Le commerce des auteurs, strike 3 – une diatribe décousue

« Il va falloir réaliser que si on veut continuer de faire des films que les gens viennent voir, il faut prendre en considération ce que le monde veut voir. Il ne faut pas faire de notre cinéma national québécois un cinéma d’éducation. Une des choses que les Québécois n’aiment pas, c’est de se faire faire des sermons. » Vincenzo Guzzo

(Mais M. Guzzo, n’est-ce pas un sermon que vous nous servez là? Étant moi-même québécois, c’est peut-être pourquoi je n’aime pas.)

« On doit tous faire un examen de conscience, moi le premier, et voir ce qui ne marche pas. On doit entrer dans un mode de grande séduction pour regagner le public. » Antoine Bertrand

Je ne vais pas me cacher : je fais partie du 94.4% du monde qui n’ont pas été voir du cinéma québécois cette année (enfin, presque pas, j’ai été en salles pour Vic +Flo ont vu un ours et Le démantèlement.) Est-ce que le cinéma québécois est déprimant? Qu’est-ce qui ne marche pas? Comment pourrais-je le savoir si je n’ai pas vu les films en question? Demandons plutôt, puisque c’est la question : pourquoi je ne suis pas séduit? Comment Antoine Bertrand pourrait-il me séduire? (Pas en faisant référence à un film sans intérêt en tout cas.) Pour répondre à ce genre de questions, je vais essayer quelque chose cette année : faire gonfler les statistiques en allant voir des films québécois! Peut-être pas tous les films, je n’ai pas tant de temps à perdre, mais un bon équilibre entre ceux qui semblent faits pour séduire le « grand public » et ceux qui visent les « festivals » (parce qu’il n’y a pas d’autres options apparemment – tiens, si peu de films québécois m’intéressent, est-ce dire que je ne fais pas partie du grand public et que je ne suis pas non plus un festival? Je me demande quel genre de public je suis si le cinéma québécois ne m’intéresse pas en général, peu importe le public qu’il vise… Et un critique qui n’a pas le temps d’aller aux visionnements de presse, est-ce toujours un critique? Si je paie mon billet de cinéma, est-ce que je fais dorénavant partie du grand public? Et si parfois je vais dans des festivals, est-ce que je fais plutôt partie du petit public? Quels sont les critères pour faire partie du grand public? Un critique qui va normalement aux projections de presse, mais qui va dans une salle régulière, devient-il momentanément un grand public? Ou est-ce que je fais partie du grand public quand je vais voir Louis Cyr et du petit public quand je vois Le météore? Que de questions! Critiques (les vrais, pas moi), éclairez-moi!)

Trêve de parenthèse : avis aux journalistes : si vous voulez répliquer à M. Guzzo et al., il faudrait d’abord commencer par ne pas reprendre leur vocabulaire binaire. Ok, je l’ai déjà dit au moins deux fois à Séquences (ici et ici), alors je ne me répèterai pas, sauf que… Ouais, ok je vais recommencer, en empruntant la technique de l’ami FilmCritHulk, peut-être que cette fois on va entendre :

JOURNALISTES QUÉBÉCOIS(ES), LE PLUS SÛR MOYEN D’ALIÉNER LE GRAND PUBLIC EST D’EN PARLER COMME ÉTANT LE GRAND PUBLIC. LE PLUS SÛR MOYEN DE NE PAS ATTIRER LE GRAND PUBLIC VERS LES FILMS DE FESTIVAL, LES FILMS D’AUTEUR, OU PEU IMPORTE COMMENT VOUS VOULEZ LES CLASSER, BEN C’EST DE CONTINUER À LES CLASSER AINSI. GARDEZ DONC CE GENRE DE MANICHÉISME POUR LA SODEC; D’UN POINT DE VUE INSTITUTIONNEL, CELA FAIT SENS; MAIS DU POINT DE VUE DU CRITIQUE? DU CINÉPHILE? DU PUBLIC, GRAND OU PETIT? UN FILM EST UN FILM EST UN FILM… COMMENT PENSEZ-VOUS RÉCONCILIER LE GRAND PUBLIC AVEC LE FILM D’AUTEUR QUAND CE BRAVE GRAND PUBLIC A DÉJÀ DES FILMS GRAND PUBLIC FAITS SPÉCIALEMENT POUR LUI? POURQUOI, MOI, GRAND PUBLIC, JE ME TOURNERAIS SUBITEMENT VERS LE CINÉMA DE FESTIVAL QUAND VOUS ME RÉPÉTEZ À CHAQUE CRISSE D’ARTICLE SUR LE CINÉMA QUÉBÉCOIS, AVEC VOTRE VOCABULAIRE DÉBILE, QUE CE CINÉMA-LÀ N’EST PAS FAIT POUR MOI? OK, MISE EN SCÈNE : IMAGINONS QUE JE SUIS LE PLUS STÉRÉOTYPÉ GRAND PUBLIC POSSIBLE, PAS CINÉPHILE, JE VAIS AU CINÉMA QUATRE-CINQ FOIS PAR ANNÉE ET JE MANGE DU POPCORN EN CRIANT DANS MON CELLULAIRE PARCE QUE JE N’AI PAS COMPRIS LA DIFFÉRENCE ENTRE UNE SALLE ET UN CINÉMA-MAISON (FAISONS DANS LES VRAIS CLICHÉS, ON NIAISE PAS LÀ). METTONS QUE JE DOIS CHOISIR QUEL FILM QUÉBÉCOIS JE VAIS VOIR CETTE ANNÉE POUR ME DONNER BONNE CONSCIENCE. IMAGINONS AUSSI (MAIS CE SERA PLUS DIFFICILE) QU’IL Y A DE BONNES CONDITIONS DE DISTRIBUTION ET QU’IL Y A VRAIMENT DU CINÉMA QUÉBÉCOIS SUR UN ÉCRAN PROCHE DE CHEZ NOUS PENDANT PLUS QUE 24H. OK, VOUS N’Y CROYEZ PAS À CE BOUTTE-LÀ, MAIS FAITES SEMBLANT UN PEU. BEN LÀ, À CHAQUE ESTIE D’ARTICLE SUR LE CINÉMA QUÉBÉCOIS, IL EST ÉCRIT SOIT : FILM COMMERCIAL/FILM GRAND PUBLIC OU FILM D’AUTEUR. J’SUIS PAS CON, J’LE SAIS BEN QUE JE SUIS DU GRAND PUBLIC, ET PUIS LÀ ON ME DIT QUE TELFILM EST POUR LE GRAND PUBLIC. QUESSÉ QUE JE PENSE? BEN IL EST FAIT POUR MOI CE FILM-LÀ, YÉ ÉCRIT LÀ, C’EST CLAIR. DE TOUTE FAÇON, QUAND JE LIS LA CRITIQUE D’UNTEL FILM D’AUTEUR, ON M’ASSAILLE DE BEAUX MOTS SÉDUISANTSCOMME « ARDU », « POINTU », « SOMBRE », « C’EST PAS POUR TOUT LE MONDE », « CINÉPHILES AVERTIS », ON ME DIT QUI SE PASSE RIEN MAIS QUE LES IMAGES SONT BELLES PIS QUE ÇA L’A GAGNÉ UN PRIX EN EUROPE. QUESSÉ TU VEUX QUE JE PENSE? NON SEULEMENT ON PREND LA PEINE DE ME DIRE QU’IL Y A DES FILMS FAITS JUSTE POUR MOI (QUI SONT PAS MAL TOUJOURS MAUVAIS, MAIS HEUREUSEMENT QU’IL Y A BON COP BAD COP PIS MAINTENANT LOUIS CYR POUR QUE LES CRITIQUES PUISSENT DIRE QUE « BEN NON ÇA EXISTE DES BONS FILMS GRANDS PUBLIC (PAS FAITS POUR NOUS LA CRITIQUE MAIS ON AIME MALGRÉ TOUT), ET IL Y A MÊME DES FILMS D’AUTEUR QUI MARCHENT COMME C.R.A.Z.Y. ET LA GRANDE SÉDUCTION » – C’EST-TU MOÉ OU ON UTILISE TOUJOURS LES MÊMES ESTIE D’EXEMPLES DE FILMS QUI NE VALENT MÊME PAS D’LA… [là c’est moi qui parle, pas le grand public]), MAIS EN PLUS LES FILMS PAS POUR MOI SONT CHIANTS, ME DIT LE CRITIQUE À MOTS COUVERTS. APRÈS ÇA ON S’ÉTONNE QU’IL N’Y A PLUS PERSONNE DANS NOS SALLES? RELISEZ-VOUS TABARNAK!!!

Non, mais quand même, je ne veux pas enfler la tête des critiques en leur laissant croire qu’ils ont autant de pouvoir, ce n’est pas de leur faute si les salles sont vides, mais avant de taper sur les bonshommes Guzzo de ce monde, faudrait quand même se regarder un peu le nombril, non? Faudrait peut-être apprendre à en parler du cinéma québécois (moi le premier, je n’en parle même pas, c’est pas mieux!)

Mais bon, quant à y être, prenons un bel exemple concret récent de ce qu’il faut éviter plus que tout… Chers journalistes, le meilleur moyen de faire fuir le public, c’est de le traiter carrément d’arriéré, comme le fait si bien Nathalie Petroswki dans son texte Public, où es-tu? : « Les cinéastes ont évolué mais le public lui, pourquoi n’a-t-il pas évolué au même rythme? » Oh, qu’est-ce que je lis ici? Les cinéastes évoluent? Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste? Prise en contexte (vous lirez si vous voulez, mais ne perdez pas votre temps, faites-moi confiance), notre journaliste très moderne et bien au courant des tendances cinématographiques contemporaines semble nous dire que le cinéma est plus évolué aujourd’hui parce que mieux outillé « techniquement », parce que les nouveaux cinéastes ont appris sur les bancs d’école plutôt que d’apprendre « sur le tas » : si je comprends bien, le public ne peut pas suivre Denis Côté parce que celui-ci est trop évolué techniquement? Qu’est-ce que le public ne comprend pas dans ses films : c’est quoi un décadrage? Est-ce qu’on apprend les décadrages à l’université? Est-ce que Côté à appris au CEGEP Ahuntsic à filmer des animaux dans un zoo (je n’ai pas appris cela à Édouard-Montpetit en tout cas)? Et si le public ne va même pas voir les films de Côté, comment ce public peut-il savoir qu’il ne comprend pas ces films qu’il n’a pas vus? (Celle-là est corsée quand même!) Et si je ne sais pas reconnaître un décadrage, ou différencier un travelling d’un zoom, est-ce que je peux comprendre un film quand même? Il n’y a pas quelque chose qui se passe à l’intérieur du plan? Il me semble qu’en général on cadre quelque chose… Et qu’est-ce qui différencie un travelling de 1994 d’un travelling de 2014? Pourquoi puis-je comprendre le premier, mais non le second?

Peut-être que je suis bête et que Mme Petrowski pensait plutôt à ces mots, un peu plus haut, quand elle parle d’évolution : « […] au cours des 20 dernières années, le cinéma québécois a fait des progrès spectaculaires tant sur le plan technique, visuel, scénaristique que sur le plan de son rayonnement. » Mais c’est quoi un progrès visuel ou scénaristique? Les films d’aujourd’hui ont des plus belles images qu’avant? Allez dire cela devant la tombe toute fraîche de Michel Brault! Il y a un progrès scénaristique? Hot Dog serait donc mieux écrit que Mon oncle Antoine? La différence est en effet spectaculaire, mais je ne sais pas si j’utiliserais le mot « progrès ». Oh, elle veut dire en général, et là je fais le con avec mes exemples tout bien choisis pour servir mon argument? Mais c’est quoi du progrès en art? S’il y a un progrès, une évolution, c’est dire que ce qui se fait aujourd’hui est nécessairement meilleur que ce qui se faisait hier, et tout va pour le mieux dans notre cinéma, et ce sera encore mieux demain! C’est le fond de son propos, le cinéma est allé de l’avant, mais le public est resté en arrière…  Alors en quoi Bestiaire serait un film plus « évolué » que Pour la suite du monde? Parce-que c’est tourné en numérique, une nouvelle technologie? C’est la seule chose que je peux voir – mais dans ce cas, est-ce dire que le grand public ne comprend rien à un film tourné en numérique? Parce que… quoi au juste? J’aurais tendance à croire que le cinéma hollywoodien est pas mal plus « évolué techniquement » que le nôtre, question de budget quoi, et le grand public ne semble pas avoir de la misère à le comprendre.

Mais ce n’est pas tout, regardez cette belle conclusion : « Les scénaristes auront leur part à faire en écrivant des histoires qui touchent les gens. Les réalisateurs et les producteurs aussi, afin que les films soient mieux construits, mieux ficelés, meilleurs en somme. Mais tout ce travail sera vain et inutile si on ne se préoccupe pas du public et de son éducation. » Si je comprends bien, le public n’est pas capable de comprendre un film bien construit, ficelé, meilleur en somme? Et pourquoi donc? Je pense à ce passage un peu plus haut (« Et je ne parle pas de parfaits abrutis. Je parle de gens éduqués, cultivés, informés […] ») et la réponse est maintenant évidente : le public n’a pas été éduqué comme nos cinéastes alors il est composé de parfaits abrutis! Mais alors, notre opération de grande séduction est toute trouvée : on a juste à faire des mauvais films et le public suivra! Fuck l’évolution du cinéma québécois, et on recommence à faire des films primitifs comme ceux de Jutra, Groulx, Perrault, Brault, Lamothe, Lefebvre, etc., comme ça on sera au même niveau que ce con de public! Bizarre, finalement, ça ne me semble pas être une si mauvaise idée…

Enfin, je ne sais plus si ça me tente encore d’aller voir du cinéma québécois, ils sont décourageants ces critiques.

(Et sur ce qui en est vraiment de notre cinéma, je dirais que pour l’essentiel j’approuve ce qu’écrivait hier Jason Béliveau au Quatre Trois (un critique qui ne me fait pas fuir), en particulier lorsqu’il écrit, à propos de nos films évolués : « Ce régionalisme retrouvé et réducteur faisant légion présentement, carrément condescendant, du moins d’où je suis assis, ne m’ennuie pas, il m’agresse. » C’est comme si les cinéastes avaient compris que la SODEC aimait ben ça les histoires dans les régions, qu’ils avaient trouvé un bon moyen de se faire financer (montrer notre coin de pays, estie!) mais qu’ils résistaient à l’intention publicitaire de l’institution en montrant lesdites régions de la manière la plus drabe et déprimante possible. Mais il y a des beaux paysages!)

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

2 Comments

    • 11 février 2014
      Reply

      Ahah, bonne question! La critique ne peut pas évoluer plus que l’art si elle est la mise en mots d’une expérience personnelle. Ceci dit, je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblait la critique québécoise il y a vingt ans. Je sais ce que j’en pense maintenant, mais je ne suis pas en mesure de comparer avec avant. Ce serait intéressant tout de même de voir comment elle a bougé (ou non) avec (ou sans) le cinéma.

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