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Devenir Tom Cruise

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Devenir Tom Cruise Posted on 19 juillet 20142 Comments

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Je suis un peu perplexe : je n’écris jamais le texte que je pense écrire. Mon dernier ayant été publié dans l’empressement, je me retrouve dans celui-ci à expliciter ce que je trouvais trop obscur, à poursuivre sur l’acteur et Tom Cruise, en utilisant l’exemple de the Edge of Tomorrow pour peaufiner ces idées. Ce qui suit est donc une lecture du film selon une perspective cruséenne plutôt que selon celle, annoncée, de La Chute de l’Homme. Et comme, en cours d’écriture, j’ai commencé à douter de mon impression initiale (en gros, j’avais des attentes démesurées), je laisse de côté pour l’instant cette approche du film (sans compter que j’ai aussi perdu mes idées…); peut-être que j’y reviendrai avec plus d’optimisme (ou non) lors de sa sortie dans nos foyers. Donc, Tom Cruise (bis) ci dessous. 

“Because the impersonal form of time divides us from ourselves, constructions of subjectivity are always changing. There is no singular or self-identical subject because we think, exist, and live in time; subjectivity is becoming, change, deterritorialization, repetition becoming difference, the singular becoming multiple. Reactionary thought wants to bolster the ego against the forces of change, to anchor it in a true, good, and changeless world, it exhausts life by freezing identity. The powers of the false evaluate and enhance the potentiality for change, differentiation, and creative evolution. Creation and reaction are both forces that express a will to power, but the former is capable of transforming itself, of becoming other and raising itself to a higher power, while the latter is reified and inertial.” (D.N. Rodowick, Gilles Deleuze’s Time Machine, p.140)

Je est un autre : je n’ai pas pris la peine d’expliquer le titre de mon dernier article. Je ne pensais pas le faire non plus, il s’agissait d’une intuition que je ne voulais pas développer, de peur de m’enfarger ou de me rendre compte au bout du chemin qu’elle ne valait rien, alors peut-être que quelqu’un la saisira au passage, me disais-je, et en fera quelque chose. Mais comme l’idée me turlupine, me talonne l’esprit, essayons de l’éprouver pour voir ce qu’elle vaut, proposons au moins une piste de réflexion plus solide, à partir de the Edge of Tomorrow.

Mon intuition partait de la citation de D.N. Rodowick ci-dessus, tiré de son livre sur Gilles Deleuze, d’un passage qui porte sur ce Je est un autre rimbaldien tel qu’entendu par Deleuze. Pour ceux qui ont lu mon texte sur Tom Cruise, je pense que le lien va de soi : « la répétition devenant différence », c’est Cruise qui joue toujours le même rôle bien que ce ne soit pas toujours le même rôle (ce qu’il explicite par la journée répétée de the Edge of Tomorrow); « le singulier devenant multiple », c’est l’acteur unique qui multiplie son moi dans ses rôles divers (ce qu’il met en corps en se clonant dans Oblivion); « l’identité gelée » dans un « monde sans changement », c’est l’éternité que Cruise fuit (son souvenir fabriqué et implanté dans Vanilla Sky); la création comme pouvoir de transformation, capacité à « devenir autre », c’est aussi l’acteur, une définition de son acte créatif. Mais ce rapprochement Cruise-Deleuze (!) ne fait sens que si l’acteur ne « joue pas un rôle » dans le sens usuel du terme, s’il reste lui-même, s’il nous fait voir l’acteur avant le personnage, car il n’y a pas de répétition, ni de singulier, si nous voyons Frank Mackey, Ethan Hunt, Lestat, Bill Cage plutôt que Tom Cruise, Tom Cruise, Tom Cruise et Tom Cruise. Il faut donc voir Tom Cruise et Frank Mackey, Frank en tant qu’une fiction de Cruise, l’acteur se crée une identité par son personnage (« une construction de sa subjectivité »). À quelque part, il faut que Cruise-la-star précède son personnage, que nous voyons Cruise-la-star avant tout (mais pas seulement), sinon il se fond dans le personnage et fini la répétition, il ne reste que la fiction, un faux qui cache Cruise-la-star plutôt qu’un faux qui le révèle (et c’est bien Cruise-la-star qui se révèle, non le Cruise-privé; on verra plus loin pourquoi cette distinction est importante).

Prenons à l’inverse un acteur comme Christian Bale, avec ses transformations extrêmes : il peut autant jouer le chétif Trevor du Machinist que le corpulent Irving d’American Hustle (quel film insignifiant par ailleurs). Dans ces films, je reconnais Bale sans le reconnaître, il y a un jeu entre le confort de retrouver un acteur que j’aime et la surprise de le découvrir autrement que je l’attendais. En quoi ces rôles me parlent de cet acteur-ci, je ne saurais dire, c’est une manière de jouer qui tend à dissimuler derrière des masques, du maquillage, des tics de jeu, des accents, etc. Pour reprendre un exemple déjà cité souvent, quand Cary Grant devient possiblement meurtrier dans Suspicion, il y a un jeu semblable entre le confort et la surprise, un « me reconnais-tu vraiment? », car je n’ai jamais vu, auparavant, Grant de cette façon. Mais Suspicion ne me cache pas Grant, au contraire, le film me fait voir ce que je n’ai pas su voir avant, et si je retourne vers les films précédents de Grant, je vais pouvoir y déceler ce que m’a fait reconnaître Suspicion. American Hustle me présente aussi un Bale que je ne connaissais pas, mais ce Irving n’a rien à m’apprendre sur Trevor, ou sur un autre rôle de Bale. C’est pourquoi il n’y a pas de répétition, pas de singulier devenant multiple, il y a divers personnages qui s’adonnent être joué par Bale, mais pourquoi pas quelqu’un d’autre? 1À la relecture, cette question m’apparaît injuste : Bale n’est pas si impersonnel, je pense que sa présence demeure même derrière les masques, quoique de manière plus atténuée que chez Cruise. Je ne pense pas, par exemple, qu’il a déjà été puni pour être lui-même comme Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club, je ne pense pas qu’un film a déjà nié à ce point son être.

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Je ne cherche pas ici à faire une distinction qualitative entre Cruise ou Bale : il s’agit de deux manières de penser l’acteur, sans hiérarchie (Bale peut être formidable), mais il est évident que je ne peux pas approcher Bale de la même façon que Cruise. J’ai ma préférence, j’aime mieux celui qui se révèle dans ses rôles, car il y une richesse dans cette manière de se décliner en une série de rôles plus ou moins reliés les uns aux autres qui cherchent tous à exprimer un individu unique. Cela ne m’empêche pas d’apprécier un personnage de Bale, mais je vais toujours le voir comme un personnage, pas comme une vision personnelle qui exprime l’acteur. Je vois bien que Bale à une prédilection pour certains types de rôle, mais il n’en demeure pas moins qu’il met son corps au service de d’autres choses (du scénario, du cinéaste) au point qu’il n’est plus lui-même lorsqu’il joue (enfin, il l’est toujours, on ne peut pas échapper à soi, il faudrait parler plutôt d’une tendance à se dissimuler). Ses personnages peuvent m’émouvoir, l’acteur peut m’exprimer bien des choses par son personnage, mais alors il s’agit toujours d’un personnage. Ou plutôt, il s’agit d’un mélange indéfini entre le personnage et lui, Bale ne cesse pas d’exister, il contribue tout de même par son corps, sa voix, son jeu, à la création du personnage.

Il ne s’agit peut-être alors que d’une différence de proportion : Cruise demeure Cruise avant tout alors que Bale me fait voir son personnage avant tout, mais dans les deux cas il y a toujours à la fois l’acteur et son personnage (Bale prête ses traits, même déformés, au personnage, et Cruise joue toujours quelqu’un d’autre que Cruise-réel, même si ses rôles se ressemblent et lui ressemblent). Comme Bale demeure une présence ténue dans ses rôles, comme il ne tient pas à prendre la parole et préfère laisser ses rôles parler, je serais bien en peine de définir sa vision, je ne peux pas lui attribuer de discours, de réflexion, qui appartiendrait uniquement à lui et non à ses personnages. Je suis donc tenu à distance de l’acteur, je ne peux pas m’engager aussi profondément avec lui, contrairement à celui qui se révèle, qui me fait part d’une vision personnelle et que j’apprends à découvrir au fil des films. 2Encore une fois, à la relecture, j’ai envie d’amender : il faudrait y penser, mais il est possible que Bale utilise cette dissimulation comme moteur de création. C’est en tout cas un thème qui revient dans beaucoup de ses films, de Velvet Goldmine (même si, de mémoire, lui ne se costume pas, il s’approprie les thèmes d’un auteur peut-être, dans I’m Not There aussi) à American Hustle, en passant par le costume de Batman ou le dédoublement camouflé de Prestige, la fêlure d’American Psycho. En somme, Christian Bale n’était pas un bon exemple, mais je suis trop paresseux pour réécrire avec un autre!

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Il s’agit donc, ici, de poser la question de l’acteur, ou du moins d’un certain type d’acteur, celui qui joue un rôle pour se créer une identité plutôt que pour tendre vers la disparition. Tom Cruise n’est certes pas le seul à penser l’acteur en ces termes, alors pourquoi lui plus qu’un autre? Non, je n’essaie pas d’argumenter que Cruise est deleuzien avant d’être scientologue, mais le travail de Cruise met en forme ces idées sur la subjectivité de manière flagrante. Cary Grant aussi pourrait servir d’exemple, ou George Clooney, ou encore Matt Damon, pour en nommer un jamais discuté ici auparavant (par exemple, Damon travaille sur le figure du double, presque tous ses personnages jouent un rôle, soit parce qu’ils cachent leur jeu, leur identité, soit parce qu’ils ne se souviennent plus de qui ils sont, soit qu’il y a un dédoublement ou une fission en leur moi; le Gerry de Gus Van Sant, écrit entre autres par Damon, serait le Vanilla Sky damonesque, son chef d’œuvre étalant toute sa réflexion sur son être, mais qu’on pense aussi à the Talented Mr. Ripley, Good Will Hunting, les Bourne, the Informant, etc.) Damon, Clooney, Cruise ou Grant sont des acteurs méta, qui réfléchissent leur métier d’acteur, ou plutôt qui se demande qu’est-ce que cela signifie de « jouer un rôle », pas seulement au cinéma, mais surtout de manière plus existentielle : en quoi « jouer un rôle » nous permet d’être soi-même, de s’affirmer par la fiction? Quelle est la différence entre « jouer un rôle » pour se cacher et « jouer un rôle » en étant soi-même? Voilà notre questionnement, et personne ne le formule aussi bien que Cruise.

Il y aurait plusieurs débuts de réponse dans mon texte précédent, mais prenons la piste qui nous mène le plus sûrement à the Edge of Tomorrow : la répétition et la différence. Quand un acteur joue toujours le même rôle, comment peut-il introduire de la différence? Une question reliée à l’idée de possible développée aussi il y a peu : si un acteur joue littéralement toujours le même rôle, il n’y a pas de possible, il n’y a que le « même rôle », rejoué à l’identique à l’infini. Si ce n’est pas le même rôle, même si c’est le même, alors il y a du possible, la différence peut s’introduire dans le même, un devenir se profile (le même, lui, ne devient rien, il reste le même).

Voyons comment cela prend forme dans the Edge of Tomorrow : le personnage de Cruise (Bill Cage) est lancé de force sur le champ de bataille, comme si Cruise nous disait qu’il ne voulait plus de ce genre de rôle (le militaire, le soldat) ou plutôt comme s’il y avait une part d’aliénation dans cette répétition, de dépossession de soi, ou peut-être qu’il est épuisé car rien n’est plus ardu que de s’efforcer à être toujours soi-même, il est beaucoup plus tentant de s’évader, de s’imaginer autrement (ce qui en réalité est plus aliénant car on se coupe ainsi de soi), et c’est encore plus difficile d’essayer de se réinventer sans cesse, de chercher une nouvelle nuance dans des rôles très similaires. Cruise aimerait donc jouer autre chose, pour s’évader, se reposer, peu importe, il aimerait qu’on lui propose un autre type de film peut-être, dans lequel il ne serait qu’un publiciste pour l’armée, pas un soldat, une sorte de retour en arrière au fond (il est presque toujours dans l’action maintenant, mais ce n’était pas le cas il y a vingt ans). Alors il se fait traîner sur le champ de bataille, on lui dit non, c’est ta place, c’est là qu’on veut te voir, essaie pas de nous charmer, de nous soudoyer avec ton sourire, il va falloir te battre, et au front à part de ça, c’est toi la vedette après tout, on te veut en avant-plan, et on veut de l’action, c’est ce que tu sais le mieux faire après tout. Et Cruise de se dire : oui, c’est bien ce que je sais le mieux faire, mais je peux quand même faire autre chose, ce n’est pas tout, en tout cas je l’espère. Cruise se retrouve donc défiguré, son visage fond, il ne sait plus qui il est : quand tu joues toujours la même chose, est-ce que ton être se réduit à cela? Pourquoi est-ce que je joue encore le même rôle? Il n’y a pas plus en moi, d’autres possibilités? Et quant à ça, pourquoi je me retrouve toujours dans des remake, des sequel ou des adaptations? Il n’y aurait pas un projet original pour moi, est-ce que je ne suis bon qu’à recycler du vieux?

Le voilà donc empêtré dans son exosquelette de guerre, il est maladroit, il ne peut plus bouger aussi souplement qu’à l’habitude, il est prisonnier d’une armure qu’il ne sait pas contrôler, il est comme dépossédé de son corps, condamné à vivre encore et encore le même jour jusqu’à ce qu’il le connaisse par cœur, jusqu’à ce qu’il apprenne son rôle bien comme il faut. Remarquez que je parle bien de Cruise et non de Bill Cage : pour Cage, c’est une situation nouvelle, il doit apprendre à être ce qu’il n’est pas, mais c’est tout le contraire pour Cruise, qui lui doit ré-apprendre à être qui il est, ce super-soldat téméraire et sûr de lui, en pleine maîtrise de son corps, celui qu’on a engagé pour mettre au centre d’un film d’action. Il devra donc se réinventer une nouvelle fois, réapprendre à bouger (il maîtrise peu à peu son exosquelette, le délaisse pour retrouver la liberté de son corps), devenir lui-même (il retrouve la capacité de mourir) au contact d’un autre être humain (Emily Blunt), car c’est justement dans ce contact avec l’Autre qu’il peut se renouveler, dans ces relations humaines où il n’y a jamais de pure répétition.

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Cruise ne veut donc pas être un super-soldat et sauver le monde encore une fois, un destin qu’on lui impose (il reçoit de l’acide au visage par accident, il est le seul à participer à ce déraillement temporel alors on ne lui laisse pas le choix de ses actions, on lui dit quoi faire et il ne peut qu’obéir, du moins jusqu’à ce qu’il redevienne lui-même et reprenne les choses en mains, il n’a pratiquement pas d’espace de liberté au début du film). Il devient peu à peu ce super-soldat dont nous sommes venus admirer les exploits, mais il n’accepte jamais entièrement ce rôle, il n’est pas là pour détruire des ET et sauver le monde. Faire un film d’action, jouer au soldat quasi-super-héros ne l’intéresse que moyennement : ce qui le motive avant tout, c’est de côtoyer Emily Blunt, de partager du temps à l’écran avec elle (il veut protéger son personnage bien plus qu’empêcher la guerre).

Prenons cette scène : Cruise parle avec Blunt dans une voiture, vers la mi-temps, il cherche à la connaître, un moment d’accalmie et de rapprochement entre les acteurs, et soudain Blunt comprend que Cruise a déjà vécu ce moment plusieurs fois, qu’il en sait plus sur elle qu’il ne le dit. Nous sommes aussi surpris qu’elle car c’est la première fois (et ce sera la seule) que nous voyons cette scène, il n’y a aucune répétition pour le spectateur. Ma première impression a été de me dire : c’est con, Cruise se sent tout seul dans sa répétition alors que nous on s’amusait bien à le regarder aller, alors pourquoi ne pas avoir usé de répétition dans la mise en scène pour nous faire sentir, avec le personnage, la lourdeur et la solitude de ce toujours-le-même? Mais pourtant la scène fonctionne, c’est d’ailleurs la plus belle du film, avec la suivante dans la grange, alors pourquoi je sens l’émotion même si le scénario ne l’a pas préparée, même s’il me la lance au visage sans préavis?

Remarquez bien ce que j’ai écrit : sentir avec le personnage le poids de la répétition. Du point de vue du scénario, ce moment arrive à l’improviste, il y a une déconnexion subite entre le spectateur et le personnage, mais c’est justement ce qui permet à Cruise de s’emparer de la scène, de remplir ce vide au scénario par sa présence (on pourrait dire que c’est un des rares moments vraiment cinématographiques du film). En fait, il est important qu’il n’y ait pas de répétition pour cette scène, car à ce moment le film invoque le passé cinématographique de Cruise, pas le passé filmique de son personnage : les rôles de Cruise-la-star surgissent tout d’un coup dans le visage de l’acteur, des fantômes qui viennent hanter ce présent pour le projeter dans un avenir nouveau avec Blunt. Répéter cette scène viendrait tout bousiller, car on ne verrait que le passé de Bill Cage, la répétition que ce personnage vit, alors que le moment est fondé entièrement sur la présence unique de Cruise, et de la relation qu’il commence à bâtir (encore et encore) avec Blunt.

Cette révélation se sert de notre connaissance préalable des rôles de Cruise (Cruise a déjà joué ce rôle dans d’autres films) et l’écart dans la narration entre ce que Cruise sait et ce que je pense savoir sur lui me fait sentir l’écart qu’il y a aussi entre moi et la star (Cruise en saura toujours plus que moi sur lui-même, et il m’est inaccessible – j’expliquerai plus loin). Paradoxalement, c’est à peu près le seul moment du film où le poids de la répétition se fait sentir même si justement il n’y en a pas, Cruise montrant à quel point il est épuisé de se répéter (la distance subite nous fait aussi sentir cette solitude de la star prisonnière de son éternité). Du coup, son attachement à Blunt n’en est que plus poignant : il ne peut que se rattacher à elle, il profite de ce film pour rencontrer une nouvelle actrice, et c’est dans cette relation à l’Autre qu’il peut lui-même trouver matière pour devenir-autre.

Comme l’explique FilmCritHulk, la fin du film est une métaphore du nirvana, le personnage part de l’état de maggot (comme le lui répète chaque matin son supérieur) et à travers une succession de nouvelles vies il apprend le pur altruisme, le sacrifice de soi qui lui permet d’atteindre le nirvana, une sorte de stade de vie supérieure. Du point de vue de la star, cette lecture du film montre bien que Cruise n’était pas là pour nous épater avec ses prouesses au combat, mais bien pour partager du temps avec une autre actrice, lui laisser toute la place au fond, il est même prêt à se sacrifier pour elle et lui donner une chance de vivre, c’est-à-dire de poursuivre sa carrière d’actrice (en quelque sorte, il veut faire d’elle une star comme il l’avait fait pour Brad Pitt dans Interview with a vampire, avec un belle inversion dans le procédé : cette fois, il ne tue pas pour donner l’éternité, au contraire, c’est à lui de mourir pour donner vie). Ce qui lui permet, du coup, de poursuivre sa propre carrière, de trouver la force de continuer, par cette rencontre avec l’Autre qui fait de lui la star qu’il est.

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***

Précisons un peu ce que tout cela veut dire, c’est-à-dire ce que cela signifie être une star : dans tout ce que j’écris, il ne faut jamais perdre de vue qu’il s’agit pour Cruise d’un acte de création, d’art, même si je parle en des termes qui laisse l’impression qu’il joue son propre rôle. Cruise se crée un être destiné à être projeté sur un écran de cinéma, il fait de son corps, de son être, une œuvre d’art. Il y a donc une séparation entre Cruise-la-star et Cruise l’être humain réel, de la même manière qu’il y a une séparation entre la toile et le peintre. Ça peut sembler évident, mais de le dire permet quelques clarifications : j’ai parlé souvent dans le passé de l’art comme une vision du monde, mais cela ne signifie pas que nous voyons littéralement le monde par les yeux de l’artiste, ou que l’œuvre m’offre un contact direct avec l’artiste, comme si j’étais branché dans son cerveau et que je voyais ce qu’il a vu. L’œuvre d’art, une fois achevée, ou en tout cas remise au public, existe en soi, elle existe en l’absence de l’artiste.

Ce n’est pas différent pour la star : Cruise-la-star existe en soi, indépendamment du Cruise privé (celui qui se nomme Thomas Cruise Mapother IV selon wikipédia). Et ce Cruise privé n’est pas celui que l’on voit chez Oprah, car la star existe aussi sur la scène publique, dans ses apparitions médiatiques, comme si Thomas Cruise Mapother IV faisait de son existence même une œuvre d’art (de son existence publique du moins). D’où l’importance de contrôler son image : l’essentiel de Cruise-la-star existe par les films dans lesquels il joue, mais il y a une part non-négligeable qui se forme aussi sur la scène publique. Cruise joue aussi un rôle (son rôle) quand il est en entrevue ou quand il est sur un tapis rouge, et tout ce que je peux savoir sur Cruise, depuis ma position de spectateur, se rapporte essentiellement à cette image publique, dans les médias ou au cinéma (le Cruise privé, lui, je n’en sais rien à moins de le connaître personnellement).

Voilà pourquoi il est si difficile d’écrire sur la star, pourquoi il faut prendre mille précautions pour ne pas confondre l’artiste et l’œuvre : dans l’œuvre d’art d’une star, l’artiste est toujours visible dans l’œuvre, il est une présence continue au sein même de l’œuvre, contrairement au peintre que je ne peux pas percevoir à travers sa toile. Cruise-la-star n’est pas si différent de Cruise-privé, d’un point de vue physique ils sont même pratiquement indistincts (peut-être que Cruise-la-star bouge différemment, je ne sais pas) et pourtant ils ont la même relation, l’un à l’autre, que le peintre avec sa toile, l’un est l’expression de l’autre et ne saurait s’y réduire (la toile est plus grande que le peintre, elle est immense, éternelle, comme l’est aussi Cruise-la-star, alors que Cruise-privé mourra un jour ou l’autre (et il ne fait que 5 pieds 6!)). Avec la star, ma perception confond l’artiste et l’œuvre, mais il faut toujours garder à l’esprit que l’artiste me montre bien ce qu’il veut me montrer, qu’il joue un rôle, même si c’est toujours le même, même s’il y a une constance entre sa vie publique telle que je la connais et ses personnages au cinéma. Quand je parle de Cruise, je ne fais référence qu’à Cruise-la-star, pas au Cruise-privé, que je ne connais pas plus que je ne connais Steven Spielberg ou Paul Thomas Anderson, d’où ma précision au début : ce qui se révèle par les personnages, c’est toujours Cruise-la-star (indirectement aussi le Cruise-privé, bien sûr, mais de la même manière qu’un peintre se révèle par sa toile).

Je dis donc que Cruise-la-star (comme Cary Grant, George Clooney, Matt Damon, etc.) est une œuvre d’art, une œuvre qui apparaît dans plusieurs films (qui peuvent être eux aussi des œuvres d’art) et dont je peux suivre encore aujourd’hui le cheminement puisque sa création se poursuivra tant et aussi longtemps que Cruise continuera de jouer au cinéma. 3La critique s’extasie ces temps-ci devant le Boyhood de Richard Linklater, que j’ai bien hâte de voir, mais le projet ne m’apparaît pas si original : suivre le vieillissement d’un corps, le travail du temps sur un être, c’est aussi ce que nous faisons avec la star, de film en film plutôt que dans un seul film. D’ailleurs, dans the Edge of Tomorrow, Cruise n’a jamais semblé aussi vieux, il y a une sévérité et une sagesse nouvelles dans ses traits. Le type irresponsable d’autrefois y est pratiquement absent, la répétition l’a érodé pour laisser place à cette figure de mentor qu’il n’a jamais su incarner aussi bien auparavant. Quand je parle de devenir, alors, je ne dis pas que Cruise devient meilleur de film en film, qu’il devient un nouveau personnage dans chacun de ses films, ou encore que son personnage devient autrement au fil du récit, un publiciste devenant super-soldat par exemple. J’utilise le terme du point de vue de l’acte créatif : dans Qu’est-ce que la philosophie, Deleuze et Félix Guattari écrivent que « le devenir sensible est l’acte par lequel quelque chose ou quelqu’un ne cesse de devenir-autre (en continuant d’être ce qu’il est) » (p.168). En gros, cela signifie que l’acte artistique consiste à prendre la matière du monde et à l’arracher à notre perception usuelle, quotidienne, pour la faire exister en soi sur la toile, l’écran de cinéma, la scène, etc. (c’est pourquoi la vision de l’artiste ne se manifeste pas dans ce qui est montré, le contenu, mais bien dans le style de l’œuvre, qui serait au fond la manière par laquelle l’artiste arrache ses matériaux au monde). Ce qui ne cesse de devenir-autre, c’est donc Cruise l’artiste qui fait de son être un rôle qui, une fois à l’écran, existe en soi; le devenir, c’est ce passage sans cesse renouvelé de Thomas Cruise Mapother IV à Tom Cruise, c’est comment Thomas Cruise Mapother IV s’arrache lui-même au monde pour devenir Tom Cruise. 4Si ça paraît obscur, prenons un exemple plus simple : Proust écrit À la recherche du temps perdu à partir de ses souvenirs de jeunesse, de personnes qu’il a connues, mais son roman n’est pas qu’une transcription de sa vie. Il a modifié les événements, il a transformé les hommes réels en personnages et il donne à tout cela une vie propre qui ne doit plus rien au réel, on n’a pas besoin de connaître la vie de Proust pour apprécier son roman. L’œuvre a sa propre signification, elle existe en dehors de la vie réelle de Proust – et elle ne cesse de devenir-autre parce qu’une œuvre d’art n’a rien d’immobile, elle s’emplit de mouvements, sans cesse renouvelé par ses lecteurs/spectateurs.

Et c’est seulement en pensant Cruise-la-star ainsi, comme une œuvre d’art qui se poursuit de film en film, que le lien avec la citation de Rodowick en exergue peut faire sens : en soi, jouer un personnage ne consiste pas à devenir-autre, c’est l’esthétique cruséenne, pour le dire ainsi, qui nous amène à penser le devenir-autre, l’art de Cruise donne une forme sensible à ces idées, entre autres par ses choix de rôles qui jouent sur les figures de la répétition, la multiplicité, l’éternité, le jeu de rôle, une sorte de mise en abyme de son acte créatif qui réfléchit la notion même de « star ».

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Mais peut-être que cette idée n’est pas si importante et qu’il faut se demander, avec pragmatisme, qu’est-ce que ça m’apporte tout cela, c’est-à-dire en quoi Tom Cruise m’inspire? Car je ne cherche pas à apposer (imposer peut-être) du Deleuze à Cruise, mon but est de cerner en quoi Cruise m’inspire, et Deleuze m’apparaissait comme une voie fructueuse. Disons alors que l’œuvre de Cruise m’aide, en quelque sorte, à répondre à cette question : mon comportement quotidien est composé largement d’habitudes, d’automatismes, des répétitions, qui semblent cacher ce que je pourrais faire (ou être) de différent, et quand je me laisse emporter par ces habitudes, indifférent à leur flot qui m’amène sans effort au bout de la journée, elles m’aveuglent au possible qu’il y a en moi, alors comment ne pas perdre de vue ce possible et, surtout, comment me renouveler tout en restant fidèle à moi? Cruise m’inspire à agir mieux, il m’aide à réfléchir à cette question, mais il ne me suffit pas d’imiter l’acteur, il faut plutôt que je le vois comme un modèle m’offrant un monde possible qui peut me guider dans ce questionnement (comme James Gray peut nous faire voir une Amérique possible dans the Immigrant).

Représenter un monde possible, voilà la tâche de l’artiste, l’œuvre d’art nous fait voir un univers possible qui passe par la sensibilité d’un artiste (« le possible comme catégorie esthétique » disent Deleuze et Guattari). « Vision du monde » ne signifie donc pas « voir littéralement le monde par les yeux de l’artiste » car il s’agirait d’une vision actuelle (celle de l’artiste, qui existe bel et bien dans ce monde), et l’artiste ne fait pas que reproduire ce qu’il voit ou ce qu’il se souvient, voire la note 4 sur Proust, et il ne s’agit pas non plus d’une vision virtuelle que l’on pourrait actualiser, car le possible, par définition, ne peut pas être actualisé, sinon il n’est plus du possible. Disons que l’art a quelque chose de l’utopie, comme une vision d’un monde meilleur, mais un monde qui serait détaché de l’histoire, de ce monde-ci (l’art nous parle du monde, mais ne fait pas partie de ce monde-ci, c’est une catégorie à part du réel). Ainsi, l’art est toujours en avance sur moi, comme Cruise dans la scène en voiture de the Edge of Tomorrow qui m’invite à le rejoindre, là où il est – inaccessible, mais pourtant à portée de mains, lointain et si proche, une tension qui crée cet élan en moi, cet espoir, ce sentiment d’élévation, de transcendance, propre à toute œuvre d’art digne de ce nom.

 

Notes   [ + ]

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 comments

  1. Merci pour ce texte. Vous ne savez pas à quel point vous me faîtes découvrir Tom Cruise!
    Votre analyse de la séquence de la voiture et de la grange est intéressante et fait beaucoup sens. Cela dit, j’ai du mal à me dire que ces séquences m’amènent au passé cinématographique de Tom Cruise par le fait qu’il n’y ait pas de répétition (même si, en regardant à nouveau, je pourrais le voir de cette façon). Narrativement, nous ne quittons pas Bill Cage puisque – scénario classique oblige – nous savons qu’il s’agit d’une ellipse puisque nous comprenons le concept. Il faudrait sans doute briser la narration pour qu’on puisse sortir de Bill Cage. De plus, l’utilisation de cette ellipse temporelle sans répétition ne se déroule pas seulement dans ces séquences (enfin, je crois…). Bref, ce que je veux en venir, c’est que nous ne quittons pas Bill Cage pour avoir (que je connais Cruise ou pas) l’impression d’être face à une situation que je ne comprend pas (sans repère narratif) et qui m’invite à voir seulement Tom Cruise (par un jeu qui est différent ou déconnecté des séquences précédentes avec Bill Cage).
    Je suis cependant de votre avis que ces séquences sont très belles, car, comme vous le mentionnez, nous sentons le poids de sa solitude, de la répétition et de son attachement auprès d’Emily Blunt.
    Merci!

    1. Merci à vous!

      Pour la séquence en voiture, je ne dirais pas qu’on sort de Bill Cage : avec les stars, il y a toujours une certaine confusion entre la star (son image publique, artistique) et le personnage. Bill Cage ne disparaît jamais, Tom Cruise non plus, et le passé de Cruise informe celui de Bill. On n’a pas besoin de briser la narration pour faire ressortir la star, la star se nourrit de la narration, elle y participe. Je dirais que la scène fonctionne même si c’est le premier film de Cruise que nous voyons, non seulement parce que le scénario est clair, comme vous dites, mais aussi (et surtout) parce que Cruise joue la fatigue, la solitude, en utilisant son passé cinématographique, une fatigue et une solitude qui sont implicites au scénario et qu’il porte à l’écran par son jeu (comme il n’y a pas de répétition pour le spectateur, il n’y a que le jeu de Cruise pour nous convaincre que ce qu’il vit est difficile). Celui qui regarde le film sous un angle cruséen sera plus sensible à cette solitude, il va pouvoir l’ancrer dans sa connaissance de la star, alors que celui qui ne connaît pas Cruise risque de voir avant tout le personnage, bien joué par un acteur.

      Le personnage exprime la star autant que la star joue un personnage, alors on n’a pas besoin de sortir de Bill Cage (je dirais même qu’il ne le faut pas, en tout cas il ne faut pas qu’il y ait de déconnexion). La scène fonctionne parce que Cruise y apporte ce dont elle a besoin en puisant dans son être-à-l’écran les ressources nécessaires : la star forme son identité à partir de la narration, du récit, pas en dehors de celui-ci. Après, c’est une question d’approche pour le spectateur : est-ce que je regarde le film en pensant à Tom Cruise, à ce qu’il peut essayer de me dire par ce rôle, ou est-ce que je vois Bill Cage et ce que son cheminement narratif peut signifier dans l’ensemble du film?

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