Du Cinématographe c. le Québec (2) : Gabrielle

C’est vrai, je n’ai pas laissé beaucoup de chance au Québec lors de notre premier combat en prenant un film que j’allais presque certainement détester. Pour éviter que l’on m’accuse d’être de mauvaise foi, retournons vite sur l’arène avec un film qui devrait, selon les échos de la critique, me mettre définitivement K.O. et me prouver que le cinéma québécois est aussi bon qu’on le dit, ou du moins qu’il peut l’être le temps d’un film (un bon cru ce 2013 nous a-t-on répété maintes fois en cette période post-Jutra – mais n’est-ce pas ce que l’on dit chaque année?)

Mes préjugés : Ambivalence. J’ai un bon souvenir de Familia et j’ai parfois envie de croire qu’on ne peut pas se rallier avec autant d’amour autour d’un film médiocre, alors j’espérais le mieux. Mais je craignais aussi que Bruno Dequen ne soit pas qu’un contrarien en manque d’attention (même si je ne mettrais pas, comme il le fait, Monsieur Lazhar, un film remarquable, dans le lot de « l’humanisme bien pensant » ou du « propre, lisse et sans véritable regard singulier », et encore moins A Separation, qui tient du chef d’œuvre).

Conditions de visionnement : J’étais assis bien tranquille chez nous avec ma douce un samedi soir, bière en main, une IPA de l’Alchimiste je crois (convenable, mais manque d’amertume pour une IPA, ça fait Grand Public; comme vraie bière d’Auteur, avec de la gueule, je conseille la série Dominus Vobiscum de Charlevoix, particulièrement l’Hibernus). D’ailleurs, ce qu’il manque dans nos salles de cinéma (en plus de l’argentique) : de l’alcool. Un streaming sur Itunes, même pas en HD parce que ce n’est pas donné la bande passante au Québec.

Public visé : Un hybride Grand Public/Festival? Un Film Grand Public qui se cache en faisant sa première à Locarno? Ou un de ces exemples de Film d’Auteur qui a plu au public que la critique pourra utiliser ad nauseam comme exemple pour nous convaincre que ça se peut des Films d’Auteur Qui Marchent parce que c’est plus simple de dire ça que d’arrêter d’utiliser une expression insignifiante et néfaste comme Film d’Auteur? Peut-être en fait que nos films ne visent pas tous un public prédéterminé, et qu’il faudrait cesser de parler du cinéma québécois comme de la guerre de Sécession. Une idée comme ça…

Le Message du film : Aimez-vous les uns les autres? Peut-être plus : les déficients intellectuels sont des hommes comme les autres. Je ne sais pas… Un miracle : pas de message clair à résumer en une phrase. Est-ce assez pour en faire un bon film? On verra.

Québécitude : Deux belles plogues, pour Robert Charlebois et Grégory Charles. On a la chance de voir que nos vedettes ont du cœur et sont près du vrai monde. Ça, c’est très québécois.

Déprime : Guzzo n’a pas présenté ce film dans ses salles? Il y a assez de bonheur ici pour contrebalancer toute la grisaille qu’il (et d’autres) reproche à notre cinéma. Mais peut-être qu’il était déprimé par toute l’attention qu’a reçu un film (spoilers sur mon opinion) aussi ordinaire.

Scénario Sodec Inc. : Il ne se fait pas toujours sentir, mais quand il se pointe le bout du nez, ça fait mal. La structure du film est assez relâchée, on prend le temps de respirer, de regarder une scène se dérouler, et on ne sent pas de direction précise, de trajectoire bien déterminée; du moins c’est ce qui se passe quand la caméra est seule avec les déficients intellectuels. Et puis tout d’un coup surgit le « drame », les acteurs (les pros) et le scénario proprement dit, les scènes de Skype entre autres, et tout le « dilemme » de la pauvre Sophie (Mélissa Désormeaux-Poulin)… Elle n’est pas très bonne dans ces moments, notre récemment Jutrasisé pour des raisons obscures, mais qui pourrait l’être avec des répliques pareilles en bouche? Idem pour Sébastien Ricard, qui fait bien pitié, réduit qu’il est à déverser de l’exposition psychologique directement à la caméra. Vraiment pénible tout cela.

Et ça pose problème : je présume que Louise Archambault voulait par son film représenter une déficiente intellectuelle comme un être humain complet, montrer qu’elle peut ressentir des émotions « normales ». Intention louable, bien sûr, mais pour montrer l’humanité de Gabrielle, il ne faut pas vouloir effacer à tout prix sa différence; au contraire, il faut l’embrasser : Gabrielle est un être humain parce qu’elle est elle-même, et non parce qu’elle est comme les autres ou parce qu’elle a des désirs « normaux », ou parce qu’elle peut être la protagoniste de ce qui est, au fond, une comédie romantique, genre des plus normatifs. 1D’ailleurs, il aurait été intéressant que le film exploite cette dimension. En général, les comédies romantiques servent à établir (assurer, soutenir) une normalité manufacturée en vantant le seul amour considéré normal par le cinéma commercial, et le seul pouvant mener au bonheur, celui entre un homme et une femme, plus souvent qu’autrement des caucasiens aux moyens aisés (parce qu’il faut aussi nous vendre un mode de vie, un idéal matérialiste). L’introduction d’individus hors-normes dans ce schéma si autoritaire pourrait le faire éclater, y introduire une altérité plus radicale. Mais dans Gabrielle, les échos à la comédie romantique sont utilisés pour normaliser les personnages plutôt que pour affirmer leur différence en les opposant à cette norme (qui n’est, bien sûr, qu’une construction socioculturelle des plus nocives, mais bon on s’éloigne un peu trop là…) Or, à force d’éviter tout drame, d’amenuiser toutes les difficultés que peuvent vivre les proches devant prendre en charge un déficient intellectuel autant que les difficultés éprouvées par ces handicapés, on en vient à oublier cette différence.

En théorie, le drame de Sophie devrait justement nous montrer cela, quels sacrifices elle doit faire pour s’occuper de sa sœur, par exemple en vivant quelque temps loin de son amour pour mieux rester auprès de Gabrielle. Mais il est impossible de sentir ce déchirement, une idée au scénario jamais ancrée à l’image, tant les scènes avec Sébastien Ricard sont ratées (pourquoi veut-elle aller rejoindre ce type qui se sent le besoin de lui expliquer qui elle est sur Skype? Gabrielle est d’une compagnie tellement plus agréable, humaine!), tant de toute façon le dilemme est évacuée facilement (que Sophie décide au final de quitter Gabrielle n’a absolument aucune répercussion sur le film, ça donne une scène larmoyante et puis après on se demande pourquoi il y avait un dilemme si de toute façon la présence de Sophie est indifférente).

Je ne connais rien à cette réalité, mais j’ose croire que de vivre au quotidien avec un déficient intellectuel n’est pas toujours des plus réjouissants. Je ne peux m’empêcher, alors, de trouver un peu étrange que Gabrielle ressemble à une info pub nous invitant à en adopter un : voyez, vous n’avez pas vraiment besoin de vous en occuper, d’autres le font pour vous, et quand vous les visitez ils sont si sympathiques! Bon, c’est un peu bête : vrai qu’elle rayonne, cette Gabrielle, vrai que la caméra sait en conserver la lumière, mais vrai aussi que sans noirceur en arrière-fond il est difficile de l’apprécier, cette lumière, de la percevoir même, tant son éclat singulier se noie dans l’indifférence d’un même lumineux.

Réalisation anonyme : Corollaire de ce qui précède, et, au fond, de tout scénario Sodec Inc. : un film sans vision, sans point de vue, un Film de Non-Auteur. C’est pas mal ce que disait aussi Dequen dans le texte cité plus haut, mais à mon sens il insistait un peu trop sur l’idée qu’une esthétique « lisse » équivaut à l’absence d’un auteur, comme s’il fallait crier sa singularité, se rebeller contre tout, placarder ses excentricités, pour en être un, auteur. Le système hollywoodien nous a pourtant habitué depuis longtemps à l’idée qu’un style invisible peut aussi bien servir diverses personnalités, alors pourquoi serait-ce différent dans le cas de cette « qualité internationale »?

Je dirais qu’un auteur se reconnaît surtout par sa capacité à s’approprier un scénario, à le montrer à sa façon à l’image, plutôt que de simplement l’illustrer. Mais pour cela, il faut d’abord un scénario qui se prête minimalement à l’interprétation (je ne parle pas d’ambiguïtés ou de sous-entendus, mais de possibilités de regards, d’angles d’approche), un scénario qui laisse un peu de liberté au metteur en scène. Que le cinéaste ait écrit ou non le scénario qu’il tourne importe peu, l’important c’est qu’il puisse se dégager du texte pour le faire vivre par les moyens du cinéma. Or, voilà très exactement ce qu’interdit un scénario Sodec Inc., replié sur lui-même par définition, clairement et définitivement délimité à l’avance, incapable d’échapper à la lecture unique qu’il s’est imposé (ou plutôt qu’on lui a imposé au fil des réécritures). Il n’y a pas, dans Gabrielle, de tapis roulant aussi unidirectionnel et étroit que dans Miraculum, mais il n’y a pas, malheureusement, de regard qui peut nous faire voir autre chose que les mots écrits. Enfin, il y a Gabrielle, l’actrice, qui ne tient absolument pas du scénario, et dont le film sait capter une vérité, tout à fait cinématographique, mais c’est très ponctuel. Ça se retrouve dans les scènes de chorale surtout; mais ailleurs, Gabrielle doit se plier au scénario de manière peu convaincante. Non pas qu’elle soit mauvaise actrice (elle n’a pas besoin d’être bonne dans un tel contexte, sa présence suffit), mais elle se retrouve à poser des gestes dirigés, à sens unique (elle fait brûler sa toast = oh c’est triste elle ne peut pas vivre seule) qui la surdétermine. Et dans ces moments, Archambault ne fait que filmer des mots, des gestes écrits, incapable d’échapper à son scénario. Ça donne un récit télévisuel mieux filmé que la moyenne, c’est-à-dire un piètre objet de cinéma, sans mise en scène, aux images vidées par leur absence de point de vue, filmées qu’elles sont depuis l’anonymat d’une perspective consensuelle.

Consensuelle : je pense par exemple à la scène entre Sophie et la mère de Martin. Le film se contente d’opposer deux perspectives stéréotypées que le spectateur « comprend bien » sans trop avoir à y réfléchir : d’un côté la mère (« ah oui, bien sûr que quand ton enfant à une déficience mentale tu peux avoir tendance à le garder trop près de toi pour être certain qu’il ne se heurte pas trop à ce monde mal adapté à sa différence ») et de l’autre Sophie (« elle a raison tout de même, il faut le laisser vivre, c’est un être humain »), mais le film n’a rien de plus à dire ou à montrer sur le sujet. On n’essaie pas de dépasser cette évidence, il n’y a aucun regard personnel sur la situation, on en reste là, à ce que l’on savait déjà. Certains seraient peut-être tentés de voir de l’empathie dans une telle scène, puisque la mère n’est pas démonisée même si elle tient ici le rôle de la « méchante », puisque nous pouvons également comprendre les deux personnages, mais il faut se tendre vers l’autre pour démontrer de l’empathie et non s’appuyer sur les préconceptions du spectateur. Devant une telle scène on se dit « bien oui je comprends », mais ce n’est qu’un regard de surface, ni l’un ni l’autre des points de vue n’étant vraiment travaillé (ni d’ailleurs celui de la mère de Gabrielle, l’autre pôle de ce schéma, euh, schématique, la mère qui s’éloigne parce que c’est trop difficile); force est de constater alors qu’au fond on n’y comprend rien du tout, et le film pas plus que nous.

Verdict objectif : On n’est pas prêt de faire un bon film avec un scénario de la Sodec. Gabrielle n’est pas un mauvais film, mais c’est d’une banalité qui nous fait hocher des épaules dans la plus grande insouciance. Bof. Mes préjugés résistent.

 

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

3 Comments

  1. LA_Roy
    4 avril 2014
    Reply

    Je vais finir par me faire une spécialité des commentaires hors-sujet ― vous m’arrêtez si ça vous importune ―, mais L’Alchimiste ne brasse rien de bien vargeux. Leur seul avantage serait de permettre d’essayer la Eisbock, seule du genre au Québec, mais tant qu’à faire, comme pour l’unique gueuze québécoise distribuée, aussi bien piger dans le pays initiateur du genre avec une Schneider. Tchin!

    • Sylvain Lavallée
      4 avril 2014
      Reply

      Tous les commentaires sont les bienvenus, des hors-sujets aux insultes! (Quoique je préfère les premiers…) Je ne suis point patriote face à notre cinéma, mais je dois dire qu’en termes de bière, c’est tout le contraire; je sors rarement de ce qui se fait par ici. Je pense avoir déjà humé la broue de la Schneider, mais je n’en garde pas de souvenir précis. Aors je le prends en note et je vous lève mon verre!

  2. LA_Roy
    4 avril 2014
    Reply

    Je voulais vous l’envoyer en privé, mais je n’ai rien trouvé, alors : « Certains seraient peut-être [tentés] ».

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