Être à l’écran

Pourquoi parler de l’acteur? D’abord et surtout parce que personne n’en parle, de l’acteur (je veux dire : au-delà des potins), et parce que cette omission est éloquente, en ce qu’elle trahit une certaine manière de concevoir l’art, les artistes, le cinéma. Dans mon introduction aux Notes ci présentes, je m’opposais à cette manière courante d’aborder l’art sous un angle purement fonctionnel. La critique en général ne se pose que ces questions « comment ça marche? Et est-ce que ça marche sur moi? », ou « qu’est-ce que le film dit? Et comment le dit-il? » Il pourrait sembler que cette dernière question (comment le dire) est la meilleure puisque c’est souvent ce que l’on attend de la critique : fais-moi pas un synopsis, mais dis-moi comment le film construit son discours. Comme approche, c’est peut-être mieux, sans doute, que de seulement dire « il se passe ceci et ça veut dire ça », mais il faut tout de même aller plus loin : penser le film comme un discours, ça demeure fondamentalement une attitude fonctionnelle. Le problème avec la question « comment le film dit ce qu’il dit? », c’est qu’elle ne reconnaît pas que le film ne dit rien, ne fait plutôt que montrer. Par exemple Captain Phillips de Paul Greengrass (je vais y revenir prochainement en profondeur) : le film ne dit rien sur l’altérité des pirates somaliens. Il la montre, nous la fait voir, et c’est à nous, spectateurs-critiques, de la décrire, de la mettre en mots, pour en communiquer notre impression. Ou quand le film oppose à la masse costaude de Tom Hanks la silhouette frêle de Muse (skinny l’appelle-t-on), il n’y a pas là de discours en tant que tel. Il n’y a qu’une image structurée autour de deux formes aux proportions différentes; différence signifiante, certes, mais le film ne dit pas « l’Amérique c’est gros et riche, la Somalie c’est petit et affamé », ce ne sont que des clichés de surface que le film nous invite à dépasser – car le film nous montre aussi que les somaliens ne sont pas « petits » d’un point de vue disons humain, éthique, et c’est justement cette attitude occidentale de charité et de pitié bienpensantes que Greengrass nous invite à dépasser, pour voir cet Autre non comme un être inférieur (petit) qu’il faudrait aider parce qu’il ne le peut pas lui-même, pauvre de lui, mais un être égal à regarder dans les yeux. Le film travaille en même temps sur cette disproportion des corps et sur ces êtres filmés comme des égaux (car en montrant les somaliens pour ce qu’ils sont, Greengrass ne rabaisse pas dans le même mouvement l’Américain à un minable, comme il aurait été si facile de faire). Le film ne fait donc que travailler sur des formes en mouvement, des rapports de force, des données visuelles, sensibles. Il n’en ressort pas un discours, mais je dirais plutôt une vérité, qui n’appartient qu’au domaine de l’image (la vérité étant indissociable de son mode de production, de sa venue au monde), et que moi, ici, je mets en mots.

Le discours vient de moi, et non du film, même si c’est le film qui me l’a inspiré. La nuance me semble cruciale, c’est toute la différence entre « un film a telle fonction, il sert tel discours » et « le film montre ceci ce qui me fait voir ceci ». Bref, la vraie question n’est pas « comment le film dit ce qu’il dit? » mais peut-être plus « qu’est-ce que le film montre? » C’est à la fois plus simple et plus complexe (parce que « montrer » ne signifie pas rester à l’écart et se contenter de regarder, « neutre », il faut aussi que l’artiste engage sa subjectivité dans l’acte de montrer, puisque après tout le film est sa vision).

Bon, je parlais de l’acteur… Comment transposer ses idées à l’acteur? Ce serait quoi, par exemple, un acteur « fonctionnel »? Ce serait un acteur qui remplit bien son rôle, qui s’efface derrière son personnage pour servir le récit : je ne dois pas me rappeler que Tom Cruise est scientologue, sinon je perds mon adhésion au film, je vois Tom Cruise et non plus, par exemple, Jack Reacher, et je trouve cela bien ridicule. Tom Cruise « fonctionne » tant qu’il n’est plus Tom Cruise. Analyser l’acteur de manière fonctionnelle, ce serait aussi dire, par exemple « tu as vu ici comment il fronce les sourcils, de manière si particulière? Nous voyons là toute son inquiétude, ses angoisses! » C’est donc prendre un geste et lui attribuer une fonction (il fronce les sourcils parce qu’il est inquiet). Ce n’est pas faux, bien sûr, tout comme ce n’est pas faux d’attribuer à la disproportion entre Phillips et Muse des idées sur l’Amérique opulente et l’Afrique miséreuse, mais dans les deux cas il s’agit d’une lecture de surface à dépasser. Ou plutôt à ne pas qualifier : Captain Phillips n’est pas un « bon » film parce qu’il présente l’Amérique opulente par la silhouette de Tom Hanks; ce n’est pas un « bon » film tout court, du moins pas de la manière que l’on entend généralement un tel compliment (je reviendrai sur ce point, mais ne vous trompez pas : je ne suis pas loin de penser que c’est un chef d’œuvre).

Il est vrai que je peux froncer les sourcils quand j’ai des doutes ou quand je suis fâché, mais ce geste, cette expression, ne sont qu’une infime partie de mon être, auxquels on ne peut pas me réduire. En d’autres mots : mon être n’est pas « bon » parce que je sais froncer les sourcils au bon moment; l’absurdité me semble évidente. Or, l’acteur, le type d’acteur qui m’intéresse en tout cas, qui n’est pas que fonctionnel, Tom Cruise par exemple, engage tout son être dans ses « personnages » (guillemets nécessaires puisque la frontière personnage-acteur est très mince). On pourrait bien dire de Tom Cruise qu’il est un bon acteur car il sait froncer les sourcils « au bon moment », lorsqu’il a besoin d’exprimer sa colère mettons, mais ce serait dire bien peu. Certains diraient probablement qu’il n’est même pas capable de faire ça (il n’a pas très bonne réputation, ce qui tient peut-être plus aux films dans lesquels il s’engage, souvent médiocres, en effet), ou encore qu’il joue « toujours le même rôle », ce qui apparemment n’est pas très difficile (pourtant, je ne trouve pas cela si aisé d’être fidèle à moi-même en tout temps, encore moins de manière aussi publique), ni souhaitable, même si la star d’antan, durant l’âge d’or hollywoodien, était appréciée précisément parce qu’elle était « toujours la même » (bien sûr, j’y reviendrai dans un autre texte, la star n’est pas vraiment toujours la même, il y a nuances, précisions, remises en question, etc.) On aura compris que je préfère cette constance à l’acteur-caméléon versatile au point d’être impersonnel.

À ce point, il est important de noter que l’acteur fonctionnel n’est pas un « mauvais » interprète : au contraire, on le reconnaît aussitôt à ce qu’on ne le reconnaît pas, à ce que son interprétation est si confondante qu’on en vient à oublier qui il est (les exemples abondent dans le genre biographique). Mais pourquoi demander à un artiste, quel qu’il soit, de s’effacer? Quel est l’intérêt d’un artiste caméléon, que l’on ne peut jamais reconnaître et identifier? C’est justement ce que l’on appelle un tâcheron : un technicien compétent, capable de filmer adéquatement tout type de scénario, mais sans jamais leur apporter un quelconque soupçon de personnalité, de vision. Un tâcheron n’est que fonctionnel, justement, en ce qu’il sait construire une scène, l’enchainer à une autre, et puis une autre, pour finalement faire un film qui se laisse aussi bien regarder qu’oublier. Un tâcheron est passé maître dans l’art de filmer, mais il ne fait pas ainsi œuvre d’art; « l’art de », comme on dit l’art de la menuiserie par exemple, implique un savoir technique, l’art, au contraire, une vision.

L’acteur, lui, propose peut-être plus une manière d’être, d’agir dans le monde, mais il demeure un auteur au même titre qu’un cinéaste ou un écrivain : « Qu’est-ce que ça veut dire être Cary Grant, ou Tom Cruise? » Il manque peut être une nuance ici, car je ne suis jamais tout à fait en face de Cary Grant : il fait une œuvre avec son corps, il joue son existence, il la met en/sur scène, il y a donc un certain décalage entre le Cary Grant quotidien et celui sur pellicule. De même que Proust séparait le moi créateur de l’artiste (c’est-à-dire, justement, ce qu’on nomme l’auteur, cette présence persistante, reconnaissable d’une œuvre à l’autre, ce style) et son moi quotidien (celui qui mange, dort, bois, etc.), il faut séparer l’acteur en deux, entre ses rôles, sa création, et sa vie au quotidien. Mais l’opération apparaît plus délicate car l’acteur travaille sur son corps, sur ce même corps qu’il traîne à tout instant, qu’il met aussi en scène au quotidien, comme on le fait tous, bref cette séparation entre l’acteur et ses rôles est si infime que je mets la réflexion en suspens pour l’instant…

L’idée derrière ces Notes sur l’acteur est donc de tenter de renverser cette piètre conception de l’acteur, pour essayer de voir l’acteur à travers le regard de l’art plutôt que de l’objet fonctionnel… Qu’on ne se trompe : dans la plupart des films, les acteurs sont filmés comme des tables, on réduit leur présence dans chaque plan à une fonction facilement saisissable, et un acteur qui ne sert qu’à faire pleurer ne vaut pas plus qu’une chaise qui ne sert qu’à s’asseoir. Et voilà précisément l’attitude qu’il faut combattre : si je pose la question « Qu’est-ce que ça veut dire être Tom Cruise? », je ne peux surtout pas répondre en des termes qualitatifs. Tom Cruise n’est ni un « bon », ni un « mauvais » acteur : il est Tom Cruise et c’est tout. Pour dire d’un objet qu’il est « bon » ou « bien », il faut d’abord savoir quelle est la fonction de cet objet et ensuite juger s’il remplit convenablement cette fonction. Comment appliquer une telle formule à un individu? Or, penser l’art en termes d’auteur, d’artiste, c’est voir dans l’art l’expression de la pensée d’un individu; il importe peu que Tom Cruise soit apte ou non à froncer les yeux « au bon moment », la richesse de sa pensée, ses développements dans le temps, le regard qu’il tient sur sa propre image, voilà des idées bien plus précieuses que n’importe quelle technique accomplie (la technique, voilà bien ce qui est fonctionnel, savoir quand utiliser tel outil pour obtenir tel effet).

De même pour un film : comme dit plus haut, Captain Phillips n’est pas un « bon » film parce que etc., etc. (peu importe les raisons). Captain Phillips, en tant qu’expression artistique, ne peut se qualifier ainsi. C’est un film fonctionnel dans la mesure où le suspens y fonctionne très bien (c’est efficace, comme on dit), mais c’est surtout une œuvre d’art, et, vu sous cet angle, que le suspens fonctionne ou pas est secondaire (pas sans intérêt, bien sûr, mais accessoire). La représentation de l’Autre (les pirates somaliens) y est si belle de vérité (tout comme le regard perplexe de l’Américain prisonnier avec cet Autre, forcé pour une fois de le voir) qu’on ne saurait penser le film en terme de « suspens efficace » ou de « reconstitution réussie », à moins de trahir par notre indifférence à l’Homme ce qu’il y a d’extraordinaire à l’écran.

à suivre…
Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

3 Comments

  1. sylva dominique
    2 juin 2015
    Reply

    bonjour SYLVAIN ….dit -il…

    Je pense que tu devrais ecrire plus de textes sur les acteurs .en effet on n’evoque jamais l’acteur pour ce qu’il est et l’image qu’il travaille et véhicule a travers ses films.
    Je pense que ce texte sur le film de Greengrass a travers Hanks est celui qui m’a le plus marqué ici.c’est confondant.
    et je crois qu’il rejoint ton travail sur « éthique et action » dans le sens ou Greengrass aurait consciemment choisi Hanks ; donc qu’il differencie les acteurs contrairement aux realisateurs de films d’action actuels .
    Un peu ce que confirme Fincher quand il explique pourquoi il a choisi Affleck pour GONE GIRL .il a fait sciemment tenant compte de qui il est ,ce qu’il represente et ce qu’il véhicule.et il a eu raison.

    • Sylvain Lavallée
      2 juin 2015
      Reply

      Re : bonjour,

      mouin, c’est pas mal ce que je suis en train de me dire, que je devrais plus écrire sur l’acteur (tu as lu le dernier texte sur Maggie? Ça semble être passé inaperçu mais j’aimais bien ce que j’avais à dire sur Arnold…) Pour les films d’action actuels, je pense qu’il y a encore un souci du casting, surtout dans les plus petites productions (les Jason Statham par exemple) ou celles plus près du format « classique » (les Furious), c’est plus dans les mégaproductions que ça se perd (ben excepté Furious). En comédie aussi, le casting est essentiel, on peut pas échanger Will Ferrell pour Adam Sandler, Seth Rogen pour Jonah Hill, Kristen Wiig pour Melissa McCarthy, etc. Il y a encore un souci du casting en fait, ou en tout cas il y a plus d’auteurs aujourd’hui devant que derrière la caméra, à cause du mode de production probablement, qui laisse plus (trop) de liberté aux producteurs (et la tendance actuelle des extrêmes : le cinéma d’auteur hyper-auteurisé et codifié comme tel, le blockbuster hyper-gonflé – je m’ennuie plus que tout des films grand public d’auteur, autrement dit du bon vieux Hollywood!)

  2. sylva dominique
    2 juin 2015
    Reply

    RE RE

    ha oui ,je ne vais pas te contredire sur le vieux Hollywood.les HITCHCOCK FORD HAWKS me manquent beaucoup (ainsi que ce cher MCtiernan).heureusement il ya le bluray.
    je lirai l’article sur MAGGIE,le moment venu.

    merci

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