De l’absence de Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club

Pas tout à fait un film québécois, celui-là, mais assez représentatif à mon sens du cinéma qui se fait par ici – et aussi un bon complément à ce que j’écrivais dans mes derniers articles sur 12 Years a Slave. Non, le film de Jean-Marc Vallée n’est pas aussi méprisable que celui de Steve McQueen, loin de là, mais il s’agit d’un autre bon exemple de film qui se contente de reproduire, de re-présenter (c’est juste un film) – la différence tient principalement au fait qu’ici on ne reproduit pas un point de vue problématique, alors ça donne un film des plus ordinaires, rien à critiquer vertement. Je n’ai pas grand-chose à dire sur Dallas Buyers Club en fait, sinon que c’est un bien beau petit fait vécu, raconté décemment, avec des touches d’humour sympa… et rien de plus. Le film n’est pas sans intérêt, mais il est sans intérêt cinématographique : j’y ai appris l’histoire de Ron Woodroof, j’ai bien compris que la FDA se préoccupe plus des compagnies pharmaceutiques que des citoyens américains, on m’a montré que l’homophobie n’est pas irrémédiable, etc. Bon, j’aurais pu apprendre tout cela en lisant un article de revue sur le sujet, il n’y a aucune trace de cinéma là-dedans, mais au moins Vallée re-présente un fait vécu qui n’est pas un traumatisme violent et qui a un quelconque intérêt éducatif (ou disons documentaire pour ne pas paraître trop sarcastique), alors son film m’indiffère plus qu’il me désole. C’est sûr que je m’attends à plus du cinéma, mais si on prend le film dans les termes qu’il nous propose, on peut dire que c’est une réussite – évidemment, ce ne sont pas des termes de cinéma, mais on entend souvent que la critique doit mesurer la réussite d’un film selon son « projet » ou ses ambitions, alors c’est ce que je fais (doit-on vraiment faire cela? Non, bien sûr… question à développer une autre fois.)

Il s’agit donc d’une re-présentation : Vallée veut nous faire connaître Woodroof et sa cause, alors il nous re-présente les principaux événements de sa vie. Voilà j’ai tout dit, vous avez le film en mille, on nous montre ce qui s’est passé et c’est tout (comparons un instant ce film avec ce que j’ai écrit sur Captain Phillips, un autre fait vécu, et la différence entre une reproduction et une révélation devient vite évidente). Je regardais le film, c’était plutôt agréable, mais de temps à autre surgissait une question, un doute, le pourquoi de telle ou telle scène : pourquoi nous montrer le voyage de Woodroof au Japon par exemple? Qu’est-ce que ça nous dit? Qu’est-ce qu’on est supposé d’y voir, outre « ça a eu lieu »? Et pourquoi j’ai besoin de savoir que « ça a eu lieu »? Je ne sais pas. C’est une belle histoire, c’est sûr, on peut y trouver de belles leçons de persévérance, de courage et de tolérance, et j’imagine que pour plusieurs c’est suffisant, mais si vous lisiez un article sur le sujet, ou si je vous racontais l’histoire dans mes mots, qu’est-ce que vous perdriez par rapport au film? Qu’est-ce qu’il y a dans le film lui-même, dans les moyens du cinéma, qui ne se trouve pas dans le synopsis? Est-ce que c’est juste ça le cinéma, une re-présentation de ce qui a déjà eu lieu? Pourquoi faire une œuvre d’art si c’est pour montrer ce que l’on peut aussi bien dire en quelques phrases explicatives?

En passant, je parle ici de re-présentation dans le contexte d’un fait vécu, ce qui peut porter à confusion : quand je parle de reproduction ou de re-présentation, je ne dis pas que le film re-présente ce qui s’est passé en 1985 quand Woodroof a appris qu’il est séropositif, mais bien qu’il re-présente ce qui s’est passé en 2012 quand Jean-Marc Vallée a demandé à Matthew McConaughey de jouer Woodroof apprenant qu’il est séropositif. Le cinéma ne peut pas révéler le passé, seulement ce qui se trouve devant la caméra maintenant, et c’est à partir de cette matière présente que le cinéaste doit travailler. On peut aussi bien re-présenter une fiction, en se contentant par exemple de filmer un scénario lu par des acteurs, et c’est pourquoi un tel film nous apparaîtrait vide : si le film n’est qu’une reproduction des mots écrits, je pourrais aussi bien me passer du film et lire le scénario. Et dans le cas qui nous préoccupe, je pourrais aussi me passer du film puisque Vallée filme des acteurs imiter des événements passés que je pourrais aussi bien connaître en en lisant la description.

Ce qui nous ramène encore une fois à l’acteur, toujours la meilleure manière de bien illustrer ce que je veux dire : qu’est-ce qui se produit quand Vallée demande à McConaughey de jouer Woodroof? Que fait le cinéaste avec son acteur? Il le tue pour qu’on oublie McConaughey et ne voit que Woodroof. Pour ma part, je n’en ai rien à crisser que McConaughey décide de perdre 50 livres pour jouer un rôle et en réalité j’aurais préféré qu’il ne le fasse pas, ou en tout cas qu’il le fasse pour de meilleures raisons. Ce genre de stunt n’apporte rien au film, sinon de la bonne pub; bien au contraire, celui nuit au cinéma. Parce que si c’est avec Matthew McConaughey que tu veux travailler, ce serait bien quand même que tu n’essaies pas de cacher Matthew McConaughey – le propre du cinéma, rappelons-le, c’est de révéler, pas de cacher. La perte de poids est supposée apporter un surplus de réalisme, pour qu’on puisse se dire « oh, regarde ce squelette, on croit vraiment qu’il est séropositif! », mais surtout pour qu’on puisse se dire « regarde, c’est McConaughey, mais je ne le reconnais pas », ce qui nous aiderait à oublier l’acteur pour voir le personnage – et donc ce qui nous empêche de reconnaître alors que c’est exactement ce que l’on devrait faire.

Les premières images du film sont à cet égard éloquentes : elles jouent avec l’image de McConaughey (la star) en le montrant, cet animal charmeur et libertin, dans un ménage à trois, mais loin d’être attrayante, ou simplement monstrative, la scène tient du cauchemar, avec son éclairage sombre, la poussière du rodéo et surtout ce son strident qui nous dit clairement, en laissant flotter la menace du virus dont on sait qu’il est atteint (mais lui pas encore), que « c’est pas beau ce que tu fais McConaughey, tu seras puni! » Et bien sûr il le sera, puni; même si ce n’est pas à ce moment précis qu’il va contracter le VIH, le lien est très clair entre son comportement sexuel, présenté systématiquement de manière malsaine (c’est juste moi ou ça se peut de saines relations sexuelles à plus que deux?) et son virus (bon, c’est clair qu’il y a vraiment un lien entre son comportement sexuel et le VIH, mais il y a une manière de le représenter autrement que comme une punition, une condamnation, comme s’il le méritait). Et bien sûr, encore, ce comportement sexuel est précisément celui que nous associons à McConaughey – pas à lui personnellement, je ne le connais pas, mais à l’image de star qu’il entretient, celle que Soderbergh a exploité récemment dans Magic Mike par exemple (pour le punir aussi d’ailleurs, pauvre McConaughey…), ou celle que Wesley Morris décrivait ainsi sur Grantland dans sa critique du film :

« After the first 20 minutes, his acting no longer seems like a physical stunt — it’s the inevitable extension of McConaughey’s persona as a sleazy creature of sex. His body has always been central to his idea of himself as a performer: the chiseling, the oil, the sweating hair, the way he leans and slouches, the incurable shirt allergy, the swagger. We’ve never seen him fully nude. We don’t have to. He owns the cock in cocksure.»

Alors qu’est-ce que fait Jean-Marc Vallée? Il punit sa star pour être qui elle est, dès la première scène, et c’est uniquement à ce prix que McConaughey pourra se transformer en Woodroof. Quand Morris écrit qu’on ne voit plus le physical stunt de McConaughey, je pourrais peut-être être d’accord avec lui si le film n’allait pas tant à contre-courant de sa star, si le film n’essayait pas à tout prix de nous faire oublier McConaughey, à le nier pour nous faire voir Woodroof. C’est pour ça d’ailleurs qu’il y a un stunt, un tour de passe-passe, parce que si je voyais uniquement McConaughey, je dirais simplement « oh comme il a maigri » et j’en resterais là. L’important ici, ce n’est pas qu’il a maigri, mais le fait qu’il a disparu dans son rôle; l’important, c’est tout ce qu’il a été prêt à faire (perdre 50 livres) pour s’auto-anéantir et faire apparaître Woodroof. Maigrir, se maquiller, tout le monde peut faire ça; mais disparaître? Ça, c’est de la magie! Comme le dit aussi Morris, « As a star, he knows what his talent will not let him embody: virtuousness, nobility, sweetness », mais voilà exactement ce que McConaughey va devenir dans ce film (pas sweet peut-être, mais vertueux et noble, oui). Vallée ne choisit McConaughey que pour mieux détruire son image et l’amener à être autre chose qu’il est vraiment; il ne révèle rien de son acteur, au contraire il nie carrément sa présence. En fait, Vallée s’en câlisse de McConaughey, ce qu’il veut, c’est Woodroof, et rien d’autre. Ce qu’il veut, ce n’est pas du cinéma, mais une re-présentation d’une histoire vraie.

Je disais que Dallas Buyers Club n’est pas méprisable, mais en fait il l’est dans les premières minutes, alors que le film s’acharne ainsi à détruire sa star, à tuer l’homme présent devant la caméra pour essayer de ressusciter en vain un fantôme du passé. En vain, parce que voilà précisément ce que le cinéma ne peut pas faire : le cinéma n’a aucune emprise sur ce qui est du passé, sur ce qui n’est pas présent au tournage (on se rappelle Deleuze qui nous disait que l’image au cinéma est toujours au présent). Après cette introduction, il n’y a plus rien à mépriser parce que McConaughey a disparu et il ne reste plus que le récit édifiant de Woodroof; certains aiment beaucoup ce genre de tour de passe-passe, par lequel un acteur arrive à nous faire oublier qu’il est là, mais moi je n’y vois qu’imitation vaine et insignifiante, sans vie. De l’information plutôt que de l’art. Et ça me rend un peu en maudit qu’on m’enlève ainsi le plaisir de reconnaître un acteur que j’étais pourtant venu voir (j’aime bien McConaughey, et je n’aurais même pas pensé au départ regarder ce film si ce n’était de lui).

J’ai commencé en écrivant que Dallas Buyers Club me semble représentatif du cinéma québécois : eh bien on ne sera pas surpris si je dis que le cinéma québécois ne fait rien de plus que re-présenter (de mauvais scénarios de surcroît). Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que nous n’avons pas de star digne de ce nom. Il y a de bons acteurs, sans doute, mais qui est capable de les filmer sans nier leur présence? Qui est capable de travailler à partir de leur être? Qui est capable de faire du cinéma plutôt que du fait vécu (ou du scénario vécu)? Je ne répondrais pas « personne », il y en a (Émond, Falardeau, Dolan je dirais sans trop y penser), mais ça ne fait pas beaucoup…

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

3 Comments

  1. 17 février 2014
    Reply

    Avez-vous vu Blue Jasmine, finalement? Parce que si vous voulez voir une actrice dont on voit la vulnérabilité, le coeur, Cate Blanchett est un exemple, dans ce film,

    Le film est bouleversant surtout à cause d’elle. Mais, les acteurs de soutien, chapeau également!

    Je vous le recommande. Même si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je pense que cela s’inscrira dans votre démarche de Notes sur l’acteur.

    • 17 février 2014
      Reply

      Oui, je l’ai vu. Très beau film, effectivement, avec une performance toute aussi belle de son actrice. Mais bon, je n’avais rien de particulier à dire sur ce film, que je n’avais pas lu ailleurs, alors je n’ai rien dit, mais nous sommes d’accord!

  2. 18 février 2014
    Reply

    Je suis contente que vous l’ayez vu. J’ai trouvé que c’était une belle expérience au cinéma. J’ai beaucoup apprécié le jeu de Cate. Beaucoup de travail de sa part et beaucoup d’honnêteté.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *