Richard Brody sur la critique

“[…] there’s no proper or assured method or formula for criticism, any more than there is for art. […] With movies, theory is just an idea about movies — about the cinema as such — and some ideas of this sort are present in most worthwhile criticism, not causally, but as a marker of an attitude toward movies, namely, that there’s something distinctive about the medium and the ways that artists work with it. The problem with film theory is that it tends to be prescriptive, a deductive affirmation of taste as truth […]. And those who think that they’re avoiding theory in favor of a purely heuristic, empirical, or personal view of movies are in the grip of an even more insidious, because unconscious and unexamined, dogma — the theory of no theory. As for the technical side, it’s very useful to know how things are done; if a movie reflects a filmmaker’s experience, the first sort of experience that it reflects is that of making the film, and it’s important for a critic to know the kinds of practices and tensions that are involved. That’s one reason why the best critics are artists, or future artists; that, plus the fact that their worldview is, to begin with, imaginative and creative.”

Richard Brody (du New Yorker), en réponse à un sondage de Criticwire demandant si pour être critique une expérience des plateaux de tournage est nécessaire. L’emphase est de moi : ça rejoint ce que je disais dans ma première note sur la critique, comme quoi le critique doit être conscient de son regard sur le cinéma pour bien voir l’altérité de l’oeuvre devant lui.

Peut-être que le mot “théorie” n’est pas tout à fait approprié, par son association avec l’académisme, parce qu’il suppose une idée claire et bien définie, mais même si une telle théorie réfléchie ne dirige pas explicitement son regard, tout spectateur approche le cinéma à sa façon, avec une idée personnelle plus ou moins bien formée, pensée, de cet art. Tout spectateur recherche quelque chose au cinéma, que ce soit du divertissement, une vision du monde éthique et engagée ou de belles images, des émotions fortes, etc. La tâche de la critique consiste, entre autres, à offrir au spectateur des moyens, des outils, des mots, pour penser le cinéma à son tour.

Le critique comme passeur : le critique passe moins une oeuvre, celle analysée ici et maintenant, qu’une manière, pour le lecteur, de former sa propre vision, son approche, en la confrontant à celle qui sous-tend tous les textes du critique. L’art nous permet d’emprunter les yeux de l’artiste pour mieux se retourner ensuite vers le monde; la critique nous permet d’emprunter les yeux du critique pour mieux voir le film et par suite le monde.

Dit autrement : l’expérience d’un film est silencieuse, une critique consiste à énoncer cette expérience. Nous sommes tous critiques dans la mesure que nous faisons tous l’expérience d’une oeuvre, dans la mesure qu’il se passe toujours quelque chose en nous, quoique ce soit, au moment de la rencontre avec l’oeuvre; le critique de profession se différencie, en théorie, du critique quidam par sa capacité à exprimer cette expérience, par son habileté à mettre des mots sur cette rencontre entre lui et une oeuvre. Peut-être que le critique offre avant tout un modèle au lecteur pour lui montrer comment parler, comment s’exprimer à sa façon, ce qui, au final, l’aidera, une fois devenu spectateur, à mieux voir un film. Et en ce sens, le jargon du métier, la technique, savoir reconnaître un travelling, c’est secondaire; on peut décrire une image et ce qu’elle nous dit sans recourir à ces termes, même si ça aide de les connaître. Le critique doit maîtriser le langage écrit bien plus que celui, technique, du cinéma.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 Comments

  1. Martin Beaulieu
    3 avril 2014
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    J’adore votre phrase : “La tâche de la critique consiste, entre autres, à offrir au spectateur des moyens, des outils, des mots, pour penser le cinéma à son tour.” Et pour faire un lien avec votre “critique objective”, vous auriez dû ajouter : résumé les éléments essentiels du film et surtout porter un jugement qui permettra de séparer le bon grain du mauvais (parce que sans ça, on – le spectateur moyen – risque de se précipiter pour aller voir de mauvais films).

    Plus sérieusement, je pointe sur un aspect qui me met souvent hors de moi lorsque je lis des critiques, la nécessité de résumé le film (des passages qui occupe facilement le tiers du texte sinon presque la totalité). À l’ère d’internet et de l’information accessible partout, cette béquille prévisible et risible est-elle un passage obligé d’une “bonne” critique? Je me doute de votre réponse, mais je sens que vais rire un peu en la lisant.

    • Sylvain Lavallée
      3 avril 2014
      Reply

      Votre question m’inspire quelques réflexions: je la garde en suspens pour l’instant, j’y répondrai bientôt dans un article. De toute façon, pas de suspens, comme vous le dites, vous connaissez sans doute la réponse (mais je ne sais pas si elle sera drôle).

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