It’s A Wonderful Life (1946), Frank Capra

J’avais écrit ce passage sur le chef d’œuvre de Frank Capra pour mes notes sur Tom Hanks, afin de mieux cerner sa personnalité de star en la comparant avec celle de James Stewart (j’écrirai sûrement un jour en profondeur sur ce cher Jimmy, mon préféré avec Grant). Aparté au fond inutile, je le recopie ici pour l’occasion, remanié et rallongé, pour mieux revoir ce film, comme il le faut toujours à ce temps-ci de l’année.

Les films de Capra nous apparaissent aujourd’hui bien naïfs (du moins c’est ce qu’on dit) dans leur confiance absolue envers l’intégrité de l’homme du peuple américain, prolétaire patriotique porteur des valeurs de son pays qu’il met en action en s’opposant à un gouvernement ou des institutions remarquablement corrompus, délétères. Mr Smith Goes to Washington est l’exemple le plus évident (un seul citoyen tenant tête au gouvernement? ridicule!), mais il ne faut pas perdre de vue que l’optimisme du personnage de Stewart est toujours contrebalancé (dans ce film comme dans les autres) par un État déficient, aliénant, en faillite morale. Le tout se terminant par un happy end béatifique, on a tendance à oublier ce qui précède, on retient la possibilité d’un changement radical vers le mieux, mais dans l’ensemble le film est loin d’être si naïf (d’autant plus qu’il s’agit essentiellement d’une screwball comedy, avec tout ce que cela comporte d’absurdités, de situations délirantes et de quiproquos identitaires, ce qui déjà indique une vision critique de la scène politique). Bien sûr, ce ne sont pas les institutions ou le gouvernement qui sont présentés de façon naïve, mais plutôt le personnage de Stewart, toujours honnête, altruiste, aimant, bien intentionné, etc. Et bien justement : il fallait une telle candeur pour s’opposer à ce portrait hyper-cynique de la Maison Blanche. Aujourd’hui, une telle attitude nous fait bien rire, on aime mieux affronter le cynisme par le cynisme (ce qui d’ailleurs ne mène à rien), alors la candeur devient synonyme d’imbécillité.

Forrest Gump en est un bon exemple : Forrest demeure aveugle à toute l’histoire politique de son pays, et il peut conserver son regard naïf tout du long car sa stupidité l’empêche de comprendre ce qui se passe autour de lui. Tout ceux qui se frottent directement à cette Histoire, au contraire, périssent (Jenny) ou sont estropiés (le lieutenant Taylor). Pour Capra, la naïveté était une arme, une manière de combattre le cynisme; chez Zemeckis, la naïveté n’avance rien, il n’y a rien à faire de toute façon (ou plutôt, mieux vaut ne rien faire, on sait comment il traite le personnage militant de Jenny). Dans les deux cas, la naïveté correspond à celle de cet « Américain moyen », mais alors que Capra souligne l’incrédulité du personnage devant son gouvernement, pour mieux faire voir à tous les Mr. Smith (c’est-à-dire nous spectateurs) ce qui se manigance en coulisses, Zemeckis nous demande au contraire, en faisant une apologie de l’idiotie, de rester aveugle, de baisser les bras (peut-être qu’il y a dans ce discours répugnant une ironie, mais elle m’échappe).  Alors comment se sentir représenter par Forrest? On peut le trouver sympathique, Forrest, l’aimer, mais j’aime mieux penser que l’Américain moyen n’est pas qu’un idiot, que je ne suis pas un idiot donc… Il y a là, en gros, toute la différence entre James Stewart et Tom Hanks, dans leur manière de construire leur relation au spectateur qu’ils sont supposés représenter.

Mais c’est It’s A Wonderful Life, un de mes films cultes, qui réfléchit le mieux ce que représente James Stewart pour le spectateur. On pourrait parler dans ce cas aussi de naïveté, d’optimisme simplet puisque, oui, tous les citoyens de Bedford Falls lancent leur argent aux pieds de George Bailey dans un dernier acte qui tient du pur miracle; mais n’oublions pas qu’avant cela Bailey a dû renoncer à tous ses rêves et ses ambitions. Que peut-il y avoir de naïf dans un tel désespoir, tel celui de Stewart, au bord du suicide, avant qu’il ne rencontre son ange gardien? Il y a là au contraire une acuité, une reconnaissance de l’aliénation que peut vivre tous les George Bailey de ce monde, déchirés entre leur appartenance à une communauté et leur rêve d’un ailleurs inaccessible (l’interprétation de Stewart est par ailleurs extraordinaire, dans ses hésitations). Un tel discours peut, certes, paraître malhonnête, complaisant, puisque Bailey doit apprendre à renoncer à ses rêves d’un ailleurs pour trouver le bonheur près de lui, avec sa famille et ses proches, alors qu’il est interprété par James Stewart, c’est-à-dire une star hollywoodienne qui est l’incarnation même, par son succès et sa célébrité, de cet ailleurs inaccessible auquel rêve Bailey. La frontière est mince entre la condescendance d’un tel discours du je-sais-ce-qui-est-mieux-pour-toi-aime-ta-famille-et-laisse-moi-t’incarner-le-rêve-qui-ne-sera-toujours-qu’un-rêve-pour-toi (discours que j’ai attribué en partie à Tom Hanks) et la reconnaissance par la star, au travers de son interprétation, de cette distance incommensurable qui la sépare de son spectateur, mais il me semble que le film (et Stewart dans tous ses rôles) se tient bien fermement du côté de la reconnaissance.

Pour s’en convaincre : It’s a Wonderful Life est présenté explicitement comme un film dès les premières images puisque nous voyons le film de la vie de George Bailey tel qu’il est présenté pour son ange gardien. Même si elle est introduite dès les premières secondes, il est difficile de voir dans cette figure de l’ange autre chose qu’un deus ex machina qui vient corriger le cours du film pour l’amener vers la conclusion désirée, le happy end obligatoire. Autrement dit, le film affiche ouvertement son artificialité, allant jusqu’à commenter des arrêts sur images en voix off et à nous présenter son dernier acte comme une intervention divine, un créateur qui vient porter aide à ses personnages pour leur montrer le « droit » chemin. Quand l’ange montre à Bailey ce que serait la vie s’il n’existait pas, il est donc bien tentant de voir là une représentation de ce que serait le réel sans le cinéma puisque justement George Bailey n’existe pas. Sans le cinéma et tous les George Bailey qu’il nous a offert depuis un peu plus de cent ans, le monde ne serait que vice, haine, nihilisme et désespoir, le monde ne serait que Pottersville. Selon cette lecture du film, les anges seraient bien sûr Hollywood, les créateurs du film qui ont le pouvoir de l’arrêter ou d’en redresser la trajectoire.

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Mais il ne faut pas se méprendre : je ne dis pas (ni Capra) qu’Hollywood a le pouvoir de changer le monde pour le mieux. Plutôt, le film, en se présentant ouvertement comme un film, nous invite à comprendre que George Bailey n’est qu’un rêve, une création filmique. C’est pourquoi Bailey ne peut pas se suicider, pourquoi il faut à tout prix l’empêcher : il est un idéal, un modèle à suivre. Oui, la finale demeure dégoulinante de bons sentiments (je dis ça bien que je pleure à chaque année), mais le film est aussi apte à représenter avec justesse le désespoir de Bailey. C’est ce qui est si émouvant: je ne vois pas dans cette artificialité assumée un méta-commentaire sur Hollywood ou le cinéma, tout cela ne sert au fond qu’à alimenter le profond sentiment de sincérité qui se dégage du film (comme de toutes les collaborations Capra-Stewart), jusqu’à cette finale, dégoulinante, certes, mais aux sentiments sincères, ce qu’on a bien de la misère à comprendre aujourd’hui (qu’on trouve cela niais!) Sincérité, oui, car le film, conscient de ses limites, se présente lui-même comme un rêve, nous dit explicitement que cette finale tient du miracle divin (ou filmique). Le réel, le Pottersville sans George Bailey, lui, est beaucoup moins idyllique, le film le montre bien… It’s A Wonderful Life nous présente une image possible (puisque l’ange montre comment la vie pourrait être différente, rien n’est fixé d’avance) pour nous aider dans le réel (j’insiste sur l’idée du possible : le film n’est pas une solution, mais une invitation à regarder autrement le monde qui nous entoure).

Voilà le beau paradoxe de ce film : Bailey n’aspire pas à être une star hollywoodienne, mais il rêve à un ailleurs qui lui est interdit, comme nous on se projette dans George Bailey, un personnage qui nous est familier joué par une star qui nous est interdite. En interprétant le désespoir de Bailey comme ses rêves d’un ailleurs que Stewart incarne par son statut de star, et en se présentant implicitement comme une création filmique, Stewart semble nous dire qu’il reconnaît autant notre douleur que la distance, incommensurable, qui nous sépare de lui et qui est justement la source, en partie du moins, de cette douleur; il nous tend la main tout en sachant très bien que nous ne pourrons jamais la serrer, pour abolir autant que ce peut cette distance (note au passage : relier cette main tendue au clin d’œil de connivence de Grant, deux stars de l’âge d’or qui tentent d’amener les spectateurs vers eux à leur façon, en brisant le quatrième mur).

Stewart, en jouant le rêve brisé (et pas seulement dans It’s A Wonderful Life), me dit clairement que l’image idéalisée qu’il m’offre peut poser problème, alors il n’a pas cette présomption de savoir quelle image serait « bonne » pour moi. Il ne fait que m’offrir humblement un idéal par son cinéma, un modèle. En somme, il y a une honnêteté chez Stewart, ou du moins une conscience de soi, de ce qu’il représente (quelque chose comme l’« Américain moyen »), et de ce qu’il ne pourra jamais tout à fait être (il demeure une star, ce que n’est pas, évidemment, l’ « Américain moyen »); une conscience de soi, de son image, qui fait défaut à Tom Hanks, comme je l’avais relevé (Jimmy ferait un piètre Phillips, il douterait trop, dès la première scène, de l’image qu’il projette aux pirates, et Hanks un Bailey arrogant). C’est ce que nous dit It’s A Wonderful Life : Stewart représente l’Américain moyen, mais jusqu’à un certain point. Il est un modèle, mais le modèle ne remplace pas ceux qui le suivent, ne se met pas à leur place, et n’impose pas plus son image. Le modèle montre une direction possible, il propose des actions, une manière d’être dans le monde… Idées qui seront au coeur de mes futures Notes sur l’acteur.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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