Publié dans La Chute de l'Homme

La Chute de l’Homme, Introduction : Robocop (1987), Paul Verhoeven

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

La Chute de l’Homme, Introduction : Robocop (1987), Paul Verhoeven Publié le 25 avril 201413 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Parmi les nombreux ouvrages de longue haleine que je me promets d’écrire un jour (sur Spielberg! l’acteur! les jeux vidéo et le cinéma! le passage au numérique! une suite et/ou remake des Investigations cinématographiques qui mélangerait tout cela!), il y en a un qui me séduit plus que d’autres ces temps-ci : un regard sur les films d’action des années 80 à aujourd’hui. L’idée traîne quelque part dans un fond de tiroir virtuel depuis mon texte (en anglais) sur les Terminator l’été dernier : comment nos classiques du genre découpaient l’espace, comment ils présentaient l’acteur, quelle vision du monde ils nous renvoyaient, et comment tout cela a changé en deux décennies, notamment avec l’arrivée du CGI et maintenant du numérique. Il me semble qu’il n’y a pas de meilleur genre pour bien cerner toutes ces problématiques, obsessives sur ce blogue, et pour mesurer ce qu’il nous reste du cinéma – ça peut sembler bien nostalgique dit ainsi, mais franchement, même si j’ai défendu quelques fois du temps de Séquences le cinéma hollywoodien contemporain contre ces accusations incessantes d’abêtissement, je dois dire que je suis moins enthousiaste aujourd’hui que je l’étais alors.

En fait, précisons : je ne crois pas à la mort du cinéma comme on nous l’annonce par rituel chaque semaine, je crois plutôt en la mort de la pellicule. Vous me direz qu’il est évident que la pellicule est morte, qu’il ne nous reste plus que la Cinémathèque pour assouvir notre soif d’argentique, et qu’on ne peut pas vraiment croire en quelque chose d’avéré (on dirait plutôt qu’on le sait)… Mais je veux dire que je crois en la mort de ce que la pellicule représente, la mort de ce médium qui a donné naissance au cinéma tel que nous l’avons connu et de toute l’ontologie qui lui est associée. Un monde est mort, ou une manière de concevoir le monde, ce qui revient au même. Nous sommes maintenant dans une période de transition, avec un nouveau médium, le numérique, que nous ne savons pas encore comment exploiter. La pauvreté du cinéma actuel, pour moi, tient à cette incapacité de se défaire complètement de la tradition, du cinéma-pellicule, que nous ne comprenons plus, dont les films actuels ne gardent qu’une vague idée d’une extrême superficialité (c’est bien connu, le numérique n’a pas de mémoire). Comme le dit Stanley Cavell dans The World Viewed, un médium ne nous est pas donné d’emblée, il ne survient pas avec un mode d’emploi et une description prédéterminés; c’est aux artistes de découvrir, de créer ces nouvelles possibilités d’expression, de définir, par leur travail, ce qu’est le numérique, comme leurs prédécesseurs l’ont fait avec la pellicule.

Plus encore : le médium numérique n’existe pas tant qu’il n’a pas été découvert par les artistes, tant qu’ils ne le reconnaissent pas par leur travail. Ils tournent peut-être en numérique, mais ils ne font pas nécessairement du cinéma-numérique. Et c’est bien le problème : Hollywood aujourd’hui reste ancrée dans une tradition que le cinéaste moyen ne comprend pas (qu’on pense à Captain America : the Winter Soldier avec ses références désincarnées au cinéma politique des années 70; j’y reviendrai bientôt) et dont il ne semble pourtant pas vouloir se départir (au contraire, ces références sont révérencieuses, même quand elles se veulent critiques). Je cherche à définir (en silence) depuis au moins un an ce nouveau médium, cette nouvelle ontologie du cinéma (d’où mon intérêt pour les jeux vidéo), et je commence à me demander si mon échec n’est pas dû justement au fait que les films eux-mêmes demeurent indifférents à leur support numérique, les cinéastes ne cherchant pas à s’y adapter (je ne vais quand même pas faire tout le travail pour eux!) Il y a des exceptions (Spring Breakers vient en tête), mais elles sont très rares (à Hollywood du moins; en art visuel j’aurais l’embarras du choix).

Tout cela pour dire : oui, je regarde avec mélancolie l’étiolement du cinéma-pellicule, mais je ne manque pas d’enthousiasme envers les possibilités du cinéma-numérique. Le problème, c’est que ce cinéma n’existe pas encore, et que nous sommes pris avec des hybrides qui ne sont convaincants ni considérés du point de vue du cinéma-pellicule, ni de celui du cinéma-numérique. Ou, dit plus clairement, le cinéma ne sait plus ce qu’il fait, alors il m’emmerde.

Condamnation grossière? Sans doute, on développera plus tard (ça dit introduction dans le titre). Pour l’instant, j’ose affirmer, sans gêne, que c’était don’ ben mieux dans le bon vieux temps, dans le temps que le mot temps avait encore un sens, et ma preuve sera le cinéma d’action. J’insiste : je ne parle pas que de Die Hard, sans doute le chef d’œuvre du genre (et un chef d’œuvre tout court), mais bien de tout le cinéma d’action 80’s, jusque vers le milieu des années 90. Il est d’usage de dénigrer ces films, de les regarder du haut de notre condescendance amusée, mais il n’est jamais question de s’y engager, de s’y retrouver personnellement. C’est qu’on les aime, nos brutes épaisses, on en parle, on se lance des répliques à la volée (Rambo, c’est rien qu’une lavette!) pour prouver que nous sommes dans le coup, mais il ne faut pas exagérer, on ne dira pas que ce sont de bons films, on n’irait pas jusqu’à défendre leurs qualités artistiques. Non, ces films sont ridicules, idiots, régressifs, républicains, racistes, machistes, homoérotiques, ultraviolents, mal joués, mal écrits, un cinéphile n’a pas le droit d’aimer cela – il doit les connaître, par contre, ces films, il doit montrer qu’il sait en rire, qu’il connaît les sites dédiés à Chuck Norris, Ruthless Reviews et qu’il a vu Death Wish 3… Mais ce sont des « plaisirs coupables » et rien d’autre. Je l’ai déjà dit, et il faut le répéter, il n’y a rien de plus con qu’un plaisir coupable, cette idée de se sentir mal ou honteux d’aimer un film. Cela équivaut tout simplement à un refus de penser, de se pencher avec attention sur l’objet de notre amour, alors que la moindre des choses, il me semble, serait d’essayer de le comprendre. Ce n’est quand même pas rien, aimer, c’est un sentiment qui mérite d’être approfondi, non?

Alors pourquoi les aime-t-on, ces films? Est-ce seulement par nostalgie? (Le culte qu’on leur voue aujourd’hui provient largement des hommes de ma génération, 25-35 disons, qui ont grandi avec eux à la télévision.) Je ne peux parler que pour moi, mais je ne crois pas qu’il n’y a que ça, des souvenirs d’enfance et de cinéphilie balbutiante, innocente, aveugle dira-t-on peut-être… Tracer l’évolution du film d’action (américain, faut le préciser), c’est aussi examiner cet amour (le mien, je ne peux pas parler pour les autres), et essayer de comprendre pourquoi il ne trouve plus aujourd’hui d’objet sur lequel se poser (enfin, je n’ai pas encore fait tous mes devoirs, mais même ces supposés renouveaux du genre que sont the Raid et sa suite me laissent indifférents, alors je ne vois pas beaucoup d’espoir). Au centre de mon interrogation (cela ne surprendra personne) : la place de l’homme dans le monde.

Pourquoi l’homme ? Vous connaissez le cliché, comme quoi le cinéma d’action met en scène des corps en mouvement, qu’il est dédié au corps, qu’il en fait un objet d’étude ou que sais-je, mais ce n’est qu’une vision bien superficielle de la question : un corps n’est rien s’il n’est pas habité, s’il ne nous est pas rendu présent, s’il n’est qu’une coquille vide qu’on peut casser d’un simple toucher dédaigneux. Le cinéma d’action qui frappe, celui qui marque, celui dont on se souvient encore du choc, c’est d’abord celui qui met en scène des hommes. Il ne suffit pas de savoir filmer une scène d’action limpide, il faut encore nous convaincre que ces coups reçus font mal, qu’ils importent, qu’il y a quelqu’un de bien vivant qui les reçoit. Et c’est tout le beau paradoxe des films d’action : il y a à la fois une exaltation du corps, de ses possibilités, de son mouvement, de son expression, et un profond irrespect pour celui-ci, puisqu’il n’est qu’un objet bon qu’à être brisé, frappé, mutilé, défiguré, démembré, etc. Pensons à un film de Jean-Claude Van Damme (notons déjà l’importance de l’acteur dans notre manière d’approcher ces films) : nous sommes à la fois impressionnés par ses prouesses athlétiques, par la chorégraphie virtuose de son corps en mouvement et choqués, dégoûtés peut-être, par tous ces corps qu’il brise au passage, ces membres cassés et figures écrasées. N’est-ce pas justement parce que le corps peut être aussi beau, expressif, émouvant, poétique par moment, que cela fait aussi mal quand il se fait malmener?

En partie, oui, mais ce n’est pas suffisant, un homme ne se réduit pas à son corps, d’où l’importance de l’acteur, de sa présence, d’où l’importance de la question de l’homme. Peut-être n’est-ce pas si évident pour la majorité de ces films, cet intérêt pour l’homme, alors prenons, pour introduire cette idée, une œuvre qui l’aborde franchement : Robocop (oui, en voilà un plus facile à aimer que d’autres, du domaine du plaisir pleinement assumé; nous en viendrons une autre fois à des moins aimables publiquement).

Un peu comme dans les Terminator, Paul Verhoeven oppose ici l’homme à la machine en représentant un hybride inquiétant, un homme, Murphy (Peter Weller), cliniquement mort, puis transformé en robot policier. Mais contrairement au Terminator, Robocop n’est pas qu’une machine à l’apparence humaine : Murphy subsiste à quelque part, sous une forme indéfinie, dans ces rouages électroniques, et il tente de retrouver son humanité, de se rappeler de son passé, de combattre la machine de l’intérieur quoi, bien qu’il reste jusqu’à la fin restreint par les commandes qu’on lui a programmées. Le film laisse croire que l’humain finit par prendre le dessus sur la machine, avec cette dernière réplique, Robocop répondant à la question Who are you? par un Murphy! assuré – mais coupe au noir brusque et le titre du film apparaît, imposant, ironique, Robocop, comme pour faire taire son personnage, le contredire, non tu n’es pas Murphy, tu es Robocop. Et en effet, il est difficile d’affirmer que l’homme a bel et bien triomphé de la machine : dans la confrontation finale, Robocop/Murphy ne peut jamais outrepasser l’ordre de ne pas tuer les dirigeants d’OCP, il ne pourra jamais désobéir à ce qu’on lui a programmé. Il finit par tuer Dick Jones (ce nom!) uniquement parce que celui-ci se fait renvoyer, parce qu’il n’est plus un employé d’OCP. Mais Robocop/Murphy a tout de même la volonté de le tuer, ce qu’un simple robot n’aurait pas, il obéirait à son ordre sans tenter d’y résister. Il y a bel et bien un homme dans Robocop qui se bat pour exister, pour imposer son humanité, mais il n’y parvient jamais tout à fait.

Le cynisme pourtant bien virulent de Verhoeven ne l’empêche donc pas de croire en l’homme, en sa possibilité d’agir; l’homme, pour Verhoeven, c’est cette résistance. L’homme se débattant dans une machine qui le contraint (ou ces mutants qui se battent pour respirer dans Total Recall), c’est aussi l’homme qui se débat contre cette société capitaliste et consumériste qui l’écrase, l’aliène. Robocop cherche à se souvenir, Douglas Quaid dans Total Recall aussi : difficile de se souvenir de qui l’on est quand la société nous propose sans cesse des identités factices, des souvenirs fabriqués, ou quand on nous efface la mémoire, quand on perd douloureusement son identité (j’avais noté dans ma comparaison des deux Total Recall comment le masque qu’Arnold Schwarzenegger revêt pour traverser les douanes martiennes est plus effrayant que celui de Colin Farell, comment sa transformation semble difficile, tortueuse; il faut noter aussi la disparition des mutants dans le remake, ceux-ci étant un autre symbole d’une identité déformée par le Système). Mais l’homme, toujours, continue de s’affirmer, de se débattre, jusqu’à défier la mort… D’ailleurs, si je me rappelle avec précision de la mort ultra-violente de Murphy au début de Robocop, ce n’est pas uniquement parce que c’est révulsant, ou plutôt, c’est révulsant parce que Verhoeven prend la mort au sérieux et que ce n’est pas une mince affaire que de tuer un homme. On a détruit son corps, on l’a criblé de balles, démembré, troué la cervelle, mais l’homme résiste. Le film se complaît dans cette violence, oui, mais il arrive aussi à affirmer qu’il y a quelque chose à sauver, que l’homme a encore une valeur, et Murphy s’érige ainsi en modèle, de par sa lutte, son refus de se laisser abattre même s’il n’est, et c’est à prendre quasi littéralement, plus rien. Lutte désespérée, certes, mais aussi essentielle, gage de vitalité, d’un engagement dans le monde, d’une persévérance à vouloir y agir malgré tout.

Plus encore, comme les Terminator, Robocop est un film prophétique sur le cinéma-numérique : dans l’une des plus belles séquences, Robocop visite la demeure désertée de Murphy pour tenter de ranimer en lui les souvenirs de cet homme qu’il était. Une caméra subjective erre ainsi de pièce en pièce, passant de la vision présente de Robocop (tournée en vidéo, du proto-numérique) aux souvenirs de Murphy (en pellicule), le tout s’enchaînant dans un même mouvement (il n’y a pas de coupe dans la transition du présent au passé). L’association est claire : la vidéo exprime la machine, la pellicule l’homme; la vidéo est une image du présent (d’autant plus qu’elle correspond à la vision d’un robot de qui on a effacé la mémoire humaine) qui dans ce monde futur (du point du film, c’est celui d’aujourd’hui) recouvre la pellicule, ce monde passé (je vous renvoie à mon texte-fleuve sur l’ontologie du cinéma-pellicule), avec lequel on peut renouer uniquement par un effort humain. On voit où je veux en venir : la pellicule associée à l’homme, le passage vers le numérique, une série qui se nomme La Chute de l’Homme, mon désintérêt pour le cinéma d’action récent… Tout était déjà dans Robocop!

Bref : le livre devient cette série que j’entame aujourd’hui, que je vais poursuivre au gré de l’inspiration, mais il est certain que je vais parler du cinéma d’action dans les prochaines semaines (pas uniquement, mais j’ai quelques idées qui bouillent qu’il me faut étaler avant qu’elles ne deviennent vapeur insaisissable).

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

13 comments

  1. Exposé très intéressant sur les films d’action qui, malheureusement, passent souvent sous le radar des critiques dites sérieuses…Je trouve cependant qu’une série de films d’action méritent que l’on s’y attarde, de par sa réalisation, son rythme, le jeu et ses scénarios: les Bourne Identity….(les 3 premiers). De l’action organique, une histoire brillante, une caméra à l’épaule qui renouvelle le rapport avec le sujet et des décors naturels qui servent de catalyseur de créativité…Je ne me lasse pas de les revoir! Et que dire du dernier James Bond, Sky Fall, où Sam Mendes réussit l’exploit d’allier action, intelligence du jeu et esthétisme symbolique…majestueux! Sur ce, je vais revoir Robocop…votre argumentaire m’a comme donné le goût de le revoir!

    Salutations,
    Nathalie Juteau

    1. C’est vrai, les Bourne c’est pas mal, surtout le deuxième et l’ouverture du troisième (la scène dans la gare, c’est d’une densité incroyable!) Mais dans l’ensemble je trouve ça très inégal (le premier est insignifiant quant à moi) et la fin de la série tend à refermer les films sur eux-mêmes, jusqu’à dimininuer l’impact politique qu’ils avaient bâti jusqu’à ce point (c’est pour ça que je préfère le deuxième: il ouvre des pistes que le troisième referme). Sinon, Skyfall, pour les scènes d’action, c’est effectivement très bien, mais ça m’a donné l’impression d’une belle surface vide, comme c’est souvent le cas avec Mendes, une mise en scène qui joue sur des thèmes qu’elle n’explore jamais vraiment. Et la représentation de la femme est particulièrement terrible dans ce film, le récit se déclenchant par l’incompétence d’une femme et se concluant lorsque deux hommes virils se serrent la main après avoir remis toutes les femmes à leur place, c’est-à-dire derrière un bureau (vous me direz que dans ce genre de film, c’est pas mal la norme, mais dans Skyfall ça s’érige en discours, ce qui est un peu plus problématique). Bref, je suis d’accord avec vous pour dire que c’est parmi ce qui s’est fait de mieux dernièrement, mais c’est justement ce que je trouve bien triste!

      Au plasir!

      1. Tout à fait d’accord pour l’anti-féminisme dans Skyfall. Pour moi, c’est également le James Bond qui pousse un agenda néo-con le plus loin. La scène où l’on suit en parallèle le témoignage de M devant la commission et la progression de Bardem vers ladite commission, jusqu’au moment où il fait irruption dans la pièce et tue quasiment tout le monde au moment même où M plaide pour plus de mesures sécuritaires car “vous pensez que vous êtes en sécurité, mais vous ne l’êtes pas”, c’est carrément facho, surtout considérant la mise en scène qui appuie au gros surligneur jaune le discours politique. J’ai détesté Skyfall, et ça m’a donné une toute autre perspective (négative) sur le cinéma de Mendes.

        1. Je n’avais pas pensé à cet aspect, mais oui, ça me semble juste. J’avais surtout trouvé le tout insignifiant: on présente une sorte d’antagonisme entre un monde révolu et un nouveau monde, ce qui fonctionne d’un point de vue auto-référentiel (comment la série James Bond, relique du passé, peut encore être pertinente dans le cinéma d’aujourd’hui?), mais qui tourne à vide dès qu’on tente d’étendre le tout au réel, comme le film essaie désespérément de le faire. Quelle conclusion peut-on tirer de ce film? Que pour vaincre nos terroristes modernes, rien de mieux qu’un bon vieux couteau dans le dos?

        2. SkyFall est un hommage au film légendaire de James Bond ainsi qu’à la Grande-Bretagne. Prenant en compte cette observation, M., devant la commission, clame que les temps sont complexes, que plus rien n’est ni blanc ni noir, la ligne entre le bien et le mal est de plus en plus mince, elle insiste sur le fait que l’adversaire ne se trouve plus de l’autre côté du mur. Celui qui nous veut du mal, n’est plus l’étranger. Il peut se faufiler au sein même de notre organisation. Et voilà précisément que Raoul Sylvia, un ancien agent, arrive pour tuer M. Tout le long du film c’est cette nostalgie de l’avant qui émane par des prises de vue symboliques et expressionnistes. À la fin, Bond conduit M, afin de la protéger, dans sa veille Aston Martin, dans le manoir de son enfance. Et là, on y prépare une guérilla western. Petit clin d’œil à la fin, où on voit , Moneypenny redevenir secrétaire, comme dans le bon vieux temps, alors qu’u début du film, c’est elle qui conduisait la Rover. Elle n’y restera pas longtemps, elle a aussi le double 007! Ce n’est qu’ épanchement nostalgique…ce bon vieux temps n’est qu’un fantasme. Time are changing in MI6, aurait aussi pu être le titre de SkyFall…’

          1. Les deux interprétations sont possibles, non? Le film essaie de jouer sur les deux tableaux, comme je disais dans le commentaire précédent: ce regard sur la série James Bond, mésadaptée à la réalité moderne, cette nostalgie du bon vieux temps où l’on pouvait tuer simplement le Méchant à coup de couteau, nous amène tout de même à étendre le discours du film au-delà de cet aspect référentiel puisque Mendes utilise des symboles clairs. Un attentat dans un métro de Londres, un ennemi formé par le MI6, on joue clairement sur des images du terrorisme moderne. La nostalgie pour parler de Bond, ok c’est bon, je trouve ça un peu futile, mais c’est sympa; l’associer au terrorisme, ça devient un peu plus problématique.

            Et pour l’aspect féministe, il y a plus quand même: la Bond Girl parle de son passé d’esclave sexuel, on trouve ça dégueulasse ce qu’elle a vécu, et la scène suivante, voilà notre Bond qui surgit de nul part pour retrouver sa Girl sous la douche, le film la réduisant effectivement ainsi à une esclave sexuelle. Et puis sa mort est des plus abjecte, c’est très vulgaire, la mise en scène de son corps affalé, comme s’il fallait la punir, en bon puritain, pour ses crimes sexuels.

          2. Devant un gars qui pourfend si vigoureusement le machisme de Bond (et de Mendes), je m’incline et donne le point!

            Nathalie

        3. Je vous trouve très sévère envers Skyfall. Est-ce un film parfait? Non! Mais il y a de très nombreuses qualités tant techniques que scénaristiques. Je ne suis pas un spécialiste dans ces domaines, mais les plans sont généralement très longs et cela ne ralentit pas le rythme du film. Contrairement à la tendance plus récente, Mendes sait ce qu’il savoir ce qu’il veut filmer et il ne laisse pas le monteur dicter le résultat. Pour moi, l’introduction du vilain, Silva, est une pièce d’anthologie : un ascenseur qui prend un temps fou à arriver, un méchant qui en émerge à l’autre bout d’une pièce très profonde et qui marche vers la caméra. Un plan de 90 secondes! A priori, ce plan est totalement anti-climax et malgré cela, il s’en dégage un profond malaise et l’aura du vilain n’en est que magnifié.

          En fait, j’ai l’impression qu’une grande partie du film est construit sur cette volonté de détruire les conventions des films d’action ou plus généralement celles des films de James Bond.

          D’abord, le méchant ne souhaite pas conquérir/détruire le monde. Il n’est pas la caricature du Doctor Evil qui était lui-même la parodie des vilains de James Bond (pas de minuterie, pas de bombe à désamorcer). On a beaucoup écrit sur le complexe d’Œdipe qui traverse le film. Outre son amour/haine pour sa M(ère), le vilain est habité par une volonté d’auto-destruction qu’il ne peut assouvir d’où la tirade à la fin du film quand il implore M de les suicider : « Free both of us! ». Cette ambiguïté du personnage se retrouve dans le jeu de son comédien où à quelques moments nous ne sommes pas toujours certains de sa réaction : lorsque M quitte sa cellule qu’il se met à rire (ou à pleurer). Ou bien, à la fin du film, le visage de terreur qu’il fait lorsqu’il voit son hélicoptère s’écraser dans le manoir (j’avoue que je me pose encore beaucoup de questions sur ce plan qui ne dure qu’une fraction de seconde, Barden est trop bon comédien pour avoir fauté et Mendes semble trop savoir ce qu’il veut pour que ce plan ne soit qu’une erreur, bref je ne me rappelle plus le dernier film d’action ou un plan si minuscule m’ait amené à me poser autant de questions sur les réactions d’un personnage, mais bon c’est moi, c’est mon problème.) Bref, on aime les comparaisons avec les années ’80, que l’on ne vienne pas me parler des méchants de cette époque que l’on aurait dû tirer à vue dès leur première présence à l’écran! On connaît la tirade : Meilleur est le méchant, meilleur est le film!

          Ensuite, contrairement au Bond de l’époque de Pierce Bronsman, il y a un réalisateur derrière la caméra. Le film n’a pas été kidnappé par l’équipe des effets qui a trouvé trois ou quatre grosses scènes à monter et dont il ne manque plus quelques dialogues pour les raccorder ensemble et faire un film! Entre le moment où Bond réapparaît et celui où il se retrouve à Shanghai, il doit y avoir facilement 30 minutes sans action pure. Je veux que l’on me nomme un film d’action qui va nous offrir 30 minutes d’exposition, sans combat, sans poursuite et sans coup de feu et qui aurait été réalisé au cours des 10 ou 15 dernières années! En ce sens, Skyfall est l’exact contraire de Quantum of Solace qui était peut-être l’un des pires James Bond et Dieu sait si Roger Moore a beaucoup donné! Je ne dis pas que ces 30 minutes sont un gage de qualité, je dis seulement que l’équipe a suffisamment confiance dans son produit pour ne pas se sentir obliger de remplir le film d’effet tape à l’œil.

          Enfin (juste pour me limiter), cette scène magnifique à Shanghai où Bond doit se cacher d’un tueur dans un building aux murs vitrés. Une belle trouvaille de simplicité.

          Est-ce que Skyfall a évité tous les pièges de la convention? Non. Le décès la bondgirl est en effet ridicule, surtout qu’une intervention des militaires une minute plus tôt l’aurait sauvée. On n’a pas su contourner le piège de l’agneau sacrifié qui est présent dans tous les James Bond depuis « From Russia with Love », c’est pour dire que l’on a beau lutter contre les conventions, certaines ont encore la vie dure.

          Donc, malgré ses défauts, pour moi, Skyfall renferme de nombreuses qualités dont la première est d’éviter l’enflure et la surenchère des enjeux ou des cascades pour revenir à une dramatique de base et faire confiance à ses comédiens. En ce sens, je crois que ces qualités sont des pistes que de nombreux films d’action contemporains devraient imiter.

          1. Eh ben, je suis d’accord avec vous pour l’essentiel: en terme de réalisation, c’est très fort, et Bardem y est effectivement sublime (Craig aussi). Les scènes d’action sont superbes, et le scénario largement supérieur à la moyenne. Bref, il y a des qualités techniques indéniables (juste la photo de Deakins, c’est incroyable). Je crois que j’ai été déçu plus qu’autre chose, pas nécessairement par le hype entourant le film (bien que ça joue), mais surtout par le film lui-même, qui promet beaucoup, thématiquement, et ne nous donne pas grand-chose au final. Comme je disais, Mendès lance plein de pistes de lecture mais n’en explore aucune. S’il ne m’avait pas promis autant, j’aurais probablement plus apprécié le film. Et en fait j’aimais bien le film pendant la projection, c’est après, rendu au générique, que j’ai senti la frustration, comme si on m’avait berné. D’ailleurs, je pense qu’un deuxième visionnement, avec des attentes ajustées, corrigerait cette première impression (sauf pour l’image de la femme – je viens de penser qu’il y a plus, puisque le féminin y est constamment associé au Mal par le jeu efféminé de Bardem.)

            Pour le 30 minutes sans action, ça me semble assez conventionnel: la plupart des films d’action utilisent une telle structure, gardant un long moment d’exposition, de développement, d’enquête avant la pétarade finale. Je me dis ça parce que j’ai l’habitude de m’emmerder durant ces scènes et me demander “coudonc, ils ont-tu oublié que j’étais venu voir un film d’action?” (C’est bien foutu dans Skyfall par contre).

  2. Votre prémisse est que l’évolution des films d’action n’a pas suivi l’évolution technologique qui fait qu’aujourd’hui la forme serait plus fade que le cinéma d’action des années ’80. Pour ma part, la faille est ailleurs. Il est dans l’ambiance générale que les films d’action veulent promouvoir aujourd’hui comparativement à la logique inhérente à ce genre de cinéma.

    L’évolution technologique fait en sorte que de nombreux effets spéciaux sont devenus invisibles. Pour reprendre le dernier Captain America (je n’en dirais pas trop, car je vais garder mes principaux commentaires pour votre propre critique), nous savons bien qu’il n’y a jamais eu trois helicarriers dans le ciel de Washington. Mais là où la technologie nous bluffe (ou me bluffent), c’est au moment des scènes les plus banales. Toujours pour ce film, je voyais des photos de scènes (des extérieurs où les comédiens discutent entre eux) et qui avaient été filmées devant un écran vert; mais à l’écran j’aurais juré qu’elles avaient été filmées dans des décors naturels. À ce sujet, le dernier Scorcesse est rempli d’aménagements numériques qui évitent la construction de décors coûteux pour quelques scènes. Donc, avec la technologie, le cinéma joue la carte de l’hyperréalisme.

    Le problème est que ce réalisme se heurte à de nouvelles conventions : des spectateurs ne veulent pas voir de morts ou de sang. Donc les conséquences de la violence inhérente aux films d’action. Vous parlez des films d’action des années ’80 et quel était le débat au début des années ’90 les concernant? On jugeait le niveau de violence en fonction du nombre de décès. Cette situation nous conduisait des arguments risibles : « Die Hard 2 est nettement plus violent que le premier opus parce qu’on y dénombrait plus de 300 morts. » C’est sûr qu’il a plus de 300 morts, le vilain a fait « crasher » un avion contenant 280 passagers!

    Là, on se retrouve devant un problème de convention! Le spectateur rechercherait de l’action, mais sans violence (ou sans conséquence) alors que les films d’action des années ’80 assumaient complètement leur nature. Autre différence, le héros des films d’action des années ’80 était un cynique qui combattait le méchant sur une base personnel, sans véritablement se soucier des « victimes » collatérales. John McClane était fondamentalement un ours mal léché qui se trouve au mauvais endroit. Cependant, dans Die Hard 2, on a préparé le personnage aux conséquences de la violence. Après l’écrasement de l’avion, McClane retrouve un ourson en peluche que le cinéaste avait pris la peine de nous montrer dans les bras d’un kid, quelques minutes plus tôt. McClane (et le cinéaste) nous permet(tent) de comprendre que le jeune garçon ne retrouvera pas son ourson, qu’il est une victime. L’autre posture, toujours dans la catégorie des films assumés, on retrouve Ronin avec la fin des années ’90 où deux groupes convoitant une mystérieuse valise se tirent dessus à qui mieux mieux en pleine ville qui est remplie de passants. Nos héros se fichent complètement d’eux, car leur mission leur semble plus importante que les pauvres quidams qui passaient par là. Il y avait cohérence.

    Nous arrivons à aujourd’hui. On retrouve d’abord des héros plus altruistes. Batman veut sauver Gotham, Spider-man a de grandes responsabilités, Captain America est habité par une volonté de faire ce qui est juste. Ces valeurs ne sont pas le problème, c’est comment on va les traiter.

    Malheureusement, la volonté d’aseptiser les films de toutes victimes crée des situations dramatiquement bancales. Dans Dark Knight, Batman et compagnie montent un plan pour capturer le Joker et un des arguments est d’arrêter la tuerie de policiers. Conséquence : il doit y avoir facilement cinq-six policiers qui ont perdu la vie pendant qu’il convoyait Dent! Cela fait des belles explosions, mais on oublie les victimes. Dans Dark Knight Rises, à la fin complètement Talia Ghul ordonne de tirer sur les policiers qui donnent l’assaut. Conséquence : plein de policiers étendus au sol que l’on présume morts, mais aucune trace de sang (il dormait peut-être sur la job!). Il aurait dû y avoir une marée rouge surtout venant d’un cinéaste qui se veut naturaliste. Autre exemple, le dernier Captain America, il y a une fusillade en pleine rue, les gens hurlent, courent, mais au final, on comprend pourquoi les bons s’en sortent, les méchants ne savent pas tirer, on ne retrouve aucun blessé dans la foule. Les exemples peuvent être multipliés (dans Skyfall, James Bond qui est attaqué par un métro…vide!).

    D’un côté, on veut proposer des (super)-héros plus positifs, empathiques, mais à qui? On ne voit jamais la conséquence de la violence. Je ne souhaite pas une pile de cadavres, je souhaite un peu de cohérence de la part des cinéastes.

    Ceci étant dit, pour ma part, j’ai beaucoup de plaisir à voir ces films, certains plus que d’autres. Mais les lacunes de ces films ne sont pas un problème de technologie mal exploitée, mais de scénarios et de cran des réalisateurs et des producteurs!

    1. En fait, je suis tout à fait d’accord avec vous: par cinéma-pellicule et cinéma-numérique, je ne voulais pas faire référence à la technologie, mais à une manière de concevoir le cinéma, de penser la mise en scène. J’aurais pu aussi continuer sur l’idée de Juste un film: tout ce que j’ai écrit sur 12 Years a Slave pourrait s’appliquer sur le cinéma d’action récent. Le problème c’est qu’on ne pense plus en termes de “réalité à l’écran”, de “monde passé”, mais plus en termes d’images et de clichés. On ne se préoccupe plus aujourd’hui de construire une scène dans l’espace et dans le temps (et je ne pense pas seulement aux scènes d’action), alors l’action n’est plus ancrée dans une réalité, ce qui explique d’ailleurs cette absence de conséquences que vous notez très bien. Je ne veux pas trop élaborer, c’est pas mal le sujet de mon prochain texte, une comparaison entre Predator et les Captain America justement (pourquoi ces deux films? je les ai vu à un jour d’intervalle, et la différence était flagrante!)

      Pour le cynique qui ne se préoccupe pas des victimes, là je ne vous suis pas: c’est tout le contraire en fait, dans les années 80, bien que cyniques ou désabusés, les personnages avaient toujours une éthique, la violence était souvent un dernier recours et on ne pouvait pas passer sous silence la mort d’une victime collatérale (ça commence à changer dans les années 90, probablement avec les premiers trucs maximalistes de Michael Bay, où le spectacle prime sur la cohérence). Aujourd’hui, Superman détruit tout Metropolis dans un combat épique: on ne voit pas de victimes, mais c’est impossible qu’il n’y en ait pas. On parle quand même de Superman! McClane avait beaucoup plus de considération que lui pour les hommes. (Et à bien y penser, les helicarrier à la fin de Captain America: il n’y avait personne dans ces trucs?) Il y a des exceptions: je viens de regarder Transporter et Jason Statham est là un fier successeur des 80s, avec une éthique établie, c’est très bien d’ailleurs. Mais en général, les valeurs que défendent nos super-héros, comme vous le dites, on ne peut pas y croire, ce n’est pas reflété à l’écran, c’est dit mais jamais mis en scène de façon cohérente.

      Et comme vous, c’est vrai que ce sont des films agréables à regarder, malgré leurs lacunes, mais ce sont aussi des films faciles à oublier, alors que le cinéma 80s a marqué mon cerveau, il me reste des scènes entières en tête de films que je n’ai vus qu’une fois il y a vingt ans…

      1. Je me retiens de commenter davantage. J’ai ADORÉ le dernier Captain America, alors je me positionne pour notre prochain échange.

      2. Je m’étais promis de ne pas revenir, mais je me permets une petite réplique. Concernant, l’écrasement des helicarriers, quand j’ai vu la scène lors du preview l’automne passé, le souvenir qui s’est imposé était un cuirassé qui coule dans un film relatant la seconde guerre mondiale. Je voyais ces films en après-midi lorsqu’ils passaient à la télévision que j’étais alors âgé de 5 ou 6 ans. Je parle de ça, car vous évoquez beaucoup la notion de souvenirs et il peut être étonnant de voir les images qui s’imposent à notre mémoire et les connections qui viennent réveiller ces souvenir. On peut aussi être déçu, nos souvenirs passés, ils peuvent être plus spectaculaires et un visionnement récent peut nous amener à nous demander ce que l’on trouvait dans ce film.

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