Juste un Film (1): Introduction

 « What 12 Years a Slave, The Act of Killing, Bastards, and A Touch of Sin (the latter, for me, the best of a dubious lot) all seem to be proposing, in different ways, is that the shocks and jolts of exploitation filmmaking are the most expressive tools we have in order to arrive at the truth about the world we live in. But what is this truth, finally, but that venerable chestnut, “It’s only a movie”? » Jonathan Rosenbaum, A Few (Further) Demurrals about Films that Didn’t Make It Onto My Ten Best List

« C’est juste un film… » Y a-t-il une phrase plus insultante pour le cinéphile ardent? Non, ce n’est pas juste un film avons-nous envie de répliquer, un film c’est grand, immense, incommensurable (les bons du moins), il faut les prendre au sérieux les films, ils disent quelque chose sur notre monde, même les plus mauvais, même sans le vouloir, ça parle un film, et ça ne parle pas que de soi, ça parle de l’homme, ça nous remue, nous émeut, nous fait voir, penser, ressentir, éprouver, etc., etc. Réponse sincère, sans doute, passionnée, aux sentiments que je partage amplement, mais je me demande si cette réplique est appropriée, si elle répond vraiment à ce que l’on veut exprimer par « c’est juste un film », s’il suffit de dire « non, ce n’est pas juste un film » pour convaincre notre locuteur, ou plus fondamentalement pour lui signifier que nous avons compris ce qu’il essaie de nous dire…

Je me demande en fait si quelqu’un croit vraiment qu’un film n’est juste qu’un film, car que serait un tel film qui ne serait que « juste » ça? Il me semble que ce serait un film qui ne réfère qu’à lui-même, un film qui n’existerait que pour lui-même, qui existerait à quelque part hors de ce monde, hors de moi, qui n’aurait aucune conséquence sur ses spectateurs, ni sur le monde, excepté sa propre existence. C’est donc dire que je ne pourrais même pas voir ce film qui n’est « juste » que lui-même, car dès que je rentre en contact avec une œuvre elle change quelque chose en moi, minimalement son souvenir s’imprime, elle me change au moins par les impressions qu’elle me lègue, aussi insignifiantes puissent-elles paraître… Si un film qui ne serait « juste » qu’un film peut exister, alors je ne peux pas en parler car il n’en restera rien après la projection, je l’oublierai aussitôt – autrement dit, il pourrait aussi bien ne pas exister, au fond quelle différence? Cinéphiles ardents, spectateurs amorphes, qui peut croire à cette idée d’un film inconséquent, insignifiant? Même si un cinéaste crois réaliser « juste » un film, son œuvre, en autant qu’elle existe, ne pourra jamais être futile jusqu’à s’anéantir. Même le plus affligeant des navets n’est pas sans effet sur son spectateur, je pense qu’on me l’accordera volontiers.

Peut-être alors que j’exagère ce que l’on veut dire par « c’est juste un film », que cette expression n’exprime pas la totale insignifiance du cinéma, mais sa relative insignifiance : un film a un effet sur moi, sur le monde, admettra-t-on avec circonspection, mais celui-ci est négligeable. Ce serait dire quoi, alors? Quel serait cet effet et en quoi serait-il négligeable? Pensons aux moments que nous entendons cette expression : à première vue, balancer un « c’est juste un film » désabusé permet de nier le sens que quelqu’un dégage d’une œuvre, par exemple pour dénigrer une analyse jugée trop poussée, intellectuelle (c’est juste un film, voyons, penses-tu vraiment que le réalisateur voulait dire cela?) ou encore pour défendre une œuvre attaquée pour des raisons morales (on peut représenter la violence comme on veut, c’est juste un film après tout, c’est pas la vie). Il n’y aurait alors au cinéma que l’émotion, le divertissement, et pas besoin d’aller chercher plus loin : la violence ne veut rien dire, n’a pas d’effet sur le spectateur, en tout cas au delà de l’émotion, le plaisir esthétique; le film lui-même ne veut rien dire, en tout cas au delà de l’émotion, ou s’il veut dire quelque chose, s’il a un « message », celui-ci n’a aucune influence sur nous, peut-être parce que nous le savions déjà, ou parce que ce « message » n’est vrai qu’au cinéma (l’amour vainc tous les obstacles? c’est juste bon pour les films, tout le monde le sait…) Le film a bien un effet, l’émotion ressentie, mais c’est tout, et il n’y a rien là qui mérite notre attention.

Je pense que les adeptes du « c’est juste un film » pourraient être d’accord avec ce que je décris ici, cette réduction du cinéma à l’émotion, à un message simplet qui n’appartient qu’au cinéma et pas au monde, mais il me semble que mon interprétation demeure incomplète, car n’oublions pas qu’un mot, une expression, n’a aucun sens au-delà du contexte dans lequel il (elle) est utilisé(e) : en général – et pourquoi pas toujours puisque en vérité je ne pense pas avoir déjà entendu « c’est juste un film » dans un autre contexte que celui-là – dire « c’est juste un film » sert avant tout à mettre fin à une conversation, ou au minimum à refuser d’y prendre part, et il n’est donc pas certain que l’on exprime ainsi une conviction véritable concernant l’inutilité foncière du cinéma. Qui dit « c’est juste un film, mais j’ai bien ri »? Il n’y a aucune raison de dire « c’est juste un film » avant (ou après) avoir exprimé notre opinion sur un film, au cours d’une discussion en sortant d’une salle par exemple. « J’ai bien ri » appelle normalement notre interlocuteur à exprimer sa propre expérience, alors que « c’est juste un film » sert plutôt à se dégager de la conversation; cette expression n’appelle pas une réplique, mais au contraire nie la nécessité, l’utilité, d’une réplique, en sous-entendant la conviction, ou la croyance, que les films existent hors de ce monde, peut-être parce que leur « message » ne concerne que le cinéma – ou peut-être plus, en réalité, parce que les films n’ont qu’une influence sur mon monde, mon intimité, alors je n’ai pas à partager mon monde avec vous puisqu’il n’appartient qu’à moi, ne vous touche pas, il n’y a donc rien à discuter.

Après tout, tout spectateur admettra avoir ressenti une émotion quelconque au contact d’un film, peu importe que ce soit de l’ennui, de la haine, du plaisir, etc., donc tout spectateur admettra qu’un film n’est pas sans effet. Bien des spectateurs n’oseront pas parler de leurs émotions, de ce qu’elles peuvent dire sur le film, mais je ne connais personne prêt à renier ses émotions, à les déclarer insignifiantes, triviales, etc. (on les dira peut-être insignifiantes pour les autres, ou pour le film, mais pas pour soi). Au contraire, il n’y a que l’émotion pour l’adepte du « c’est juste un film », c’est pourquoi il refuse une analyse trop intellectuelle, qui va à l’encontre de son émotion brute, car il n’y a rien à dire de plus que cette émotion. De même, je suis persuadé que beaucoup de ces adeptes admettront avoir un film culte, un film préféré, qui a eu une certaine importance pour eux… En fait, même si nous disons « c’est juste un film », nos actions s’accordent rarement (jamais?) avec ce qu’implique cette expression. On pourrait faire une longue liste de toutes les influences évidentes du cinéma sur nos vies, nos gestes au quotidien, en commençant par tous les effets de mode, en particulier ces attitudes adoptées après les avoir vues sur grand écran – juste un film ne pourrait pas m’influencer ainsi, au point de me faire agir différemment au quotidien.

« C’est juste un film » exprimerait alors surtout un refus de prendre la parole, de mettre en mots son expérience, bien plus qu’un jugement sur le cinéma ou l’art en général – oui, je vois bien l’objection : on pourrait me dire ici qu’on ne veut pas en parler parce que tous ne voit pas cette influence du cinéma dans nos vies que je trouve, moi, évidente, et donc que le refus de parler vient bel et bien d’une conviction que le cinéma n’est pas à prendre au sérieux, et donc que l’expression « c’est juste un film » exprime exactement ce que l’on entend. En fait il me semble clair que les deux vont de pair, que refuser de parler de cinéma nous exempte d’y porter attention et vice versa, mais mettre fin à la conversation me semble constituer l’essence de cette expression, d’autant plus que pour prendre au sérieux quoique ce soit, il faut d’abord vouloir le mettre en mots, ne serait-ce que pour soi, en pensée. Pensons à ceci : personne ne défend l’idée qu’un film n’est juste qu’un film, argumente sa position, c’est le genre de commentaire qu’on lance en l’air avant de disparaître, surtout sur les blogues. Et il n’y a rien à répliquer à cela, de toute façon vous vous adresseriez à quelqu’un qui est déjà parti, ou qui n’a jamais eu l’intention de vous écouter. Donc, lecteurs que j’imagine cinéphiles ardents, la prochaine fois que vous entendez « c’est juste un film », s’il y a toujours quelqu’un pour vous écouter, ça ne sert à rien d’expliquer pourquoi, pour vous, un film n’est pas juste un film; vous allez frapper un mur, cette discussion n’est pas possible. Il faudrait plutôt demander à votre interlocuteur pourquoi il refuse de parler de cinéma ou de partager son expérience, et procéder à partir de là (quelles seraient les raisons de ce repli sur soi? Je ne peux que spéculer : peur d’être confronté à une opinion antagoniste, peur de ne pas se conformer à un jugement commun, peur de s’exposer trop intimement, répétition par réflexe d’une expression souvent entendue, etc.)

D’ailleurs, ébauche d’idée à développer une autre fois, voilà peut-être la tâche principale de la critique : faire reconnaître que les films ne vivent pas dans une sphère esthétique hors du monde, et donc de faire voir aux lecteurs-spectateurs ce que déjà ils connaissent, vivent du moins, c’est-à-dire notre lien intime à l’art, notre façon de participer à la fiction, ce qui ne peut se faire, je crois, qu’en proposant des outils, des mots, pour que le lecteur puisse à son tour prendre la parole, à la suite du critique, mettre en mots sa propre expérience, car il n’y aura pas de reconnaissance tant que l’expérience demeurera uniquement ressentie, indéfinie, informe… Comment savoir si l’on voit bien ce que l’on voit si nous ne sommes pas en mesure de l’exprimer? Le critique montre moins comment lire un film, mais peut-être surtout comment exprimer notre relation à un film; moins comment voir et plus comment dire…

Mais pourquoi tout ce détour pour en venir à cette citation du vénérable Jonathan Rosenbaum en exergue? Franchement, je ne sais pas encore si le trajet emprunté se révèlera entièrement pertinent, on me dira rendu à destination, mais je dirai au moins, à l’orée de cette série de textes sur 2013, que cette citation, point de départ idéal, me semble moins obvie qu’elle peut le paraître, et que je ne pense pas qu’on y viendra à bout avant de se demander ce que recouvre une expression comme « Only a film », et de ce qu’elle nous dit sur le cinéma – mais tout ça deviendra plus clair une prochaine fois…

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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