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Drive : L’étranger

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Drive : L’étranger Posted on 5 novembre 20144 Comments

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Ma critique du film Drive, parue dans le numéro 275 de la revue Séquences,  Novembre-Décembre 2011.)

D’une maîtrise époustouflante, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le dernier film de Nicolas Winding Refn (Pusher, Bronson) s’est mérité le prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes. Réduisant son scénario au strict minimum, Drive repose entièrement sur sa mise en scène et son acteur principal, un Ryan Gosling laconique aux émotions latentes.

Le personnage de Gosling (anonyme, désigné seulement sous le pseudonyme de Driver au générique) n’a ni passé, ni psychologie manifeste, un dépouillement scénaristique permettant à Refn de se concentrer sur le moment présent, le cinéaste s’intéressant moins au pourquoi des sentiments et des émotions, à leurs causes psychologiques, qu’à leur expression, c’est-à-dire à la manière qu’un corps peut exprimer une âme, d’où sa prédilection pour des acteurs exhalant une forte présence physique, Gosling succédant dignement ici à Mads Mikkelsen (Pusher I et II, Valhalla Rising) et Tom Hardy (Bronson).

Le scénario n’a pas besoin d’être plus étoffé puisque la mise en scène exprime tout ce que le personnage refuse d’expliciter, une variante de cette thématique intérieur / extérieur déjà posée par le rapport âme / corps, la surface du film représentant l’intériorité du personnage, par exemple avec ces chansons pop reflétant la relation entre Driver et sa voisine, Irene (Carey Mulligan), ou ces nombreuses références cinématographiques. En effet, si nous ne savons rien du passé de Driver, nous pouvons toutefois lui associer toute une généalogie filmique, de The Driver (Walter Hill) à Bullit (Peter Yates) en passant par Vanishing Point (Richard C. Sarafian), Driver succède à tous ces conducteurs hors-pairs au flegme implacable. Ces références sont non seulement un hommage aux films ayant inspiré Refn, il s’agit aussi des rôles dans lesquels se projette Driver, lui qui se perçoit comme un héros de cinéma. De même, l’esthétique détachée de Drive imite l’attitude placide de Driver, le film suit le même mouvement que le personnage en alternant entre des moments d’accalmie accumulant une tension éclatant subitement dans des scènes d’une extrême violence, une structure résumée dans l’ouverture du film, une poursuite en voiture durant laquelle le personnage passe brusquement d’une conduite calme et reposée à une course à toute vitesse.

Driver préfère l’anonymat (cette première poursuite débute alors qu’il choisit le modèle de voiture le plus populaire et se termine lorsqu’il disparaît dans la foule), il en ressort seulement lorsque nécessaire et, semble-t-il, toujours avec violence (repéré par la police, il accélère abruptement pour fuir cette lumière révélatrice). Il ne semble exposer ses émotions qu’à regret, comme ce sourire aussi sincère que réticent qui surgit puis s’évanouit aussitôt lorsqu’il parle avec Irene, brisant subitement son impassibilité usuel. Il ne se dévoilera complètement qu’une seule fois, dans cette scène d’ascenseur (déjà anthologique), le moment le plus intime du film, la mise en scène nous enfermant autant à l’intérieur de l’ascenseur que de Driver alors qu’il ose montrer à Irene autant son amour que sa violence, la scène changeant habilement d’émotion en une fraction de seconde. La façade réservée éclate enfin et l’émotion jaillit de cette posture recroquevillée, de ce halètement déformant le scorpion sur la veste de Driver, et surtout de ce regard si accablé; l’expression du désespoir est nette, elle est toute entière inscrite dans le corps de l’acteur, mais l’émotion demeure énigmatique, nous sommes face à une pure expression de détresse, sans contexte psychologique qui pourrait en adoucir l’intensité en la rendant plus compréhensible. Cette nudité émotionnelle sera de courte durée, les portes de l’ascenseur se referment sur le personnage et nous cachent cette émotion enfin tangible, Driver se retrouve à nouveau enfermé en lui-même.

« Comment sais-tu qu’il est méchant? » demande Driver à l’enfant d’Irene qui regarde un dessin animé à la télévision. « Parce que c’est un requin. » « Mais est-ce que tous les requins sont méchants? » C’est la question clé du film, reformulée différemment à quelques reprises (par exemple cette discussion banale à propos du moteur primant sur l’apparence d’une voiture) : comment connaître cet autre dont l’on ne peut percevoir que la surface? Cette terreur qui nous prend lorsque Ryan Gosling lance ce regard désespéré dans l’ascenseur n’est pas tant celle que l’on partagerait avec le héros, par empathie, au contraire, nous sommes plutôt renvoyés à notre incapacité fondamentale à connaître l’autre, à comprendre réellement ce regard, Refn nous rappelant que cet autre sera toujours pour nous qu’un pur étranger que nous ne pouvons connaître que par ce corps, influencé par une conscience sur laquelle nous sommes condamnés à spéculer – et, corollairement, que nous sommes aussi un étranger aux yeux des autres, prisonniers d’un corps qui nous isole autant qu’il nous expose.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 comments

  1. je posterai un commentaire apres l’avoir lue mais je tiens a te remercier,vraiment, d’avoir publié ta critique de DRIVE a laquelle je n’avais pas accès sur la revue sequence.
    MERCI

  2. c’est drole de voir comment ton ecrit a evolué avec le temps (” epoustouflant” “anthologique”,des mots que tu te refuses a utiliser dorenavant) mais peut etre aussi qu’ecrire pour une revue est moins personnel que pour son propre blog.

    DRIVE est un film que j’adore et je ne l’attendais pas ; ne connaissant pas REFN.
    mais c’est un film d’une tristesse profonde je trouve : tout ce que tu dis (“incapacité a connaitre l’autre”) est representatif de notre société mais c’est aussi l’Autre qui ne veut pas se faire connaitre dans cette societe (par peur de souffrir? du regard d’autrui? ) .tu parles de la terreur dans le regard du DRIVER gosling mais faut aussi s’arreter en parallele sur le regard (plein de deception) chez Irene Mulligan.

    deux scenes tres importantes du film je trouve : la rencontre avec Irene “Mulligan ” dans le parking du supermarché .cette rencontre est un coup du sort tragique comme si REFN cherche a nous dire par la suite que l’amour dans notre société est impossible ,qu’aimer n’est que probleme.(d’autant plus que Carey Mulligan est toujours instable,souffre toujours en amour…Gatsby..Inside Llewyn davis..Shame).
    la deuxieme scene est la balade en voiture dans un lieu retiré de la ville (avec cette musique envoutante ,comme irréelle,venue d’un autre temps -pop des 80’s) .naif moment de bonheur en famille ?! vivre heureux,vivre loin et caché.
    c’est un film sombre.et une pure leçon de mise en scene

  3. le blouson avec le scorpion est aussi tres important (la fameuse fable du scorpion ) et ça renforce d’autant plus la detresse du personnage.j’aurais beaucoup a dire sur ce blouson .mais je vais me coucher.a bientot.
    merci.

    a quand ton top 100?

    1. Ouais, désolé, ça m’a pris du temps mettre en ligne finalement.

      Le film avait été un choc pour moi aussi, c’est pourquoi je me suis permis des “époustouflants” et des “anthologiques” (mais ça n’a pas changé tant que ça, je n’ai pas hésité à parler de Boyhood comme d’un chef d’oeuvre par exemple, et en effet je n’écris pas la même manière sur le blogue que pour la revue, Séquences ou Panorama, concision oblige). Je ne sais pas, aujourd’hui, si je serais aussi enthousiaste – je dis ça parce que j’ai pas mal oublié le film finalement et n’y repense plus! Bien vu pour Mulligan et ses divers rôles.

      Un top 100, je ne pense pas faire ça un jour, j’ai déjà de la misère à faire un top 10 à la fin de l’année! J’avais fait un top pour l’entrevue avec Jozef, de films marquant, c’est déjà un début : http://blogues.lapresse.ca/moncinema/siroka/2013/11/07/critiques-dici-sylvain-lavallee/

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