a rien à voir avec l’abjection de Rivette, comme on verra. Pour l’instant, je dis seulement que ces questions méritent d’être posées, comme devant toute œuvre de ce genre, et que dans le présent consensus écervelé personne ne les pose.

6. Pourquoi Je N’ai Pas Aimé Le Film : en un titre, Schindler’s List.

7. Euh, sérieusement, M. Lavallée, Pourquoi N’avez-Vous Pas Aimé Le Film? En vertu de ce que je nomme dès aujourd’hui le syndrome Schindler’s List : un film qui se concentre tellement sur la destinée d’un seul survivant qu’il crisse aux poubelles toutes les autres victimes, les reléguant au hors-champ de l’indifférence. Quoique dans le cas de 12 Years a Slave, le problème est plus complexe que chez Spielberg, se présente de manière plus subtile, perverse, par une représentation trop restreinte (pour ne pas dire fausse, inexistante) de l’altérité.

8. Selon ma description du Projet de Steve McQueen, Northup représenterait la communauté Noire, ou au minimum nous aiderait à comprendre la souffrance de toute une race. Ça, c’est l’intention (du moins j’espère). Mais le film montre tout autre chose : Northup est complètement fermé à l’Autre, pas seulement aux Blancs (ce qui est bien compréhensible), mais plus fondamentalement aux Noirs. Déjà, le fait de prendre comme personnage principal un Noir libre, privilégié, crée un certain malaise, car le film donne l’impression que l’injustice ne concerne pas l’entièreté de la communauté Noire, mais plus précisément ce Noir-ci puisque les circonstances de son esclavage sont singulières (après tout, la grande majorité des esclaves n’étaient pas des artistes de Saratoga). De plus, ce Northup, notre porte d’entrée vers l’esclavage, pour le dire ainsi, ne s’intéresse pas du tout aux particularités des autres esclaves, à comment les Noirs qui l’entourent vivent leur condition d’esclave. Tout cela ne serait pas si important si McQueen pouvait, lui, embrasser avec sa caméra les personnages Noirs secondaires et leur offrir cette attention que Northup leur refuse; or, ce n’est pas le cas (nous verrons pourquoi).

9. Comment se manifeste l’égocentrisme de Northup? Cela est le plus évident dans sa relation à Patsey (Lupita Nyong’o), la jeune esclave prisée par Epps (Michael Fassbender), violée, battue et humiliée à plusieurs reprises. Par exemple quand Patsey demande à Northup de l’aider à se suicider : pas un instant il ne prend la peine d’essayer de comprendre pourquoi elle lui demande une telle assistance désespérée, il rejette aussitôt sa requête avec des paroles terribles : « Why do you want to send ME to damnation? » En d’autres mots, Northup refuse de la tuer car il ne veut pas, lui, aller en Enfer. Ne me méprenez pas : je ne dis pas que Northup aurait dû la tuer, qu’il a eu tort, en fait je ne pense pas qu’une option ici est « meilleure » que l’autre… Non, ce qui est terrible ici ce n’est pas le choix de Northup, mais le fait qu’il n’essaie même pas de comprendre son point de vue à elle (par exemple : pourquoi une jeune fille esclave, violée, battue et humiliée à répétition voudrait bien mourir? Je me demande…) Northup impose son choix sans même considérer ce que peut représenter l’alternative pour Patsey, et, pire, il énonce son refus en ne parlant que de son propre salut. Pour un type supposé nous aider à comprendre la souffrance de toute une race, ça fait un brin nombriliste.

10. Aujourd’hui, apprenons à lire une image! On pourrait essayer de me répliquer : oui, mais ça c’est le personnage qui est égoïste, McQueen lui ne l’est pas dans sa mise en scène. Mais voyons, voyons, regardez le film, c’est quand même évident dans les dernières minutes : quand Northup retrouve sa liberté, il enlace rapidement Patsey avant de la laisser derrière lui, sans même un regard, et la caméra fait de même. Patsey n’est qu’un arrière-plan flou que Northup quitte pour retrouver sa liberté. Le plan est clair : lui est libre et c’est tout ce qui importe. Le reste, cet esclavage si terrible, on peut dès lors l’oublier et le laisser dans le flou. Il a retrouvé sa famille! On pleure, on pleure, on pleure (à en croire la damoiselle assise à mes côtés en tout cas), il a un petit-fils qui porte son nom et qui nous assure que les Noirs pourront continuer à vivre et à témoigner par leur existence libre de ce qu’il a vécu, et puis un beau texte nous informe à la fin que Northup n’en est pas resté là, qu’il est devenu militant. Dommage que le film, lui, ne s’intéresse plus à ce que le personnage fait à partir de ce moment, ni à tous les autres esclaves laissés derrière.

11. « Oh, que vous êtes condescendant, M. Lavallée! » Que puis-je dire, sinon qu’il n’y a rien de plus frustrant qu’un consensus sur un film que personne n’est foutu de défendre. Le consensus est nocif pour tout film de ce type, touchant un sujet délicat, difficile à représenter adéquatement. La flopée de belles fleurs reçues par McQueen donne l’impression qu’il a fait ce qu’il fallait, mais personne ne dit vraiment ce que ça veut dire « faire ce qu’il fallait », alors les questions qu’on devrait poser au film, qu’on l’aime ou non, disparaissent sous cette assourdissante acclamation. Or, pour pouvoir poser ces questions que l’on n’ose pas penser, je ne peux pas me contenter de murmurer.
11a. De plus, Ne Pas Aimer Un Film, c’est d’abord aimer le cinéma, et donc s’indigner que le film en question déshonore les possibilités du cinéma, autant dire l’humanité. Je n’aime pas 12 Years a Slave parce que j’aime le cinéma, et, par suite, ça m’enrage de voir autant de monde célébrer ce film, donc autant de monde ne pas aimer ce cinéma qui m’est si précieux. Et comme tout critique digne de ce nom, il m’importe de rester fidèle aux émotions ressenties, à ma stupeur désolée devant un consensus irréfléchi dans ce cas-ci.
11b. Pour être encore plus CLAIR, ou pour les lecteurs (toujours appréciés!) qui se sentiraient insultés dans leur amour pour le film : le ton d’un texte, c’est un outil rhétorique à ne pas prendre au pied de la lettre. Je ne dis pas que j’ai RAISON et que tout le monde à TORT (je m’en fous d’avoir raison ou non); je sais bien qu’au Québec il faut écrire JE PENSE et JE CROIS devant chaque phrase pour être certain que tout le monde comprend que c’est MON opinion et la mienne seulement, comme ça pas de débat, vous voyez?; mais un débat, justement, c’est sain, et ça ne se fait pas avec des JE PENSE mous, inoffensifs dans leur refus de s’affirmer. Bien sûr qu’il s’agit de MON opinion, c’est tellement sûr que je ne me sens pas l’obligation de le répéter à chaque phrase; déjà que je regrette d’avoir écrit ce passage…
11c. Mais je l’ai fait car ce point 11 est moins une digression qu’il ne paraît.
11d. D’ailleurs, ceci n’est pas un texte sur 12 Years a Slave, alors que j’ai raison ou tort sur ce film-ci, bof; de toute façon, comment pourrais-je me tromper dans mon appréciation? Après tout, personne n’est mieux placé que moi pour savoir ce que j’aime ou non.
11e. Ce film est donc un prétexte pour discuter de a) pourquoi le cinéma (ou l’art) qui se contente de montrer l’horreur ne vaut pas grand-chose b) et pourquoi on ne peut pas juger un film sur un réel traumatique à partir de son « efficacité » émotionnelle (je me suis senti mal; j’ai pleuré; c’est insoutenable; etc.)

Ceci dit…

12. Apprenons à lire une autre image! À quoi sert le personnage de Paul Dano? À recevoir des coups de fouet; pire encore, à les mériter. Dano s’est spécialisé depuis There Will be Blood dans ce rôle du type minable, si conscient de son infériorité et de sa bassesse que la colère qu’il éprouve contre lui-même se retourne contre ceux qui le rabaissent, essayant ainsi de se convaincre d’une autorité qu’il sait bien ne pas posséder, ce qui finit par le rabaisser d’autant plus, un cercle vicieux sans espoir. Dans 12 Years a Slave, son personnage est utilisé pour être ridiculisé (quand Northup lui prouve qu’il ne vaut rien comme ingénieur), puis comme punching bag jubilatoire, drôle même (son personnage est tellement méprisable, dans sa manière de s’attaquer gratuitement à Northup pour se prouver à lui-même, pour se venger, qu’on attend qu’il reçoive sa juste punition, ce qui arrive dans un moment pratiquement burlesque, une tension relâchée qui fait bien rire les spectateurs (ahahah, que c’est drôle, c’est à son tour d’être fouetté!)). Autrement dit, ce personnage est présenté par le film avec le même regard méprisant et réducteur que l’on prétend condamner (tu n’existes que pour recevoir ma colère et me servir, c’est-à-dire ici servir mon récit), dans une sorte d’acte vengeur particulièrement déplacé.
12a. Il est vrai que Northup semble par après éprouver des regrets, mais il n’est pas clair s’il regrette parce que a) il reconnaît qu’il ne faut pas fouetter un autre être humain ou b) il a peur des conséquences inévitables de son geste. La nuance est cruciale, mais absente dans la mise en scène. De toute façon, même si Northup regrette, cela ne peut pas justifier ou excuser comment le cinéaste s’y est pris pour mettre en scène ce moment.

13. LA question qu’il faut poser au film : comment les Noirs dans 12 Years a Slave résistent à l’esclavage? Si l’esclavage consiste à ramener l’homme à la bête, pire, à un objet marchand, le film lui-même n’est-il pas condamnable lorsqu’il répète le même geste sur ses personnages? Autrement dit, si le film représente l’homme comme un objet, il ne fait que participer à ce qu’il veut dénoncer. Or, 12 Years a Slave fonctionne largement par monstration, c’est-à-dire en montrant, de manière frontale, comment le Blanc réduisait le Noir à un objet. Il faut donc logiquement que le film montre aussi le Noir comme un Homme qui résiste, qui trouve un moyen d’exister malgré sa privation de liberté, sinon il n’en reste qu’un objet, comme le Blanc le voulait, et le film n’est rien de plus qu’une nouvelle humiliation pour les Noirs. Donc, la question c’est : comment les Noirs réussissent à demeurer des hommes?
13a. Si vous me trouvez encore une fois bien moralisateur, je vous demanderais de m’expliquer en quelles circonstances et pour quelles raisons il peut être bien de réduire l’homme à un objet, que ce soit dans la vie ou en art.

14. C’est ici que la question de l’altérité devient primordiale, ou détour philosophique nécessaire (mais que vous pouvez peut-être esquiver si ça ne vous dit pas, si la longueur de cet essai vous effraie et vous voulez sauver à tout prix une précieuse minute, le reste demeurera je pense compréhensible, et de toute façon je n’ai pas beaucoup confiance dans ma capacité à parler de philosophie, donc, alors, voilà…) Qu’est-ce que l’Autre? Nous avons tendance à penser que l’Autre est ce qui est radicalement ou évidemment différent de soi. C’est-à-dire, par exemple, que l’Autre pour le Blanc serait le Noir et vice versa. Mais en réalité, comme le disait Alain Badiou dans L’Éthique, il y a autant de différences entre moi et un autre Québécois Blanc montréalais de ma génération qu’entre moi et un nomade asiatique dans sa yourte. L’Autre, ce n’est pas seulement ce qui est évidemment différent, c’est plus fondamentalement tout ce qui n’est pas moi. Quoique la formule est trompeuse car elle suggère une ligne de partage claire et nette, alors qu’elle n’est l’est pas. Car l’Autre c’est aussi ce qui fait de moi qui je suis, c’est-à-dire que je suis qui je suis de par le regard que je porte sur l’Autre (je est un autre…) Il n’y a pas de division entre l’Autre et moi, de césure radicale, pas uniquement parce que nous sommes toujours l’Autre de quelqu’un d’autre, mais plus fondamentalement parce qu’il ne peut pas y voir un concept du Moi sans un concept de l’Autre, parce que ce qu’on appelle l’Homme est cette relation entre ces deux pôles, et qu’il n’y a pas d’Homme s’il n’y a pas du Moi (de conscience de soi) et de l’Autre (de conscience du monde). C’est donc dire aussi que l’Autre n’est pas cette chose étrangère que l’on rejette hors de soi; au contraire, l’aliénation provient justement du fait que l’on rejette un autre Homme de notre expérience de l’Autre, lui niant ainsi son appartenance à une communauté commune.

Bon…

15. Pourquoi cette définition de l’altérité est importante pour 12 Years a Slave : parce que l’altérité étant une expérience constitutive de ce qu’on nomme l’Homme, si McQueen n’est pas capable de représenter adéquatement l’altérité, s’il n’est pas capable lui-même de reconnaître les esclaves comme un Autre, alors ils ne sont plus des hommes dans la mise en scène, et ils ne peuvent pas montrer une véritable résistance et prouver leur humanité. Le récit n’en est plus un d’espoir devant l’adversité, mais de résignation, de désespoir, et d’abandon de l’humanité. Donc, en vertu du point 13, que penser d’un film aussi monstratif s’il ne peut faire acte de résistance contre la violence qu’il met si bien en scène? Si McQueen est meilleur pour montrer la violence et à l’inverse peu apte à montrer comment y résister ou comment affirmer son humanité, ne se retrouve-t-on pas devant un film qui n’arrive pas à s’élever au-dessus de la simple monstration d’une horreur?

16. Comment le film nous montre que Northup, lui, il l’a l’affaire, mais pas les autres :
a) Northup est le seul Noir présenté par le film qui réussit à survivre à l’esclavage et à retrouver sa liberté. J’ai déjà dit que ce point de vue de l’homme privilégié perdant sa liberté et la retrouvant n’est pas le meilleur qui soit, mais ça ne serait pas si important si :
b) les autres personnages n’étaient pas utilisés comme contraste avec Northup, toujours pour valoriser son comportement à lui, qui a réussi à s’en sortir et pas eux. Par exemple : il ne faut pas pleurer quand on est séparé de ses enfants sinon nos maîtres ne voudront plus de nous, ils ne nous trouverons plus efficace, et notre sort est dès lors réglé.
c) il ne faut pas non plus se plier complètement à la volonté du maître, s’efforcer de se rabaisser le plus possible pour être certain que ce maître ne voit en nous que ce qu’il veut bien voir, c.-à-d. une bête, une chose, comme cet esclave qui en descendant du bateau se lance dans les bras de son propriétaire tel un chien qui s’est ennuyé de son maître. Notons d’ailleurs qu’à ce moment Northup souffre qu’on le laisse derrière, ce que la caméra de McQueen ne manque pas de noter, cet abandon douloureux, et que Northup va à la fin faire de même avec Patsey, et que cette fois la caméra se contrecrisse de la personne abandonnée.
d) il ne faut pas non plus vouloir mourir, car euh… mieux vaut être violé? Je ne sais pas, mais en tout cas il vaut mieux survivre à tout prix, même quand la mort est plus humaine que la vie.
e) donc, aucun des personnages secondaires de race Noire n’est regardé par la caméra avec une quelconque once d’empathie, ils servent tous à présenter une attitude de l’esclave que Northup doit éviter pour survivre, ils sont tous fonctionnels à la survie de Northup puisqu’il prend d’eux ce dont il a besoin pour survivre avant de leur tourner le dos (littéralement), tout comme ils sont fonctionnels pour servir la montée dramatique du film (une fois leur fonction dramatique épuisée ils sont rejetés hors du récit, sans même un dernier regard d’adieu, de compassion).
f) je ne pense pas que ce soit l’intention, mais quand même, Northup ressort du film comme exemplaire puisque lui seul s’en sort, revient à la liberté, échappe à l’esclavage… Les autres, ont a pitié d’eux, c’est-à-dire qu’on les voit comme des êtres inférieurs qui ne pourront jamais s’en sortir puisqu’ils n’ont pas su adopter la bonne attitude. Il va falloir les aider (Northup va lutter pour la cause), car par eux-mêmes c’est clair qu’ils ne peuvent arriver à rien.
g) comment un tel homme (Northup), aussi fermé à l’existence de ses pairs, peut servir d’exemple, ou simplement nous donner accès, à nous spectateurs, à la souffrance de sa race, alors même qu’il a nié sur son chemin tous ceux qu’il a croisés, pire, s’est servi d’eux comme des leçons pour apprendre à survivre?
h) précision importante : je ne condamne pas du tout Northup pour son égoïsme. Dans les circonstances, aucune attitude n’est la « bonne », il n’y a pas de « meilleure » façon de subir l’esclavage que d’autres. Lui, sa méthode de survie, ce fut d’ignorer ses pairs. Ça se comprend et, de toute façon, je ne suis pas en position de juger, ce dont je suis bien conscient. Mon problème, c’est qu’en se concentrant trop sur son personnage principal (ce n’est pas Northup qui s’érige en exemple, qui s’est choisi héros du film), McQueen aussi se ferme à l’Autre, et il n’arrive pas à reconnaître qu’il est possible d’agir autrement que le fait Northup (en fait, Northup n’agit jamais). McQueen n’arrive pas à montrer qu’il peut être justifié de pleurer ses enfants, de se conduire comme un chien ou de vouloir mourir. McQueen, en ignorant les autres expériences possibles, juge les personnages secondaires comme non-valides, inappropriés, et les instrumentalise au service de son « héros ».
i) prenons par exemple la belle fausse équivalence entre Northup et la mère séparée de ses enfants : la mère pleure, il lui reproche de pleurer, alors elle lui reproche en retour de ne pas pleurer. En apparence, le film nous dit qu’aucune attitude n’est mieux que l’autre, ce qui bien sûr est vrai. Ce que le film ne note pas par contre, c’est qu’il n’y a aucune comparaison possible entre cette mère et Northup, puisqu’elle ses enfants ont été vendus à un autre maître, alors que lui ses enfants sont bien au chaud avec leur mère dans le Nord. Le film ne nous donne jamais à penser la différence entre les deux personnages, ne nous propose pas de comprendre ce qui pourrait justifier leurs réactions opposées; il n’y a pas de « bonne » attitude face à l’esclavage, oui, mais cela ne devrait pas nous empêcher de comprendre pourquoi l’un réagit ainsi et l’autre comme cela. Le film reste ainsi aveugle à l’altérité, à ce qui fait la particularité de tout un chacun. Il marque bien la différence entre le Blanc et le Noir (et même d’un Blanc à l’autre), mais jamais entre le Noir et le Noir, comme si le fait qu’ils étaient tous esclaves les mettait sur un pied d’égalité. Or, les Noirs sont égaux à tout autre homme dans la mesure qu’ils sont aussi des hommes, mais cela ne signifie pas qu’il faut effacer leurs différences personnelles, leur identité donc, qui ne se fonde pas seulement sur la couleur de leur peau. Effacer une identité, voilà justement ce que voulait accomplir l’esclavage, et voilà aussi ce que perpétue McQueen dans sa mise en scène.
j) de toute façon, le film efface cette supposée équivalence entre la mère et le père une ou deux scènes plus loin lorsque la mère se fait jeter en-dehors de la messe; finalement, Northup avait raison de ne pas pleurer, car s’il l’avait fait on l’aurait balancé dans un hors-champ filmique d’où il ne serait jamais ressorti.

17. Contre-argument : mais peut-être, M. Lavallée, que vous venez justement de résumer le propos du film. McQueen nous dirait alors que pour survivre le seul moyen dans ces conditions c’est de vivre dans sa bulle, de ne penser qu’à soi, sa propre survie. De nier notre lien à l’Autre et donc une partie de notre humanité. Que l’esclavage, oui, ramène l’homme à une bête sans empathie, au moins en partie. À ceci, j’ai deux réponses :
a) si c’est le cas, il faut revenir au point 13 : pourquoi faire vivre à nouveau à l’écran un tel traumatisme, pourquoi humilier à nouveau ces hommes, les rabaisser à la bête en images? Vous me direz, en reprenant les termes de Faradji, que c’est pour comprendre comment une telle chose a pu avoir lieu, pour « questionner le fonctionnement même des différents mécanismes d’asservissement, [tenter] de comprendre, sans faux-semblant, ce terrible processus conduisant un homme à s’annihiler soi-même ». D’abord, est-ce que l’on voit vraiment cela à l’écran? Par exemple le personnage de Epps : toute la question de sa sexualité est tellement gênante dans le contexte qu’elle détourne l’attention de la question, fondamentale, du comment le Blanc a pu, en premier lieu, traiter le Noir ainsi. On ne se dit pas : voilà comment les Blancs ont pu faire de l’esclavage, mais plutôt : putain que ce type-ci est débile. On voit très bien que Epps ne voit dans les Noirs que des choses, des propriétés, ça c’est très clair, mais jamais le film n’avance une quelconque idée pouvant nous aider à comprendre comment un tel regard sur les Noirs a été possible, encore moins comment on sent encore ses répercussions aujourd’hui. Ça ne nous avance pas beaucoup, ce personnage, mais ça fait des scènes bien « dramatiques ». Pour le reste, pour la question du comment l’homme peut s’annihiler lui-même, le film nous répond : parce qu’il a été battu et humilié. À quoi j’ai envie de répondre : n’est-ce pas crissement évident? N’as-tu rien de plus à ajouter? As-tu vraiment fait ce film juste pour nous dire qu’après plusieurs coups de fouet et des insultes, on a moins envie d’être un homme? Je viens de l’expliquer en une phrase après tout, ça fait beaucoup d’images de sang et de souffrance pour peu…
b) l’autre chose, plus essentielle : admettons que ce soit vrai, que cette fermeture à l’Autre soit effectivement le seul moyen de survivre (ce qui à mon avis est complètement faux, mais peu importe pour l’argument), alors ton œuvre d’art, ton film, ne devrait-il pas nous éclairer dans cette noirceur, nous montrer où peut se trouver encore l’homme dans ce merdier étouffant qu’est l’esclavage? Ne devrais-tu pas, toi l’artiste, t’ouvrir à l’Autre, pour au moins offrir à tes personnages un peu de compassion? N’est-ce pas le minimum que tu puisses faire, utiliser ton art pour montrer, certes, dénoncer, oui, mais aussi pour faire vivre, montrer le possible que l’esclavage a tenté (ou réussi si vous voulez) de réprimer? Contrairement à ce que dis Odile Tremblay citée plus haut, l’art n’est pas un miroir. Des miroirs, j’en ai déjà dans ma maison, je n’ai pas besoin de l’art pour voir un reflet du monde.
Ou (c’est là qu’intervient la citation de David Foster Wallace que j’ai publié récemment) : quand le monde n’est que de la merde, et que tu veux représenter ce monde merdique tel qu’il est, et que tu ne fais par conséquent que montrer de la merde, sous prétexte que c’est ça le monde et rien d’autre, il est évident que tu viens de faire un film de merde. Montrer de la merde pour protester contre la merde, c’est rajouter plus de merde dans notre tas de merde. Si tu ne montres pas qu’il peut y avoir autre chose que de la merde, qu’il subsiste quelque chose d’autre malgré tout, tu ne fais que filmer de la merde. La tautologie et la futilité d’un tel miroir m’apparaît patentes.
17b. En d’autres termes, si l’esclavage est condamnable (et franchement, y a-t-il quelqu’un pour argumenter le contraire?), il est bien vain, douteux, de se contenter de représenter l’esclavage et ses effets; il faut aussi montrer ce qu’il peut y avoir d’autre, c’est-à-dire la résistance, l’Homme.

18. Prenons un autre chemin pour éclairer différemment ce problème de la représentation, en revenant à notre question sur le raciste au point 5, et demandons-nous à nouveau s’il pourrait jouir de la représentation des Noirs dans ce film… « Mais non, c’est évident que ces Noirs souffrent, voyons! », avez-vous envie de me répliquer. Mais pensez-y un peu: c’est évident pour vous puisque vous êtes convaincu à l’avance que les Noirs ne sont pas des objets, et donc que cette souffrance exprime leur humanité niée. Mais les propriétaires d’esclaves, ne pensez-vous pas qu’ils la voyaient cette souffrance, ces visages tordus de douleur? Bien sûr qu’ils la voyaient, mais ils pouvaient l’ignorer puisque pour eux cette souffrance était la même que celle exprimée par une vache à l’abattoir pour un boucher. Il apparaît donc évident qu’il ne suffit pas de montrer que la victime a mal quand elle reçoit des coups de fouet pour dénoncer la violence : il faut surtout représenter la victime comme un Homme, bien au-delà de la souffrance. Autrement dit, la souffrance ne suffit pas à exprimer l’Homme, car la souffrance n’est pas unique à l’Homme. La vache aussi peut se tordre de douleur. Le raciste convaincu, devant 12 Years a Slave, va voir lui aussi la souffrance, mais il va en jouir, car pour lui le Noir n’est pas un Homme, et il n’y a pas grand-chose dans ce film qui pourrait faire tort à son regard méprisant. Il faut donc autre chose pour échapper à la pure monstration, pour élever le film, et cet autre chose, il me semble, ne peut passer que par un regard juste sur l’Autre, ce qui est d’autant plus important dans ce cas-ci que l’esclave souffre justement de ne pas pouvoir être reconnu adéquatement comme un Autre.
18a. Dit autrement : l’esclavagiste considère les Noirs comme des objets. Ils sont rejetés hors de l’expérience de l’Autre, hors de la communauté humaine. D’abord, est-ce même possible de faire d’un homme un objet?
18aa. Non, ce n’est pas possible. D’ailleurs, si ce l’était, l’esclavage ne serait pas si pire, car au fond ça ne ferait qu’actualiser une possibilité qui se trouverait déjà dans l’homme. L’esclavage est terrible car il nie l’homme qui en demeure un malgré tout, qui en sera toujours un malgré le fouet et les humiliations; l’esclavage est terrible car il ne voit pas l’Autre qui est en face de lui, n’est pas capable de le reconnaître pour ce qu’il est et sera toujours. L’esclave n’est qu’un objet dans le regard de son maître, certes, mais il n’en demeure pas moins un homme; c’est le regard du maître qui est déficient, et non l’homme qui disparaît en subissant cette tyrannie.
18ab. Donc, de quoi les Noirs représentés par le film ont besoin plus que tout? D’être reconnus enfin comme des hommes.
18ac. Si ce ne l’était pas encore, mon propos devient clair : il est terrible que ni Northup, ni McQueen n’accordent l’attention nécessaire aux personnages secondaires car ainsi ils leur refusent ce qu’ils réclament, ce dont ils ont besoin pour vivre. Pire encore, le film les instrumentalise au service du personnage principal; ces personnages ne vivent pas, ils sont des figures de discours, ils servent une démonstration, une montée dramatique.
18ad. La pire scène du film à ce niveau : quant Northup doit fouetter Patsey. C’est la dernière étape du film, son climax, en ce qu’il s’agit de l’étape la plus humiliante, dégradante, dans le parcours dramatique de Northup. Autrement dit, McQueen utilise le personnage de Patsey pour conclure la descente aux Enfers personnelle de Northup. La souffrance de Patsey est ainsi utilisée pour nous dire : « Regardez ce qu’il a dû faire, ce pauvre Northup, regardez jusqu’où il a dû aller! » Les cris de douleur de Patsey servent moins à exprimer sa souffrance à elle que celle qu’ils provoquent chez Northup. Oui, la caméra oscille alors entre les deux personnages, mais par sa position dans la structure narrative du film, cette scène sert avant tout à pousser le personnage principal le plus loin dans le désespoir, c.-à-d. son désespoir, juste avant qu’il ne soit sauvé quelques minutes plus tard, comme il se doit pour que le drame « fonctionne » et que les pleurs coulent bien à flot.
18ae. Pour éviter d’autres malentendus : je ne dis pas que ce que font Northup et McQueen est équivalent à de l’esclavage. Ce serait débile. L’esclavage nie l’homme dans le réel, Northup l’ignore dans un scénario et McQueen n’arrive pas à le mettre en scène adéquatement; ce n’est pas du tout la même chose, à aucun des trois niveaux. Ce que je dis, c’est que nous avons affaire ici à un artiste incapable de s’ouvrir à l’Autre dans sa mise en scène, alors même que c’est le sujet de son film, Comme C’est Terrible Ne Pas Être Reconnu Comme Un Homme. Il y a, il me semble, une contradiction évidente.
18b. Mais, oh, M. Lavallée, il me vient une autre objection! Si ces Noirs ne sont pas mis en scène comme des hommes, pourquoi me sentais-je si mal pendant la projection? Logiquement, je ne peux rien ressentir devant des objets qui reçoivent des coups, il faut que je voie des hommes sinon le film ne pourrait pas être aussi « puissant ».
18ba. Eh bien moi aussi je me sentais mal durant la projection, même si je voyais des outils dramatiques plus que des hommes… tout simplement parce que pour moi ces images réfèrent à un réel traumatique : je vois des formes à l’écran et mon esprit me ramène immanquablement aux hommes qui ont bel et bien subi ces atrocités. Mon émotion provient donc en premier lieu de ce que à quoi ces images réfèrent, et non des images elles-mêmes. On pourrait d’ailleurs imaginer une scène filmée de la même manière que celle mentionnée au point 18ad., avec seulement des acteurs Blancs pour éviter toute référence possible à l’esclavage, on pourrait donc voir un homme en fouetter un autre de cette manière dans un quelconque torture porn et l’effet serait sans doute beaucoup moins « puissant » que dans 12 Years a Slave, peut-être même que cette violence pourrait être jouissive, applaudie à Fantasia, dépendant du reste du film. En somme, oubliez qu’il s’agit d’un film sur l’esclavage, et les images elles-mêmes pourraient appartenir à n’importe quel film d’horreur (particulièrement bien filmé).
18bb. Mais notre raciste, lui, justement, n’a pas le même schème de référence que moi : quand il voit ces images, son esprit ne le ramène pas aux hommes qui ont vraiment subi ces humiliations, car il ne croit pas que des hommes les ont subies. Pour lui, ces images réfèrent aussi à un passé réel, mais pour lui, l’esclavage n’était pas un mal. Et malheureusement, il n’y a rien dans ces images pour lui montrer que les Noirs sont bel et bien des hommes. C’est pourquoi il peut jouir de cette représentation, alors que je ne le peux pas.
18c. Pour être précis, encore, mon point ici n’est pas que le film est mauvais parce qu’un raciste pourrait potentiellement en jouir. Ce raciste, même devant un film mieux foutu éthiquement parlant, pourrait tout aussi bien jouir d’une semblable violence frontale, car ce raciste ne verra pas un homme même si on en lui montre un.
18ca. L’exemple du raciste, donc, ne sert pas à discréditer le film sous prétexte qu’il pourrait plaire à quelques personnes alors qu’il est mieux qu’un tel film ne « plaise » pas. Cet exemple nous permet surtout de comprendre pourquoi le spectateur doit savoir reconnaître pourquoi il ressent ce qu’il ressent devant un film. Cette comparaison entre ce raciste et moi permet de montrer que l’émotion ressentie durant la projection ne provient pas vraiment du film lui-même, mais plutôt du réel qu’il évoque et qui est pour nous, non-racistes, révoltant. Notre réaction à ces images ne veut rien dire sur le film mais au contraire dit tout sur nous, car on trouvera toujours quelqu’un d’autre qui aura, lui, une réaction différente (ce qui est vrai pour tous les films d’ailleurs). C’est pourquoi on ne peut pas vanter le film parce qu’il « pogne aux trippes ». Ça équivaut à juger le film selon ce que l’on pense déjà de l’esclavage, et non selon les images qu’il y a devant soi. Et ça pose un autre problème, plus abject (oups, je l’ai échappé!), comme on le verra plus loin.
18cb. Cette comparaison permet aussi d’expliquer pourquoi il est particulièrement difficile de représenter un acte comme la torture, et pourquoi la monstration n’est pas la meilleure méthode qui soit puisque montrer la souffrance ne suffit pas à dénoncer une telle violence, d’autant plus que nous savons déjà que la torture ça ne fait pas sourire.
18cc. Et pour ceux qui ne me croient pas que la violence de 12 Years a Slave est du même acabit que celle d’un torture porn, ou pour ceux qui ne pensent pas qu’un long plan dans lequel un Noir se fait fouetter ne correspond pas à de la violence complaisante, pensez aussi à ceci : Northup est présent dans toutes les scènes du film sauf une. Laquelle? La scène du viol, bien sûr. C’est donc dire que McQueen décide de briser sa perspective pour nous offrir en exclusivité, à nous spectateurs, une scène de viol bien dérangeante. Qu’y a-t-il de plus complaisant qu’un tel aparté longuet, insistant, que l’on prend la peine de montrer même s’il se situe en dehors de l’expérience du personnage qui assure la cohérence de la narration? Car McQueen ne détachera surtout pas sa caméra de Northup pour offrir un peu d’empathie, de compréhension, d’ouverture à un autre personnage avant qu’il ne soit balancé en dehors du récit, mais par contre, il peut bien faire une petite exception si c’est pour un viol. Merci, M. McQueen, de ne pas hésiter à humilier vos personnages juste pour le (dé)plaisir de nos yeux.
18cd. Et enfin, quant à prévoir tous les contre-arguments : ne pas montrer, ou même moins montrer, n’équivaut pas à se fermer les yeux sur une réalité, ou à utiliser des « faux-semblants »; ça implique de montrer autrement une réalité pour éviter de répéter en images ce qu’elle a de condamnable. Ça équivaut à se trouver un autre chemin vers le réel, pour illuminer l’homme plutôt que ce qui le détruit. Ça équivaut, en somme, à faire de l’art, plutôt qu’à tendre un miroir.

19. Pour résumer (à ce point, il vaut mieux) : en ne s’ouvrant pas à l’Autre, McQueen ne fait que montrer le geste esclavagiste, montrer comment on peut essayer de réduire un homme à un objet, et ce faisant sa fiction réduit aussi les mêmes hommes à des objets, car il ne propose aucun échappatoire à ce destin scellé par la mise en scène, pas même un petit regard humain de la part de l’artiste, qui lui-même se sert de ses personnages, s’en débarrasse sans considération, et donc en fait des outils pour sa (dé)monstration, au service du drame.
19a. D’ailleurs, il semblerait qu’il suffit d’un peu de retenue pour convaincre les critiques qu’il n’y a pas de drame « conventionnel », qu’on évite le « sentimentalisme » hollywoodien, même si le film se termine sur le plus larmoyant des happy end, aveugle dans sa manière de mettre l’Histoire en arrière-plan pour mieux se concentrer sur un destin individuel.

20. Le propos devient donc, contra le Projet de McQueen défini plus haut : on ne peut pas résister à l’esclavage, on va nécessairement se rabaisser, se refermer sur soi, se couper de l’Autre, il n’y a rien que l’on puisse faire par soi-même pour se sauver. C’est un film de désespoir, sur le fait que parfois il n’y a rien à faire. Un film sur un tas de merde, qui ne fait rien d’autre que montrer un tas de merde.
20a. Cue Brad Pitt the Christ. Oui, bien étrange qu’un réalisateur Afro-Britannique utilise la figure d’un Blanc Sauveur pour sortir de sa misère le Noir incapable d’être un homme par lui-même. Dans le bateau au début, si je me rappelle bien, un compagnon de voyage de Northup dit que les Noirs sont trop faibles pour se soulever et s’affirmer; tout le film ne vient au fond que confirmer ses paroles. Il faudra un Blanc pour redonner aux Noirs leur humanité. Ils seraient bien incapables de le faire eux-mêmes. Ce sont des esclaves après tout, ce n’est pas pour rien.
20b. Brad Pitt est a) barbu et cheveux long b) charpentier c) fait des sermons et d) le producteur du film, qu’il a mené à bout de bras. Alors, oui, c’est bien le Christ Sauveur.

21. Voilà aussi pourquoi les éloges de la critique sont particulièrement dérangeants dans ce cas-ci puisque la critique endosse ainsi le Projet de McQueen, sans voir que le cinéaste n’a pas été capable de s’ouvrir à l’Autre dans sa mise en scène. Donc, le regard approbateur de la critique ne fait que raffermir d’autant plus ce regard problématique sur l’Autre, la critique aussi regarde ces Noirs comme des outils fonctionnels, nécessaires à la (dé)monstration de McQueen, à son drame. Ce n’est pas par mépris ou par racisme, bien sûr (en tout cas j’espère), mais c’est tout de même bien triste, et cela mérite un brin de colère.

En fait, c’est encore pire :

22. Apprenons à lire une image (bis, bis)! Après avoir fouetté Paul Dano qui le méritait bien, Northup se fait pendre à-demi dans un long plan bucolique nous montrant la vie qui continue son train-train quotidien en arrière-plan. Ce que veut dire en apparence cette scène : qu’une telle image était à l’époque monnaie courante, si fréquente qu’elle faisait partie du quotidien. Il manque pourtant là une nuance cruciale : je veux bien croire qu’un Noir pendu soit alors un événement quotidien, mais je ne peux pas croire à une telle indifférence (à moins de refuser de croire en l’Homme). Le quotidien se poursuit, certes, mais la tête baissée, le cœur plus lourd qu’à l’habitude. Il y a une large différence entre « Je vois ça à tous les jours » et « Je m’en câlisse », une nuance absente dans cette image, qui nous montre encore comment les Noirs, pas seulement Northup cette fois, se crissent bien de l’Autre (tout comme les Blancs, bien sûr).
22a. Mais c’est plus pervers (merci SP (il saura se reconnaître) pour celle-là) : le spectateur contemporain, confronté à une telle image, est choqué par a) ce corps souffrant et b) cette indifférence à celui-ci. Alors chez le spectateur émerge une comparaison étrange puisque le spectateur se conforte dans son dégoût en comprenant très bien par cette image qu’il n’est pas « normal » de rester indifférent. Car le spectateur contemporain sait bien (on le lui a dit) que ce sentiment de dégoût est mieux ajusté à la situation que l’impassibilité. Le spectateur ne juge pas nécessairement ces figurants à l’arrière-plan qui ignorent le pendu, il ne les maudit pas, mais il peut constater ainsi tout ce qui le sépare de cette époque, et ainsi se sentir bien heureux de, lui, être capable de ressentir du dégoût, comme il le faut. Ça permet aussi de mesurer l’écart entre hier et aujourd’hui, et se sentir rassuré en se disant qu’une telle image n’est plus possible aujourd’hui puisque moi je suis indigné et non pas indifférent.

23. Et voilà très exactement ce qui ressort des critiques insipides citées en introduction, et voilà pourquoi parler de la réussite de ce film (ou de tout film représentant un réel traumatique) en termes de puissance d’émotion est particulièrement déplacé : en vantant la force de frappe du film (véritablement « physique » insiste Faradji), ces critiques nous disent que le film est bon car il nous rappelle que nous, spectateurs non-racistes, avons la capacité d’être saisi par les trippes en voyant des esclaves. Rappelons le point 18ca., l’idée que nous réagissons moins aux images du film qu’à ce que nous pensons déjà de l’esclavage: 12 Years a Slave réconforte ainsi la bonne conscience du Blanc non-raciste qui est dégoûté par l’esclavage en lui confirmant qu’effectivement « je trouve cela insupportable cette torture! » C’est un feel-good movie pour bienpensant qui ne pense pas. Les Noirs ne sont pas seulement fonctionnels au bon déroulement du drame, mais, pire encore, McQueen rejoue leur humiliation pour nous rassurer que nous pouvons éprouver les sentiments convenables devant cette horreur. Bref, la représentation de l’esclavage est instrumentalisée pour se donner bonne conscience. Ce n’est peut-être pas ce que McQueen voulait faire, mais c’est très certainement ce que les critiques disent en vantant le film pour sa force de frappe, pour sa capacité à nous faire sentir mal et rien d’autre.
23a. Pour être clair : je ne dis pas que le film ne doit pas nous faire sentir mal pour être bon, il est évident qu’un film plus accompli sur le même sujet nous ferait sentir mal aussi; le problème, c’est de vanter le film uniquement selon ces termes, ce qui implique ce discours que je viens de décrire.
23b. Poussons un peu plus loin : on pourrait même dire que le cinéma n’est pas du tout approprié à une représentation de l’esclavage, car en fait McQueen avec son film ne fait que nous vendre à nous spectateurs ses personnages-objets. Autrement dit, son film n’est qu’une marchandise, et en ce sens il reproduit l’ensemble du geste esclavagiste, en quémandant de l’argent pour que l’on puisse utiliser ses personnages-objets afin de se donner bonne conscience. Northup se retrouve à nouveau instrumentalisé et vendu comme un objet sur la place publique pour donner bonne conscience à nos chères critiques québécoises.
23c. On pourrait dire que, même si, à nouveau, ce discours n’est pas conscient ni de la part de McQueen, ni de la part de la critique, ça demeure dégueulasse en crisse.

24. Ben, je n’ai plus rien à dire. C’est assez, non?

ps. Pourquoi s’attaquer en particulier aux critiques québécoises quand les critiques américaines ne sont pas moins élogieuses? Outre le fait que je vis au Québec, que j’aime mieux citer en français, et que quant à écrire sur la critique, j’aime autant écrire à propos de critiques qui peuvent me lire (c’est platte en maudit attaquer quelqu’un qui n’a même pas la possibilité de savoir que tu existes), ces critiques américaines, même si elles parlent aussi de l’efficacité du film, de sa « force de frappe physique », ont au moins le mérite d’essayer de pousser la conversation un peu plus loin, de ne pas s’arrêter aux belles images (du moins pour les critiques que je lis). Je n’en dirais pas autant de la grande majorité des critiques d’ici. On y reviendra.

pps. Un grand merci à SP (qui n’est pas un critique, bien que québécois); ce texte n’aurait pas été possible sans son dialogue précieux. Il me faut bien, moi aussi, reconnaître l’Autre dont la pensée parcourt ce texte, pour ne pas en faire un esclave à la mienne…

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

23 Comments

  1. Anonymous
    20 novembre 2013
    Reply

    Dans cette perspective, que pensez-vous du film The Grey Zone?

  2. 20 novembre 2013
    Reply

    Dans le film, Brad Pitt est Canadien, il est donc normal qu’Il soit le Très-Haut!

  3. 20 novembre 2013
    Reply

    @anonyme

    J’aimerais bien répondre, mais en fait je ne me rappelle même plus si j’ai vu le film ou non…

    @LAR

    Ahah, c’est vrai, j’avais oublié, le Christ est Canadien (ou le christ de canadien, c’est selon)!

  4. Jérémi R.
    22 novembre 2013
    Reply

    Très belle analyse. Pour la fin, j’avais également pensé à Schindler’s List. J’ai toujours un certain doute par rapport à cette scène où Northup revoit sa famille. Il demande pardon, mais sa famille s’empresse de lui dire qu’il n’a rien à se faire pardonner. Cependant, nous savons, Northup aussi, qu’il a quelque chose à se faire pardonner: il a laissé tous les autres derrière lui et ne les a pas aidés. Je me suis demandé en voyant cette scène si ce n’était pas McQueen qui nous demandait également pardon, parce qu’il a lui aussi laissé derrière les personnages secondaires, qu’il ne s’est pas occupé d’eux ou presque.

    • 22 novembre 2013
      Reply

      Merci!

      Vous avez raison, j’avais oublié ce dialogue à la fin, très éloquent. C’est exactement comme Schindler’s List en fait. Chez Spielberg, le personnage dit « j’aurais pu en faire plus » alors que les survivants disent « non, c’était assez », avec comme résultat que l’on met l’accent sur ceux qui vivent plutôt que ceux qui sont morts. Et chez McQueen c’est comme vous dites, pas besoin de pardon alors peu importe qu’est ce que Northup a fait ou pas, l’important c’est qu’il est de retour. Dans les deux cas, c’est un truc pour pousser le mélo, fort efficace d’ailleurs, mais au détriment de la responsabilité éthique du cinéaste.

      Je ne suis pas sûr que McQueen nous demande pardon… Si c’est le cas, d’abord, il n’avait qu’à faire son film autrement, ce n’est pas comme s’il était un esclave, lui, et ensuite, ce serait un peu bizarre de demander le pardon pour dire que ce n’est pas nécessaire au fond.

  5. Anonymous
    25 novembre 2013
    Reply

    j’ai vu le film recemment ,je suis africain vivant en france ,et ma reaction vis a vis de mcqueen est tout ce que tu décris ici.ton analyse est exacte .le probleme d’une mise en scene demonstrative ou dénuée de realisme (voir la souffrance ne provoque pas forcement l’empathie.le raciste en jouit) c’est que les jeunes spectateurs contemporains ressortent des salles sans questionnements reels sur ces faits marquants de l’histoire (esclavage,holocauste,genocides…etc;).j’en veux beaucoup a mcqueen.et merci pour ton blog qui reste mon prefere sur le cinema ( je te suivais deja sur sequences).

  6. 25 novembre 2013
    Reply

    Bien que je sois d’accord avec à peu près tout ce que vous avez dit, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai quand même aimé le film.

    Peut-être suis-je moins informée que vous ou que d’autres, mais oui j’ai aimé voir ce qui s’est passé. J’ai aimé mieux me représenter cette réalité. J’aime avoir encore plus d’empathie (si cela est possible puis que je suis une personne empathique en général) pour ce que tous ces gens ont vécu. J’aime y être plus sensible encore. Et je le suis parce que j’ai vu ce film. Peut-être que pour certaines personnes, McQueen ne sera pas passé complètement à côté du but?

    Ceci dit, comme je l’ai dit plus haut, je suis quand même d’accord avec ce que vous avez dit. N’est-ce pas paradoxal comme sentiment?

  7. 25 novembre 2013
    Reply

    @anonyme

    Merci!

    @Emilie

    Bien sûr, ne laissez personne, moi ou quiconque, vous empêcher d’aimer un film! L’important, c’est de savoir pourquoi on aime ou non – et c’est pourquoi il n’y a que vous pour juger si votre sentiment est paradoxal ou non. Il est bien possible d’aimer un film tout en reconnaissant qu’il n’est pas parfait, qu’il est problématique.

  8. 26 novembre 2013
    Reply

    Oui voilà. J’aime le film mais je reconnais qu’il est problématique et j’en discuterai avec les gens qui m’entourent afin d’ouvrir le dialogue sur le sujet. C’est l’objectif d’en parler, après tout.

  9. 8 décembre 2013
    Reply

    Monsieur Lavallée,
    Toujours époustouflée par votre capacité d’analyse!
    J’ai vu 12 years a slave. Tout comme la critique québécoise et américaine j’ai beaucoup aimé. Voici pourquoi:
    Ce n’est pas dans l’habitude de McQueen que de donner à voir gratuitement. Ce réalisateur a cette force de créer une expérience cinématographique où il ne laisse pas le spectateur en périphérie de l’histoire montrée mais, comme dit une certaine critique québécoise, il l’immerge. Lorsque je ressors d’un film de McQueen, je fais plus que sympathiser ou comprendre l’Autre; je le saisis.
    Alors que j’ai fait des études en histoire et en philosophie, que je me passionne pour l’histoire américaine et que j’ai vu plusieurs documentaires, films et mini-séries portant sur l’esclavagisme, 12 years a slave, m’a fait saisir vraiment ce que c’est d’être privé de toute liberté. Dans un monde où par un clique je puis faire le tour de la planète, me commander une bonne bouffe, faire mes emplettes de Noël et m’inscrire à un cours de tennis, en bonne nord-américaine blanche de la classe moyenne, je n’ai aucune idée c’est quoi d’être privée de liberté. À travers le regard de McQueen et de son parti pris pour Salomon, j’entre dans la réalité d’un esclave. Par n’importe lequel (d’où la force d’identification).- Un esclave qui a déjà été libre (contrairement à la majorité des esclaves nés et morts sur les plantations) et qui aspire à retrouver cette liberté, et par le fait même, son humanité. McQueen m’a donné à voir et à saisir ainsi l’importance du Gospel chez les esclaves. Le seul moment de leur quotidien où ils pouvaient s’unir, espérer ensemble et cultiver l’espoir d’un jour où ils seront enfin humains, sans redouter un châtiment. À travers la quête de Salomon, le réalisateur m’a permis de prendre la juste mesure de ce que représente vraiment être libre et ce pourquoi des hommes se sont battus et se battent encore pour se libérer. Vrai, les personnages noirs dans le film ne sont qu’un alibi, un faire-valoir dans la quête de Salomon. La raison est simple : seulement Salomon qui a déjà été libre, peut aspirer à se libérer. Les esclaves américains à cette époque naissaient et mouraient esclaves. Aucune porte de salut pour eux. Leur nombre minoritaire les en condamnait. Exception pour ceux qui arrivaient à s’évader ou avaient la clémence de leurs maîtres ; mais ces derniers étaient rares. D’ailleurs on voit bien lorsque Salomon s’en va faire des courses au village, comment la tentation est grande de prendre la poudre d’escampette : un détour le ramène vite à la réalité lorsqu’il débouche dans un cul-de-sac où des esclaves en fuite sont pendus…
    Tout au long du film on voit Salomon cherché activement à retrouver cette liberté, à investiguer toutes les avenues possibles, comme celle de cette Noire (que Patsy aimerait bien s’inspirer) qui est devenue la maîtresse d’un propriétaire blanc pour ainsi gagner un peu de liberté et avoir elle-même des servants noirs. Ou ces servants noirs qui, travaillant dans la maison du maître, ainsi montés en grade, deviemment très méprisants envers les autres noirs qui travaillaient dans les champs. Salomon rejette ses options, parce qu’il sait ce que c’est vraiment d’être libre et ne veut pas en chemin perdre sa dignité. Aucun compromis pour lui. La mère qui pleure la perte de ses enfants témoigne à Salomon qu’elle a tout fait pour éviter cet issu, qu’elle a même piler sur ce qui lui restait de dignité afin de conserver ce qui lui était le plus cher : elle constate avec amertume après coup que mettre sa dignité dans la balance, ne sert à rien. – voir suite prochain post –

    Nathalie Juteau

  10. 8 décembre 2013
    Reply

    suite et fin – post Nathalie Juteau

    Si McQueen décide de faire grâce de nuance aux personnages blancs, c’est pour contraster avec le fait que ces derniers, qui sont libres, doivent confronter une réalité abjecte, contraire à leur morale chrétienne et à toute dignité humaine. Comment un homme peut-il être vraiment libre s’il ne participe pas à la libération des autres ? (Disait Mandela). C’est ce que McQueen tente d’explorer chez les propriétaires : la part du monstre qui doit vivre (le personnage interprété brillamment par Fassbender étant le plus fou) dans chaque propriétaire pour accepter telle réalité.
    Même si le clin d’œil à Brad Pitt en Christ Sauver est gros, n’empêche que dans la réalité historique, le salut vient du blanc du Nord. D’abord les Britanniques qui votent au début du 19e siècle une loi contre la traite d’esclaves et qui vers 1833 abolira l’esclavagisme. Inspirés par ces politiques anti-esclavagistes, les Yankees statueront que les états du Nord ne seront pas esclavagistes et interdiront la constitution de nouvelles colonies esclavagistes dans l’Ouest. Le tout culminant évidemment par la guerre de Sécession.
    La violence montrée dans 12 years a slave, contrairement à 99.9% des films la banalisant, est nécessaire. Elle est la démonstration viscérale que l’esclavagisme est abject, immonde, inhumain. Surmonter une telle violence tout en gardant sa dignité, est la marque de vrais super héros. En sortant de la projection du film je n’ai pu m’empêcher de m’incliner devant les survivants de l’esclavagisme en reconnaissant en eux un peuple digne cultivant un état d’esprit hors du commun.
    Pour revenir à Salomon, son égoïsme, je crois, était nécessaire pour recouvrer la liberté. Et seul un être libre peut libérer les autres. C’est ce que le vrai Salomon a fait, suite à sa libération. (Étrangement, je crois, on prêtera le même taux élevé d’égoïsme chez les grands artistes, jaloux de leur liberté créative…)

    Nathalie Juteau

    • 8 décembre 2013
      Reply

      Merci beaucoup pour ces commentaires, qui donnent à réfléchir.

      Quelques remarques: je ne nie pas la force physique du film de McQueen, ni celle de ses précédents (que j’avais bien aimé, avec quelques réserves pour Shame), c’est vrai qu’on ressent chaque coup reçu par Northup. Mais je dirais que l’absence de liberté dont vous parlez est exagéré dans le film: c’est certain que pour l’esclave il n’y a pas d’issue à l’esclavage, mais au quotidien, il reste une part de liberté que les maîtres ne pourront jamais enlever, dans la relation d’un esclave à un autre par exemple, ou simplement dans la liberté de penser. Je ne crois pas à l’absence de liberté totale, c’est-à-dire mettre fin complètement à l’homme. Comme je disais dans le texte, si c’est possible d’annihiler l’homme, alors je ne vois pas en quoi l’esclavage est si mauvais, car il ne ferait qu’accomplir une possibilité qu’il y a déjà dans l’homme. L’esclavage ne serait pas déshumanisant, il perpétuerait l’homme d’une autre manière.

      « La raison est simple : seulement Salomon qui a déjà été libre, peut aspirer à se libérer. »

      Ça, je suis tout à fait en désaccord: même né dans les chaînes, tu peux espérer t’en libérer, d’autant plus que tu peux voir d’autres personnes qui, eux, n’ont pas de chaînes, tes maîtres d’abord, ou même d’autres Noirs libres, comme dans le flash-back à l’épicerie. Ces hommes là n’étaient pas qu’enchaînés, ils étaient aussi humiliés, maltraités, etc. Je ne pense pas que tu puisses vivre dans un tel état et t’en satisfaire, juste parce que tu ne connais pas le contraire. Une diminution de liberté est peut-être ressentie avec plus de force quand tu as déjà connu la liberté, mais ça n’empêche pas l’homme né esclave de ressentir un manque.

      L’esclavage n’était pas contraire à la morale chrétienne puisque de toute façon les esclaves n’étaient pas considérés comme des hommes. C’est ce que le film montre avec Paul Giamatti par exemple, ou quand Fassbender s’appuie sur la tête d’un jeune Noir comme si c’était un accoudoir. Le personnage de Benedict Cumberbach (qui est superbe par ailleurs) est plus nuancé, mais en fait c’est le seul. Enfin, il y a Fassbender, mais je n’aime pas du tout la manière qu’il est abordé (il pourrait presque jouer un vilain cool d’un film d’ultra-violence esthétisée à la pseudo-Tarantino). Et pour le Blanc Sauveur, la réalité est quand même plus nuancé (Spielberg s’était fait attaquer sur ce point dans Lincoln d’ailleurs) puisque plusieurs Noirs ont participé aux pourparlers démocratiques qui ont mené à la libération des esclaves. Et ce n’est pas tant le personnage de Brad Pitt qui m’a fait réagir que la manière qu’il intervient dans le film, confirmant que les Noirs sont des incapables puisqu’ils ne pourront jamais rien faire par eux-même. En fait, rien dans le film ne nous permet de voir autre chose que des êtres inférieurs, rien que bon à recevoir notre pitié (il faudrait relire Nietzsche sur la pitié, qui disait quelque chose comme quoi c’est le plus dangereux des sentiments).

      Pour la violence, je ne la trouve pas moins banalisante que dans la majorité des films. J’ai ressenti d’autres scènes de violence avec autant de force dans des films d’horreur par exemple. Le problème avec la violence c’est qu’on est tellement habitué d’en voir que c’est très difficile de l’utiliser pour qu’elle réfère à quelque chose d’autre qu’elle-même, pour y voir autre chose que de la violence. Et voir la violence, ça ne mène à rien, il faut toujours aussi voir autre chose, sinon c’est faire de la violence un spectacle, ce qui est le cas ici. Pour moi, une telle violence est sans intérêt, d’autant plus qu’elle a déjà eu lieu et que la répéter, même en image, me semble des plus douteux.

      Merci encore pour vos commentaires!

  11. 8 décembre 2013
    Reply

    C’est rien: vos analyses me donnent, même si je n’en partage pas toujours les conclusions, une lecture approfondie de films marquants pour moi – vous êtes parmi les rares critiques (toutes origines confondues) à le faire, et pour cela mille mercis!

    Vous dites: mais au quotidien, il reste une part de liberté que les maîtres ne pourront jamais enlever, – vous êtes en ligne droit avec les philosophes, dont Kant, les grands maîtres spirituels et les survivants juifs des camps de concentration qui abondent dans le même sens…Pourquoi alors McQueen a choisi d’évacuer cette part ontologique de l’être humain chez la majorité des esclavages noirs de son film? Bonne question!- si j’étais vous, je l’appellerais pour lui demander! Mais pour moi, peut-être a-t-il choisi de mettre le focus sur la quête de Salomon afin de montrer tout ce que ça prend comme courage à l’homme pour être vraiment digne d’être vraiment libre…et comment cette liberté peut être facilement perdue…
    Aussi vous dites: rien dans le film ne nous permet de voir autre chose que des êtres inférieurs, rien que bon à recevoir notre pitié…j’abonde dans le même sens que vous et que Nietzsche sur la pitié. Mais jamais McQueen m’a fait ressentir ce dangereux sentiment pour ces esclaves…je puis comprendre au contraire que pour certains, trop épuisés par leurs dures labeurs, qu’ils n’avaient pas l’énergie pour cultiver la révolte et qu’au lieu de se montrer digne, ils ne pouvaient que survivre.

    Vous dites aussi que dans le film la violence n’est pas contraire à la morale chrétienne – Comme tout dans la Bible on peut y prendre ce que l’on veut bien y prendre sans vouloir vraiment saisir l’essentiel – En cela, le sauver blanc de Brad Prit montre bien au personnage de Fassbender l’envers de sa compréhension du message évangélique. (Au contraire de vous, j’ai adoré l’interprétation de Fassbender – ce personnage psychopathe à la Caligula…)-
    Aussi on ne peut faire un film sur l’esclavagisme sans montrer l’horreur de la violence subie – c’est précisément la virulence qui empêchait les noirs (encore une fois, minoritaire) de se révolter contre l’oppresseur.

    Si nous sommes vous et moi aux antipodes quant à la lecture et l’appréciation de ce film et que l’on peut en dégager autant de pistes de réflexions, c’est que nous devons être devant un autre grand film de McQueen…

    Salutations,

    Nathalie Juteau

  12. 8 décembre 2013
    Reply

    Sur Fassbender, je me suis mal exprimé: son interprétation, c’est bien, c’est le personnage qui m’agace. Mais bon, c’est sûr que quand un personnage nous semble problématique au scénario, il est difficile d’en apprécier l’interprétation (l’acteur est quand même responsable de son rôle, il aurait pu dans son jeu rajouter des nuances absentes à l’écrit).

    Oui, le dialogue entre Pitt et Fassbender est bien, mais mon point était surtout que pour quelqu’un pour Fassbender, il ne pense pas agir contre la morale chrétienne puisque pour lui les Noirs ne sont que des objets marchands. Je ne me rappelle plus du dialogue entre les deux, mais je crois que c’est ce que Pitt essaie de lui faire voir, que ces esclaves sont aussi des hommes.

    Et je crois qu’on peut montrer l’horreur sans montrer la violence. Un film comme Shoah nous fait très bien ressentir l’horreur, sans jamais une once de violence à l’écran. De toute façon, le problème n’est pas vraiment la violence mais le fait que McQueen n’arrive pas à présenter les hommes qui la subissent comme des hommes justement.

    Pour la pitié, c’est difficile à définir puisqu’il faut démêler ce que moi je vois et ce que j’ai l’impression que McQueen me montre: je n’ai pas non plus éprouvé de pitié face aux personnages, mais moi j’accordais à ces hommes, par défaut, par manière de considérer tout être humain, une dignité que je ne voyais pourtant pas à l’écran. C’est la mise en scène qui retire toute dignité (de manière involontaire, j’en suis sûr), mais je ne peux m’empêcher d’y voir des hommes malgré tout. C’est le fond de mon reproche en fait, et pourquoi je trouve que McQueen nous réconforte en nous prouvant à nous-mêmes que l’on peut être dégoûté par l’esclavage.

    Enfin, pour le dernier point, je dirais, au contraire, les grands films sont ceux qui nous laissent sans mots! Mon texte sur Captain Phillips par exemple, je ne pense pas avoir réussi à cerner le film du tout, je pense que l’oeuvre me dépasse et que mon écriture n’arrivera jamais à le rattraper. 12 Years a Slave, par contre, je n’ai aucun doute par rapport à ce film, je sais exactement ce qui m’a déplu et je pourrai pratiquement le démontrer plan par plan. Pour moi, c’est le signe d’un petit film. D’autant plus, dans ce cas-ci, que ces pistes de réflexion surgissent par défaut: je poserais les mêmes questions à tout film sur l’esclavage, réussi ou non.

    Merci encore, et au plaisir de vous revoir commenter!

  13. Anonymous
    2 février 2014
    Reply

    12 years a slave est un navet.
    Le film raconte l’histoire d’un esclave dans une plantation.
    Rien ne se passe dans ce film, il n’y a pas d’intrigue pas de suspens, rien;
    Par contre, il y a beaucoup d’insultes (sale négro ..). et beaucoup de violence (coups de fouets). Le blancs apparaissent constamment comme des gens sans pitié et semblent jouir de cette violence. c’est consternant!
    A la fin du film on se dit que l’esclavage n’a sûrement pas dû être si violent; alors que c’est une des pages les plus sombre de l’humanité.
    Très mauvaise note pour le réalisateur Steve Mc Queen.

    • 2 février 2014
      Reply

      Eh ben voilà qui dit en peu de mots ce que j’ai essayé de dire en beaucoup!

  14. Anonymous
    6 février 2014
    Reply

    Mon point de vue concernant ce film est certains commentaires
    : reel
    Ca n’a aucun sens ce n’est pas steve mc queen, qu’il faut juger mais bien le livre de solomon .
    Vous critiquez ce film mais c’est une histoire vrai, donc mr mc queen a simplement mis en scène tout ce que solomom (platt) nous raconte dans son livre.
    Oui on ne voit pas beaucoup les autres esclaves bah peut etre que ( solomon avait eté dépasse) dans son livre il ne parle pas aussi beaucoup de l’histoire de ses autres esclaves donc mcqueen ne va pas mettre en lumière d’autres personnage ou en inventer!
    Après oui platt n’apparait pas comme un héros mais c’est son histoire et ce n’est pas titanic…
    Dans cette page horrible de l’esclavage il n’y avait pas de justice, dans le film il ne peux rien pour la pauvre patsey qui a beaucoup souffert ils st traites plus durement que les animaux .
    et solomon avait donné plusieurs conférences pour demander l’abolition de l’esclavages et aider de nombreux esclaves a s’enfuir ! Oui il aurait pu y avoir une suite pour le raconter mais ca aurai dure 4h . Bref quoi qu’il en soit je suis tjr bouleversée par ce film et c’est un chef d’oeuvre car mr mcqueen ne cherche pas a séduire les téléspectateurs ou a ne pas trop choquer les ames sensibles il veux juste ne rien cacher et nous montrer la dure réalités, il y a beaucoup de violent mais c’est comme ca que ca c’est passé.
    Désolé pour les ames sensibles mais ce film n’est rien par rapport a tout ce qu’on vécu les noirs durant cette période .
    Ils montrent ds ce film les blanc sans pitié car oui ils etaient sans foi ni loi et extrêmement odieux mais dans son livre solomon avait bien précise que mr ford était tolérant et c’est ce qu’il en ressort ds ce film .
    Concernant la scène horrible des coup de fouet de patsey dans son livre solomon avait dit: » qu’il avait lui mm rarement vu un lynchage aussi violent a la limite de la mutilation « !
    Le film 12 years a slave est Violent et encore heureux il n’a pas expose tt ce que nos ancêtres ont subi je ne voudrai pas qu’ils coupes des sc
    scènes de lynchage… et dire que c’est même pas le 1/4 de la réalité.
    Peu importe la tournure que prend vos relations, il faut toujours etre reconnaissant. N’oublions jamais…. Personne ne se fait seul…
    Ps: desole pour les fautes et la syntaxe

    • 7 février 2014
      Reply

      Bonjour,

      sur la question de « c’est une histoire vraie », je vous inviterais à lire mes articles plus récents (les Juste un film) qui portent sur ce sujet (en particulier celui que je devrais publier plus tard ce soir). Mais en gros, disons que le fait de faire un film sur un fait réel n’autorise pas à ce que l’on représente les faits comme on veut.

      La question n’est pas vraiment de dire si Northup peut ou non faire quelque chose: il ne peut pas sauver Patsey du viol, c’est certain, mais il peut au moins offrir son empathie, qu’il lui refuse dans le film. Il est certain qu’un esclave ne « peut » pas faire grand-chose, mais le film devrait au moins montrer qu’il le « veut », qu’il y a encore quelque chose qui le retient à l’Autre.

      Ne pas vouloir séduire, à mon avis, c’est complètement faux: McQueen n’aurait pas fait un film si beau (visuellement), s’il n’avait pas voulu séduire. C’est un film extrêmement séduisant, aux qualités techniques indéniables, qui utilise une esthétique bien en vogue; le sujet ne séduit pas, mais le traitement qu’en fait McQueen, oui. Il faut différencier les deux (comme on différencie le « fait réel » de la représentation qu’en fait McQueen).

      Pour la violence, encore un fois, mes textes récents devraient éclairer. Disons que dire « la violence a eu lieu ainsi » ou même qu’elle était pire « pour de vrai » ne justifie pas qu’on la représente ainsi; je dirais même que c’est précisément pourquoi on ne devrait pas la montrer, pour ne pas la répéter (ça sert à quoi, au juste?)

      Merci pour le commentaire!

  15. Anonymous
    9 février 2014
    Reply

    Oui concernant l’empathie je vois ce que vous voulez dire c’est vrai que  » platt » essaye juste de sauver sa peau sans se soucier des autres .
    Après je pense que se sentiment « d’empathie » n’existe pas pour eux car au point ou ils en etaient…
    (Sauf pour une mère et ses enfants bref)
    Vous avez sans doute raison, je comprend votre point vu aussi mais pour moi au contraire je n’aurai pas aimé qu’il falsifie ou embellie l’histoire ou fait passer platt pour quelqu’un de bon.
    Concernant les scènes de violence : ca sert a « choquer » le téléspectateur et lui faire prendre conscience peux etre.
    Oui vous allez me répondre mais rien ne sert de montrer de telle actes et d’essayer de nous prouver quoique ce soit car tout le monde etaient déjà aux courant de ses brutalités.
    D’autres sont contre et d’autres comme moi st pour car je pense que le film n’aura pas été si différent des autres film sur l’esclavage si il n’y aurait pas eu tt ses ( défaut peut etre ) cotés la.
    Ce film est avant tout apprécié car il aborde d’une autre facon ses histoires
    Il a quand mm réussis car ce film nous a marqué
    Dsl si des fois je suis hors sujet hihii
    Sinon je suis d’accord avec vous sur plusieurs points et ses une tres bonne analyse du film !

  16. Anonymous
    9 février 2014
    Reply

    C’est une tres bonne analyse

  17. Anonymous
    18 février 2014
    Reply

    Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai cru comprendre que le film raconte le livre. Il adopte par conséquent le point de vue de l’auteur. En partant, Solomon n’est pas seulement libre, il est aussi un être raffiné, provenant de la bourgeoisie.

    Le film montre peu les autres esclaves, je suppose, parce que Solomon se trouvait peu de points communs avec eux. Leur parler livre? Musique? Conception de projets? Je ne suis même pas certain qu’au milieu du XIXe siècle, la langue commune chez les esclaves était l’anglais…. Et ceux qui le parlaient devaient avoir un accent épouvantable… À part sa couleur de peau, à part son statut d’esclave, Solomon n’avait rien en commun avec ses frères de sang. Sa solitude a dû être éprouvante.

    Le travail physique était abrutissant, du soir au matin. On les voit danser et jouer de la musique de force dans la nuit, ce qui ne les empêchait pas de retourner aux champs le matin venu.

    Solomon a dû comprendre tôt que se rebeller le mènerait à la pendaison. Il a dû croire qu’il pourrait racheter sa liberté en collaborant activement à enrichir son maître. Serait-ce arrivé? Si oui, à quel âge? Ou le mâitre n’aurait-il pas plutôt profité des talents et connaissances extraordinaires de cet esclave?

    Les rebelles ont été pendus, les rebellions ont été matées. À la fin de l’esclavage, il s’est trouvé des Noirs pour se plaindre de leur nouvelle condition. Imaginez : Un bon maître fournissait le gîte, les vêtements et la pitance. Quoi attendre de plus de la vie?

    Les Noirs étaient considérés comme des bêtes de somme. C’étaient des cheptels qui traversaient les océans pour aboutir dans les Amériques. Sur les plantations, des propriétaires s’arrangeaient entre eux pour faire accoupler leur plus belles créatures entre elles. Paraît-il que les esclaves grands et forts s’attelaient à la tâche avec beaucoup d’ardeur. Et oui, les enfants étaient séparés des parents. Quand on entend la maîtresse blanche dire à la pleurnicharde qu’elle finira bien par oublier ses enfants, on pense immédiatement la même chose d’une chatte qu’on sépare de ses petits vendus.

    Oui, il devait exister une hiérarchie sur les plantations. Sûr que le Noir de maison devait se sentir supérieur. Sûr que le Noir café au lait devait se trouver plus beau que le noir charbon. C’est d’ailleurs encore vrai, plus souvent qu’autrement.

    On reproche le manque de solidarité entre esclaves. On parle de survivance. Quelle était l’espérance de vie de ces gens? Pas de le droit de se marier, les enfants qui étaient vendus, donc pas de cellule familiale, absolument aucun droit à défendre… C’était au plus fort la poche. Quels sont les moyens de survivance dans ces circonstances?

    Les Blancs ont tous le rôle de méchant. Mais oui. Plus encore, je crois qu’ils ont tous les yeux bleus. Le système économique, la vie sociale, la vie religieuse (pendant longtemps, les Noirs n’ont pas eu le droit de pratiquer) étaient basées sur la possession d’esclaves. Dans un État de droit où aider le Noir est punissable par la loi, il ne peut pas y avoir de bon Blanc. Oubliez ça. En effet, qui veut être mis au ban de sa société pour un animal?

    De plus, dans un État de droit où la couleur de peau prime sur tous les autres droits, cela permet à des personnages, tels qu’interprétés par Fassbender, médiocres d’exercer l’autorité même s’ils peinent à lire, même s’ils peinent à exercer leur métier. De tels personnages, sans envergure, sont devenus des White Thrash au temps de la Ségrégation. Et soyez certain qu’ils ont grossi les rangs du KKK.

    Le film raconte l’histoire de Solomon, esclave, pas celui de l’esclavage. À ce compte-là, j’ai bien aimé le film. Mais pour en savoir davantage sur l’esclavage, il faut évidemment aller au-delà de l’expérience de Solomon.

    • 18 février 2014
      Reply

      Bonjour!

      « Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai cru comprendre que le film raconte le livre. Il adopte par conséquent le point de vue de l’auteur. »

      Oui, mais tous les livres ne sont pas nécessairement propices à une adaptation cinématographique. De plus, Solomon écrivait de son point de vue, son histoire, mais McQueen représente l’histoire de quelqu’un d’autre, alors forcément il doit se poser quelques questions de plus au niveau de la représentation. C’est les questions que je pose au film dans ce texte.

      Raconter l’histoire de Solomon, même si elle est vraie, ça pose problème en partant, car c’est une histoire exceptionnelle, un destin très particulier, mais l’esclavage, c’est justement la négation de la particularité. Il n’y a d’esclaves exceptionnels, ils sont tous au niveau de la bête. Solomon, lui, peut raconter sa vie, son témoignage nous aide à comprendre, mais McQueen, en nous racontant cette vie plutôt qu’une autre, prend tout de même une perspective choisie, libre, sur l’esclavage, et ce biais crée un discours qui n’est pas présent de la perspective de Solomon. Montrer l’esclavage en passant par un homme d’exception, c’est en partant rater son sujet. Peut-être que le sujet du film est Solomon et non l’esclavage, mais ça demeure un problème parce que veut, veut pas on se fait une idée de l’esclavage à partir du film, et notre idée passe par ce que l’on voit de Solomon, donc de son histoire d’exception (je ne veux pas dire qu’il est le seul avec une vie semblable, mais que les circonstances de sa vie nous empêchent de comprendre réellement ce qu’est un esclave, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a même pas la possibilité d’être exceptionnel).

      « Les Blancs ont tous le rôle de méchant. »

      Je n’ai pas dit ça. Au contraire, les Blancs sont les personnages les plus nuancés du film!

      Pour le reste, vous me décrivez la situation des esclaves, comme pour me dire que le film représente bien leur situation. Mais mon point tient à ce que le film nie l’humanité des Noirs en les montrant comme des bêtes, sans empathie, détaché de leurs pairs (et il y a moyen de ne pas tourner le dos à quelqu’un parce qu’il ne sait pas parler de musique!) S’il est vraiment possible de transformer un homme en bête, en objet marchand, alors l’esclavage n’a rien de reprochable, parce que ça ne ferait qu’actualiser une possibilité déjà présente dans l’homme. Et une fois devenu un objet, pourquoi ne pas vendre notre ex-homme? Ce n’est qu’un objet!

      Or, il m’apparaît évident que l’esclavage est terrible parce qu’il ne sait pas reconnaître l’homme, ne reconnaît pas qu’un homme ne peut pas être un objet… Et si le film représente les Noirs comme des bêtes, des objets, alors il ne fait qu’épouser le point de vue du bourreau, et nier à nouveau l’humanité des esclaves (mon article Juste un film 3 est plus clair sur cette question). C’est ce qui est indécent, abject.

      Mon point n’est pas que le film est trop « terrible » par rapport à la réalité, ou ne la comprend pas, mais plutôt qu’il représente la réalité des bourreaux, alors que la tâche de l’art est d’illuminer l’homme, sa liberté, ses possibilités, son être.

      Merci pour votre commentaire!

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