L’art oublié de la marche (1)

C’est fou comme les super héros ont la vie facile de nos jours!

Je m’explique : en revoyant samedi dernier le Predator de John McTiernan, j’ai été étonné par une scène toute simple, en apparence anodine : des hommes marchaient dans la jungle! Que c’est extraordinaire, me suis-je dit, que de voir des gens prendre le temps de se déplacer d’un lieu à un autre! J’avais presque oublié que se mouvoir dans l’espace prend du temps! Une vraie révélation cinématographique, qui devrait pourtant tenir de l’évidence, mais pas, semble-t-il, pour le cinéma hollywoodien contemporain : je n’arrive pas à me rappeler la dernière fois que j’ai vu cela dans un blockbuster, des déplacements qui ne servent à rien d’un point de vue narratif, mais qui aident à construire un lieu, à en faire sentir la présence, la matérialité.

Qui marche encore aujourd’hui, sauf quelques hongrois dans les films de Béla Tarr? On n’a plus de temps à perdre avec une activité aussi triviale, les personnages se téléportent d’un lieu à l’autre le temps d’une coupe au montage, c’est plus efficace. C’est à peine si on peut voir quelqu’un arriver dans un lieu, ouvrir une porte, à moins qu’il y ait une bombe à faire éclater de l’autre côté. La marche se fait si rare qu’il faut se méfier de celle-ci, quand un cinéaste s’y attarde c’est pour mieux nous surprendre dans la banalité apparente du moment, le monstre va sortir du placard; sinon, pourquoi montrer des gens marcher? Ah, pour les faire parler, c’est vrai, on parle beaucoup en marchant, de préférence avec un travelling pour suivre les personnages, mais ces walk-and-talk utilisent la marche uniquement pour créer du mouvement à l’image en espérant faire oublier la nature explicative du dialogue (oubliez ça, ça ne marche pas). Il n’y a aucune attention portée à l’espace parcouru, d’ailleurs la plupart du temps les personnages demeurent indifférents au lieu, ils marchent en ligne droite ou suivent un couloir, mais il n’y a rien qui les rattache à l’espace sinon la vraisemblance narrative (les fonctionnaires parlent dans un bureau, les policiers dans un poste de police, etc.)

Et pourtant, quoi de mieux qu’une bonne marche silencieuse pour montrer des corps qui bougent dans un espace? Ce n’est pas grand-chose, voir un pied enjamber une branche ou une main écarter une feuille d’arbre, mais ça nous donne au moins l’impression que ces hommes à l’écran se déplacent dans un lieu réel : les soldats de Predator ne peuvent pas marcher en ligne droite sans se heurter puisqu’il y a une densité à ce monde, la jungle a une consistance physique, elle obstrue leur chemin, les retarde, ce n’est pas qu’un décor peint qui nous donnerait une idée de la « jungle », ou qu’un arrière-plan devant lequel les personnages parleraient sans se préoccuper de celui-ci. Il y a bien une jungle ici, tout autour des personnages, pas comme un décor qu’il faut traverser, mais bien comme un environnement dans lequel il faut naviguer. Le walk-and-talk y serait impossible, la caméra se prendrait dans les branches, la jungle est trop vivante. Je ne dis pas ça uniquement parce que le tournage a eu lieu dans une vraie jungle, sans écran vert et retouche numérique, quoique ce n’est pas négligeable, mais surtout parce que le film prend le temps de montrer la jungle, d’installer les personnages dans ce lieu (autrefois on appelait ça de la mise en scène; aujourd’hui on dirait de la lenteur).

Bien sûr, le film ne parvient pas à nous convaincre de la matérialité de la jungle grâce à une seule scène (une minute de marche silencieuse), mais celle-ci témoigne de l’attention constante du cinéaste à l’espace. Pour prendre le temps de montrer des personnages marcher, il faut d’abord croire à la nécessité de préserver à l’écran l’intégrité physique d’un lieu. Après, je pourrais bien parler aussi de la manière que la caméra parcourt l’espace en suivant pour l’essentiel le regard des personnages, c’est-à-dire selon un point de vue humain plutôt que comme un Dieu pressé qui balaierait tous les lieux de Son regard omniscient en de vastes mouvements circulaires, peu importe quel lieu d’ailleurs, ou encore de l’utilisation des plans d’ensemble pour montrer autant que possible les personnages dans leur environnement. Ça n’a rien d’extraordinaire, un plan comme celui-ci, mais on ne voit plus ça aujourd’hui :

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Une caméra à hauteur d’homme (elle semble accroupie avec eux), des personnages en avant-plan discutent, derrière eux certains les regardent, et tout au fond un autre observe le hors-champ, la jungle, rattachant le dialogue (quelle était cette créature?) à l’environnement (où est-elle maintenant?) Notre regard peut partir dans plusieurs directions, observer la position des personnages les uns par rapport aux autres (aucun n’est assis de la même façon, il y a un rapport de pouvoir implicite), écouter le dialogue en suivant la réaction de plusieurs personnages, et s’inquiéter en même temps du hors-champ comme nous l’invite à le faire l’homme à l’arrière. Un tel plan ne nous tient pas à l’extérieur du film, comme un observateur distant, un spectateur, mais nous invite au contraire à l’intérieur, à participer à la discussion en cours, à penser avec les personnages, en nous mettant à leur niveau. Pensez-y : tout ce que je décris correspond exactement à ce que font aussi les personnages à cet instant (suivre la discussion, observer leurs confrères et s’inquiéter de la jungle). Nous ne sommes pas que spectateur ici, nous participons au film, nous sommes impliqués avec les personnages dans la situation en cours, non seulement par notre identification à eux, mais aussi par un tel cadrage en profondeur.

Enfin, toutes les scènes pourraient servir à démontrer la maîtrise de McTiernan, son souci de relier ses personnages à un espace cohérent, pensé selon une perspective humaine, mais je préfère, entre toutes, celle de la marche, plus emblématique de tout ce que le cinéma a oublié.

***

Le lendemain, j’écoutais le premier Captain America, question de faire tous mes devoirs avant d’écrire sur sa suite. Il n’y a aucun lien vraiment entre le film de Joe Johnston et celui de McTiernan (ah, oui : Alan Silvestri a composé la musique dans les deux cas) outre la coïncidence de mes visionnements, mais difficile de ne pas remarquer l’abyme qui sépare ces deux films en termes de mise en scène, difficile de ne pas voir que ce qu’il manque au film de Johnston, c’est précisément une scène de marche.

En effet, vers le milieu du film, Captain America s’infiltre dans une base ennemie pour y libérer des soldats prisonniers. La séquence d’action n’est pas si mal, c’est même un peu mieux foutu que la moyenne, mais elle se termine de manière abrupte, inconséquente : Captain America prend son élan pour faire un saut prodigieux et ainsi rejoindre son ami de l’autre côté de la base, coupe alors qu’il s’apprête à sauter au ralenti. Suspense! A-t-il réussi? Quelques secondes plus tard, le temps d’un plan d’ensemble pour signifier le changement de lieu (comme ça on n’aura pas besoin de s’en préoccuper par après, une fois montré le lieu est traité comme un arrière-plan indifférent), on se retrouve dans le camp allié, avec notre ami Tommy Lee Jones qui conclut à la mort du valeureux Capitaine; j’imagine qu’on voulait ainsi retarder l’arrivée victorieuse de notre héros pour mieux nous faire savourer son moment de triomphe et peut-être aussi pour faire un peu de développement de personnage, convaincre une bonne fois pour toutes notre Tommy Lee Jones des aptitudes de son nouveau super-soldat (déjà, accomplir deux choses avec une scène, c’est plus que dans un film québécois!) L’ellipse a donc une justification dramatique, mais ça demeure un choix de montage étrange : j’ai loué ce film pour voir des exploits de super héros, des attentes, il me semble, des plus conventionnelles, alors pourquoi ne pas nous montrer ces exploits, ce saut prodigieux et cette fuite in extremis de la base en mode autodestruction? Plus encore, avant qu’il ne se lance dans son opération de sauvetage, on a bien averti notre valeureux Capitaine que ce ne serait pas une mission facile, qu’il allait se retrouver derrière les lignes ennemies, dans une zone particulièrement dangereuse, mais voilà qu’il revient sain et sauf, ayant apparemment bravé tous ces périls en l’espace d’une coupe entre deux plans. Il a non seulement sorti de la base on ne sait comment, mais il aussi traversé cette zone si risquée en ramenant avec lui tous les prisonniers sains et saufs. Un exploit, oui, surtout en aussi peu de temps! Je ne sais pas, mais il me semble que je serais plus impressionné par la victoire du Capitaine si j’avais pu voir ce qu’il a fait pour la mériter… Dans Predator, il fallait plusieurs minutes à pied seulement pour passer de la jungle à la jungle, sans embûche; dans Captain America, traverser une forêt en période de guerre se fait instantanément, il suffit de changer de plan.

Conclusion : les super héros n’ont pas besoin de marcher.

captain-america-the-first-avenger-1-e1394841873340(Je veux dire: ils arrivent et ils partent, mais ils n’ont pas besoin de marcher entre les deux…)

Vous ne me croyez pas? Pourtant, même chose dans the Winter Soldier : voilà notre Capitaine prisonnier dans un véhicule-fourgon à New York, mais heureusement pour lui l’un de ses geôliers s’avère être une amie. On comprend comment il peut se défaire de ses menottes, mais comment a-t-il pu sortir de cette voiture qui roule à toute vitesse, au milieu d’une procession de surcroît? Apparemment il suffisait de faire un trou dans le plancher, on ne sait comment, pour se retrouver dans le New Jersey un plan plus tard, sans transition. C’est pratique, tout de même, que de ne plus être limité par le temps et l’espace! Qu’on compare à Die Hard 3, un autre film de McTiernan, et à notre cher John McClane qui doit affronter la ville, son trafic, sa réalité sociale, toujours pressé par le temps et devant parcourir un espace consistant, qui freine ses déplacements, l’obstrue… Tout le suspens repose sur cet espace : comment va-t-il s’y prendre pour passer d’un endroit à un autre dans le temps alloué? Si la ville ne se dressait pas entre McClane et son objectif, il n’y aurait plus de film. Captain America, c’est exactement cela, un Die Hard sans piège de cristal ni New York, un Predator sans sa jungle. Et pour être clair, je ne parle pas ici de vraisemblance, de comment Captain America a pu sortir de sa base ou de sa voiture (l’explication ne pourrait être que fantaisiste de toute façon), je me contente de constater que si nos super héros nous apparaissent aussi puissants qu’inconséquents, c’est précisément parce qu’ils ne se déplacent jamais dans un espace-temps construit, établi, mis en scène, réel quoi. Comme je disais : ils ont la vie facile, rien de plus banal que d’avoir des pouvoirs surhumains dans un monde qui n’obéit pas aux mêmes lois physiques que le nôtre.

Mais voilà tout le problème : ces pouvoirs ne peuvent paraître “super” que s’ils défient une réalité consistante, reconnaissable, familière… Car qu’est ce qu’il peut y avoir d’extraordinaire dans le fait de voler dans un monde sans gravité? 1Coupe un peu brusque, je m’excuse, imprévu d’écriture: je pensais avoir peu à dire sur Predator, mais mon texte ne cessait de gonfler et de partir dans de nouvelles directions, et je trouve encore de nouveaux liens avec Captain America. J’ai préféré mettre en ligne immédiatement cette première partie, plus achevée, et prendre plus de temps pour travailler la suite, trop brouillonne en l’état. Considérez ceci comme une introduction au gros du sujet.

à suivre…

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 Comments

  1. Martin Beaulieu
    3 mai 2014
    Reply

    J’avoue j’attends votre critique plus conséquente sur the Winter Soldier. Mais j’entrevoie où vous voulez en venir. Cependant, je me demande si les comparaisons sont justes. Je ne peux pas dire pour Predator (je n’ai aucun souvenir mémorable de ce film), mais vous avez raison, Die Hard 1 et III sont de véritable pièce d’antologie. John McTiernan est un maître dans le domaine. Dans le film d’action, il y a eu un avant et un après Die Hard. Les Leathal Weapon datent de la même époque et ils ont terriblement mal vieilli. Toutefois, je reviens à votre comparaison, je vais me permettre, c’est comme je disais, ouais Gangster Squad, c’est vraiment nul si je compare à The Godfather. Je ne dis pas que je souhaite me contenter de moins, mais était-ce l’intention des réalisateurs de nous montrer comment l’environnement est un obstacle pour Captain America, alors que New York est un personnage entier de Die Hard III (la traversé de Central Park est une pièce de bravoure). Personnellement, je peux vivre avec ces ellipses. Par ailleurs, pour moi, le premier Captain America est un film d’action très très faible, car on ne voit pas vraiment d’action alors je suis d’accord avec vous. Pour le deuxième volet, je me garde d’autres arguments pour votre critique détaillée.

    • Sylvain Lavallée
      3 mai 2014
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      Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une critique détaillée; en fait, je ne parle pas vraiment de la qualité des films, surtout de la conception du cinéma qui les sous-tend. C’est vrai que la comparaison est un peu improbable, j’ai hésité aussi, j’aurais pu prendre le dernier Die Hard par exemple (très mauvais par ailleurs). Mais les super héros sont le parfait emblème de cette conception du cinéma que j’appelais dans l’autre texte le cinéma-numérique, alors j’assume ce côté boiteux. Je ne veux pas trop m’aventurer plus loin, ça va empiéter sur le prochain texte. Disons quand même que nous serons d’accord pour dire que le deuxième Captain America est largement supérieur au premier, qui est d’une telle banalité que je l’ai oublié même si je l’ai vu la semaine dernière!

  2. LA_Roy
    5 mai 2014
    Reply

    La trilogie *Lord of the Ring*, on y marche beaucoup.

    • Sylvain Lavallée
      5 mai 2014
      Reply

      C’est vrai, je n’y avais pas pensé… mais on n’y marche pas vraiment non plus, en tout cas pas de la même manière. On ne marche jamais pour explorer un lieu, mais surtout pour passer d’un espace à un autre, présenter une série de paysages qui sont difficiles à relier dans un espace-temps cohérent. C’est plus vague dans mon souvenir pour la première trilogie, mais dans the Hobbit, je me rappelle très bien de personnages poursuivis, ils courent, et d’un plan à l’autre on passe d’une plaine à une forêt à une montagne. On ne comprend pas trop ce qui relie ces espaces, on ne sait pas combien de temps ils ont couru, ni quelle distance ils ont parcouru.

      Ce qui est vrai aussi, je pense, pour les premiers films: on y marche, mais on n’a aucune mesure du temps ou de l’espace parcouru. L’ellipse est nécessaire, c’est certain, mais la marche ne sert pas à nous mettre leur niveau, comme dans Predator; au contraire, la caméra fait tout pour nous faire oublier la trivialité de l’action, avec ses grands mouvements de haute voltige. La marche devient ici un spectacle, elle ne représente pas un effort. Enfin, on voit les personnages fatigués, mais comme on ne sait pas combien de temps ils ont marché, comme on n’a pas pris le temps de marcher avec eux (on les voit de haut, à vol d’oiseau, on multiplie les plans de paysages imposants), on ne ressent pas leur fatigue, elle demeure abstraite. La mise en scène nous distancie des personnages, quoi, plutôt que nous faire partager leur effort.

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