Publié dans Juste un Film

Reconnaître la douleur

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Reconnaître la douleur Publié le 7 février 20142 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Résumons-nous : j’ai développé deux idées en parallèle, qu’il faudrait maintenant relier. Peut-être que je pourrais le faire ainsi : le pouvoir de révélation du cinéma nous permet de reconnaître le monde, nous le faire voir d’une manière nouvelle, mais ce ne sont pas tous les films qui réussissent à maîtriser ou à rendre compte de cette possibilité. En fait, la plupart des films ne nous font rien reconnaître du tout, ils se contentent de reproduire ce que l’on savait déjà – comme c’est le cas pour 12 Years a Slave, notre exemple-clé. Et pour être précis : je ne reproche pas vraiment à ce film de n’être qu’une reproduction, en soi ce n’est pas si grave (la majorité des films ne font pas mieux), même si ainsi le film fait fi du potentiel spécifique du cinéma; le problème dans ce cas-ci est ce que l’on reproduit, c’est-à-dire la perspective de l’esclavagiste, car ce qu’il y a à l’écran, ce sont des esclaves, non des hommes. Pour ramener cette idée à ce que je disais au début de cette série, il faudrait dire que ce genre de film, ces « reproductions », nous donne l’impression qu’ils pensent le cinéma comme étant juste un film. Je ne dis pas qu’ils sont vraiment « juste un film », car mon point de départ était justement qu’il n’y a rien de tel que « juste un film », que cette expression est fausse, ou du moins qu’elle exprime une conception bien étroite du cinéma; mais il faut une telle conception étroite du cinéma pour faire 12 Years a Slave, et il en faut une aussi pour l’encenser. Quoique c’est un peu plus complexe…

12 Years a Slave… Je voudrais préciser à ce point que je n’ai aucune obsession particulière envers ce film, qui, même si mauvais, n’est pas pire que bien d’autres, mais disons que nous ne sommes plus ici dans le domaine de la critique proprement dite et que j’aime mieux revenir sur les mêmes exemples pour pouvoir bâtir sur ce qui a été dit avant; bien des films pourraient ici me servir de souffre-douleur, mais il faudrait que je commence par une mise en contexte, alors qu’en continuant avec le film de Steve McQueen, je peux me contenter de vous renvoyer à mes textes précédents. Il me semble que l’on avance mieux ainsi, quitte à avoir l’air monomaniaque. Mais imaginons qu’on me demande d’écrire une « vraie » critique du film, je dirais alors : insignifiant, il méprend brio technique et mise en scène, confond faire juste une (belle) image et une image juste, conclusion : abject. Au fond ça dirait tout, alors j’espère que tout ce que j’ai écrit jusqu’à ce point a quelque valeur au-delà de ce film-ci, qui ne mérite pas tant d’attention – de toute façon nous sommes sur le point de le quitter, il nous mènera vers the Act of Killing (vous aurez compris : tout autant détestable, voire plus).

Qu’est-ce que je veux dire quand je dis que Steve McQueen pense faire juste un film? D’après ce qui précède, il faudrait répondre que McQueen ne croit pas au pouvoir de révélation du cinéma, qu’il se contente d’être un bon technicien, qu’il est habile à mettre en image mais incapable de mettre en scène, ou, pour le dire autrement, qu’il fait la même chose que je fais quand je prends une photo de famille, c’est-à-dire une reproduction plutôt qu’une révélation. Pourtant, dire cela ne résout rien, nous ne sommes pas plus avancés puisque nous ne savons pas pourquoi il aurait voulu faire juste un film et rien d’autre. Et de toute façon, étais-ce vraiment là son intention? Le bon sens me dirait plutôt que s’il avait voulu faire juste un film, il n’aurait sûrement pas choisi comme sujet l’esclavage. Et ce même bon sens me dirait aussi que, bien au contraire, McQueen voulait dire quelque chose d’important sur l’esclavage. J’oserais même dire (mais là ce n’est plus mon bon sens qui parle) que McQueen était conscient du pouvoir de révélation du cinéma (après tout c’est un cliché bien connu), et que c’est précisément sur cet effet qu’il a construit son film (je pense toutefois qu’il ne mesure pas du tout les conséquences de sa démarche). C’est l’une des manières du moins que je peux m’expliquer la présence des scènes de violence frontale.

Je m’explique : comme je disais dans un texte précédent, à quoi peut servir une scène de torture sinon nous rappeler que « ça a eu lieu »? N’est-ce pas d’ailleurs comme cela qu’on les justifie : j’ai le « droit » de montrer cette violence parce que « ça a eu lieu »? Mais si nous montrons à la caméra quelque chose qui a déjà eu lieu, la caméra étant la caméra, ne va-t-elle pas nous révéler quelque chose de neuf? C’est l’impression que me donne le film : McQueen nous montre l’esclavage en espérant que sa caméra fera tout le travail pour lui, à son insu, automatiquement. Il suffit de montrer la torture et la magie du cinéma fera le reste. En somme, il ne prend pas ses responsabilités de cinéaste, il ne s’engage pas envers le réel, il ne fait que reconstituer une réalité et espérer que quelque chose en émerge, une compréhension nouvelle, qui n’aurait pas été possible sans ses images. Je ne sais pas de quelle compréhension il pourrait s’agir, ni quelle illumination on peut espérer de ces images, si ce n’est peut-être une forme d’empathie envers une souffrance passée, mais cela demeure d’une futilité navrante.Cette futilité m’apparaît des plus évidentes dès que nous renversons notre perspective pour se pencher sur le spectateur d’un tel film, faisant face à des scènes de torture, de souffrance intense : le spectateur qui vante l’effet choc d’un tel film pense-t-il qu’il a partagé pendant la projection la souffrance des personnages à l’écran? J’ose croire que non, car comment comparer notre émotion de spectateur avec celle d’un esclave? Aucune représentation ne pourra me faire partager cette souffrance… C’est absurde de seulement y penser : je ne peux même pas partager la souffrance de mon voisin qui s’est cogné le pouce avec un marteau, au mieux je peux reconnaître sa douleur, mais je ne pourrai jamais dire que j’ai mal avec lui, que sa douleur est la mienne. Je peux simplement lui dire « je vois que tu as mal » et peut-être que je pourrais rajouter « je sais ce que c’est, ça m’est déjà arrivé » (et encore, je projetterais ainsi une expérience personnelle sur autrui, mais rien ne peut nous confirmer que les deux douleurs sont effectivement comparables, ou même qu’il est possible de comparer des douleurs); mais je trouve qu’il serait encore mieux de ne rien dire et d’aller lui chercher un pansement…

Alors, si le « choc » du film n’a rien à voir avec un quelconque partage de souffrance, que peut-il signifier? La réponse la plus évidente serait de dire que je suis choqué de voir à quel point l’Homme peut être violent; je ne partage pas la souffrance des victimes, ma douleur provient plutôt du fait que je suis confronté à ce qu’il y a de pire dans l’Homme. Mais dans ce cas, qu’est-ce que cette réponse a de spécifique par rapport au film de McQueen? En regardant un torture porn, ne suis-je pas aussi confronté à ce qu’il y a de pire dans l’homme? On me dira peut-être qu’un torture porn cherche à me faire jouir de la violence, alors que McQueen veut me faire mal avec sa violence, me la faire éprouver, ou me dégoûter, deux manières très différentes de me « confronter au pire dans l’homme » : je répondrais d’abord qu’il s’agit là d’une intention supposée et qu’il faudrait analyser une séquence pour voir comment cette intention s’y affiche, sinon nous sommes dans la spéculation (même si elle est probablement juste). Il faudrait plutôt formuler le problème ainsi : comment puis-je filmer une scène de violence pour provoquer chez le spectateur de la jouissance? Mais il manque encore ici une nuance importante, car ce qui est jouissif dans un torture porn, c’est précisément le fait que la violence me fait mal, que je suis dégoûté. (Je parle ici d’un torture porn qui se voudrait réaliste; dans les cas où le sang se fait excessif au point de tomber dans le délire, la question se poserait autrement.) Je jouis de mon dégoût, de ma peur, et si je n’éprouve aucune émotion de ce genre, je m’emmerde (que peut-on rechercher dans un tel film si ce n’est le dégoût?) Alors la vraie question serait : comment puis-je filmer une scène de violence pour provoquer, en plus du dégoût, de la jouissance? La réponse n’est pas évidente, si seulement il y en a une. Il me semble plutôt que la seule différence entre ces deux approches tient au contexte, bien plus qu’à l’esthétique : je sais que je suis face à un film « sérieux » sur l’esclavage, alors j’ai une certaine attitude face à la violence qui n’est pas la même que celle que j’aurais si je savais que je suis face à un torture porn. C’est mon attitude qui change, mes prédispositions, mais mon émotion de dégoût, au fond, reste la même… sauf que devant le film d’horreur je m’autorise à jouir de cette émotion, en raison du contexte, alors que je ne le peux pas devant 12 Years a Slave (mais d’autres peut-être le peuvent).

Il découle de cela que pour tout spectateur possédant une conscience morale, c’est-à-dire tout spectateur qui ne s’autorise pas à jouir de la souffrance d’un esclave, le « choc » de 12 Years a Slave est inévitable, peu importe d’ailleurs la réussite formelle du film (je ne pourrais pas rester indifférent devant une image de torture simplement parce qu’elle est « mal cadrée »), alors ce choc ne peut être que des plus insignifiants puisqu’il ne vient que confirmer ma propre conscience morale. Je ne dis pas que le film ne devrait pas être dérangeant; au contraire, je dis qu’il est inévitable qu’il le soit, et que pour cette raison il n’y a pas de raison de parler de notre émotion de spectateur (d’ailleurs, ma douleur qui me rend ce film si « insupportable », n’est-elle pas crissement indécente par rapport à celle qui se trouve à l’écran, à la douleur d’un esclave? Pourquoi alors j’en parlerais?) Les scènes de torture ne sont rien de plus qu’une tautologie, une répétition de ce qui s’est déjà passé (les esclaves étaient maltraités) pour confirmer ce que je savais déjà à propos de moi-même (je ne peux pas jouir de la souffrance réelle d’autrui); d’où la futilité. « Shocks and jolts of exploitation » écrivait Jonathan Rosenbaum : au fond, tout ce que nous disons en parlant de la « force de frappe » du film, c’est que les techniques du film d’exploitation (la torture frontale) sont fort efficaces pour exprimer des clichés sur l’esclavage, ce qui n’a rien d’étonnant puisque les films d’exploitation exploitent justement notre connaissance de tels événements historiques, d’actes réels, pour nous choquer (d’ailleurs, si quelqu’un peut me filer un lien d’une analyse qui montrerait comment 12 Years a Slave représente l’esclavage et ses mécanismes, au-delà du « choc » spectatoriel, et des moyens que le cinéaste emploie pour le causer, je suis preneur!)

Mais peut-être que je me trompe, peut-être que McQueen ne filme pas de telles scènes en espérant une quelconque révélation, et peut-être qu’il ne voulait que montrer l’esclavage pour nous rappeler que « ça a eu lieu ». Est-il si nécessaire de révéler quelque chose? N’est-ce pas déjà bien d’avoir un tel « document » qui nous informe sur notre Histoire, que l’on pourrait utiliser pour montrer « ce qui s’est passé »? On dit souvent cela, d’ailleurs, la nécessité de se souvenir, ce qui bien sûr est vrai, il faut se souvenir, mais en disant cela, il me semble évident que l’on oublie quelque chose d’important : que 12 Years a Slave est une fiction, une reconstitution. Et de quoi peut se souvenir une œuvre de fiction, même lorsqu’elle est basée sur des faits réels? En toute logique, elle ne peut pas se souvenir de d’autre chose que du plateau de tournage.

Qu’est-ce que je veux dire quand je dis cela? Imaginons par exemple que McQueen voulait prendre dans son film la posture d’un témoin : il nous montre ce qui a eu lieu, il témoigne d’une réalité passée, il nous fait voir ce qui s’est passé. À première vue, il n’y a là rien à reprocher : après tout, les témoignages nous aident vraiment à comprendre un événement, ils ont une valeur indéniable, et nous avons certes l’impression que voir des images de l’esclavage, ou de tout événement historique traumatisant, peut nous aider à en saisir la portée (je dis bien « l’impression » : je ne suis pas certain que toute image, même documentaire, prise en directe, est bonne à voir, mais c’est un autre débat). Mais il y a au moins une objection évidente dans le cas qui nous occupe : comment peut-on être témoin d’un événement tiré du passé? Un témoin implique que la personne était présente à l’événement en question, sinon quelle est la valeur de son témoignage? McQueen ne peut pas témoigner; il reconstitue, recrée un événement passé. Nécessairement, il s’ensuit que McQueen a une responsabilité face à sa création, face à ce qu’il met en scène, contrairement au témoin qui ne fait que voir, ce qui suffit amplement à justifier toutes les questions que je pose ici, et que je ne poserais pas à un témoin. Comparons par exemple avec un photographe de guerre : le photographe peut témoigner de la guerre sans être tenu responsable de celle-ci; il est responsable de son œuvre, de la manière qu’il choisit de représenter la guerre, mais pas du fait qu’elle a eu lieu. Pour McQueen, c’est plus compliqué : il n’est pas responsable du fait que l’esclavage a eu lieu, mais il est responsable de la manière qu’il l’a reconstitué, ou peut-être de la manière que l’esclavage a lieu maintenant devant sa caméra.

La question pourrait maintenant se poser ainsi : à quoi peut servir une reconstitution? La réponse est moins évidente, justement parce qu’elle implique la notion de responsabilité : on ne remettra pas en question la valeur d’un témoignage (à moins de douter de l’honnêteté ou de la fiabilité du témoin), mais la question se pose dans le cas d’une reconstitution. Que veut-on nous faire voir que nous n’aurions pas su voir autrement, ou qu’espère-t-on nous faire connaître qu’on n’aurait pas connu autrement? Voilà une question qu’il vaudrait mieux poser par rapport à the Act of Killing, dont la supposée valeur repose entièrement sur cette question (qu’est-ce que l’on révèle d’un bourreau en lui demandant de reconstituer ses crimes, et est-ce que ces images peuvent montrer à ce même bourreau ce qu’il n’avait pas su voir auparavant?) Mais avant de me tourner vers ce film, je veux conclure sur 12 Years a Slave, pour ne pas finir sur une question ouverte.

Je résumerais tout ce qui précède en décrivant ainsi la démarche de McQueen : il demande à ses acteurs de se frapper avec un marteau, puis il regarde sans broncher, en disant « je vois que vous avez mal ». N’est-ce pas aussi vain qu’indécent? Imaginez votre réaction si vous vous frappez sur le pouce avec un marteau et que votre voisin vous disait d’un ton détaché, comme un constat, « je vois que tu as mal », sans même faire un geste dans votre direction… N’allez-vous pas vouloir lui répliquer « si tu vois que j’ai mal, ne pourrais-tu pas faire quelque chose pour moi, au moins un signe d’empathie? » On pourrait toujours me répliquer que l’art n’a pas à panser les blessures de l’Histoire, ce qui est vrai, mais encore faut-il savoir ce que l’on entend par « panser » et par « blessure ». Je ne demande pas de « panser » l’Histoire, de la corriger, mais de la montrer autrement pour révéler ce qu’elle a su taire; autrement dit, il ne faut pas panser la blessure, mais éviter de reproduire cette blessure dans un premier temps, pour se concentrer sur la personne blessée, celle qui blesse, et les circonstances qui ont permis cette blessure. Je pourrais dire aussi: l’art n’a pas à panser les blessures, mais il doit au moins la reconnaître. Mais quelle sorte de douleur reconnaît 12 Years a Slave s’il n’y a pas d’Homme dans ce film? Dit simplement, il ne reconnaît rien puisqu’il n’y a à l’écran que des objets marchands, et nous savons bien que les objets n’éprouvent rien. Le film nous montre qu’en frappant et humiliant un Homme, on peut facilement en faire un objet, l’obliger à se résigner et s’auto-déshumaniser; mais dire cela, c’est justifier l’esclavage, en montrant qu’un Homme peut devenir un objet. Et dans ce cas, pourquoi ne pourrait-on pas le vendre, comme on peut vendre n’importe quel autre objet? Une fois devenu objet, l’Homme peut bien être frappé, aussi bien que je frappe ma table (c’est pourquoi il y a des scènes de violence frontale: McQueen ne fait que frapper une table, comment je pourrais le lui reprocher?) C’est tout le problème en fait, le film ne reconnaît pas qu’il est impossible pour un Homme de devenir un objet, et que c’est en vertu de cette impossibilité que l’esclavage est condamnable. On pourrait peut-être essayer de me répliquer qu’il y a bel et bien des Hommes à l’écran (c’est à mon avis le seul argument qu’on peut opposer à ce que j’écris ici), mais la présence même des scènes de violence et d’humiliation nous assure qu’il n’y a pas d’Homme, car quel artiste voudrait soumettre un Homme à une telle souffrance, de manière aussi frontale, directe, sans broncher, encore?

À mon sens, un artiste qui pense faire juste un film… C’est-à-dire que McQueen ne comprend pas qu’il doit s’engager dans son film, qu’il y est engagé même s’il ne le sait pas, qu’il ne peut pas le tenir à distance, à bout de bras, et se contenter de regarder ce qu’il place devant sa caméra. Je ne parle pas ici d’un interdit quelconque, moral ou éthique, du type « tu ne dois pas tenir ton film à bout de bras! », mais bien d’une impossibilité : même si un cinéaste pense faire juste un film, même s’il pense qu’il peut dégager son être de son œuvre, il n’en est rien, son œuvre sera toujours une expression de son être. Le fait même de vouloir se dégager nous dit quelque chose, nous indique quel type de regard le cinéaste a voulu poser sur son sujet (distancié? témoin? neutre?) McQueen fait bien une reproduction, ou peut-être plus une re-présentation puisqu’il nous présente à nouveau l’esclavage, tel qu’il a eu lieu, dans l’espoir peut-être de mieux comprendre l’événement (ou peut-être que McQueen ne vise aucune compréhension nouvelle, qu’il ne veut que se souvenir, mais dans ce cas peut-être qu’il ne sait pas comment se souvenir, ou qu’il oublie que c’est lui qui se souvient puisque c’est son film, sa vision). Mais son film nous révèle tout de même quelque chose, à l’insu de son cinéaste (du moins j’aime mieux croire que c’est à son insu) : 12 Years a Slave nous révèle le propre regard du cinéaste, cette façon de regarder un homme comme un esclave et rien d’autre, ce qui nous confirme qu’un tel regard est encore possible aujourd’hui. Il n’y a peut-être plus d’esclavage, mais cette façon de regarder l’autre comme un non-homme, ce regard qui a permis l’esclavage en premier lieu, est toujours bien actuel et même, c’est le plus troublant, ce regard peut être encensé… Peut-être que cela nous renseigne plus sur notre conception du cinéma (c’est juste un film!) que sur notre regard sur l’homme, mais à ce point, ai-je encore besoin de dire que ces deux aspects sont reliés?

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 comments

  1. bonjour
    je suis entierement d’accord sur ce que tu dis a propos de ce film et ce depuis les premiers articles.ce qui fait peur ici c’est que la vision qu’a l’Homme d’un autre Homme n’a pas beaucoup evolué ;d’ou la repetition d’actes barbares a travers les siecles.
    apres je suis de ceux qui pensent que rares sont les gens qui ont de l’empathie envers autrui.
    donc je ne suis point etonné par la mise en scene de Mcqueen.
    faut il réeduquer les spectateurs sur la signification d’une mise en scene? oui totalement mais ce serait vain car encore une fois on est dans une societe “individuelle sans individu”.
    je crois que je vais aller plus loin que toi en disant que les sectateurs au cinema réagissent a une violence frontale,non pas par ce que la scene en question pourrait leur faire ressentir une empathie envers les esclaves ici (ils connaissent deja les differents recits des tragédies humaines) mais par peur de la vivre un jour personnellement.
    et donc MCqueen fais sa mise en scene (ou son absence ou c’est vraiment son ressenti sachant qu’il est cinéaste et donc conscient de ses images) avec cet etat d’esprit.
    est il ouvert a autrui? son film fini,y pense t-il encore? n’a t-il pas fait un film sur l’esclavage juste pour l’impact mediatique ?

    apres je pense que tu lui a assez taper dessus le pauvre. Bigelow se desinteresse carrement du point de vue des “ennemis” americains dans Zero dark thirty. the act of killing est totalement abjecte et inadmissible de la part du realisateur.
    dom sylva

    1. “apres je pense que tu lui a assez taper dessus le pauvre”

      Ahah, oui c’était de l’acharnement (j’en suis venu à bout maintenant!), mais comme je disais, j’aime mieux poursuivre sur le même film, même si bien des trucs que je dis ici pourraient s’appliquer au dernier Bigelow, quoique de manière différente. D’ailleurs, ZD30 m’est beaucoup plus répugnant que 12 Years a Slave (elle ne fait pas que se désintéresser du point de vue “ennemi”, elle les tait carrément), the Act of Killing aussi (qui est le pire du lot). Dans le trio des oeuvres abjectes de l’année, je pense que le McQueen est le moins détestable, mais aussi celui qui m’est le plus facile à disséquer. Mais oui, il est temps de passer à autre chose!

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