Publié dans Notes sur la critique

Du plaisir du contrarien

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Du plaisir du contrarien Publié le 19 novembre 2014Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Voilà des idées que je traîne dans ma besace depuis quelque temps, et avec ma critique de Birdman maintenant envolée, ce serait d’occasion de les exhiber; en deux questions : c’est plaisant, non, jouer au contrarien? Et si tu te trompais?

Les réponses ne sont pas si évidentes : oui, je ne nierai pas qu’il y a un certain plaisir à aller à contrecourant, mais en même temps, pour filer sur cette métaphore facile, il faut ramer deux fois plus fort pour y arriver, non seulement pour être convaincant face aux autres, mais aussi à ses propres yeux. Car même si ça ne paraît pas (je pense) dans le texte final, quand j’arrive avec mon gros méchant 4 pour descendre un film qui semble presque universellement célébré, j’étais et je suis encore envahi par le doute. Pourtant, je sais bien ce que j’ai ressenti en salle, je me rappelle ce que je pensais en voyant le film, et ça n’a pas changé depuis, mais après, en étant confronté à l’évidence de mon opinion quasi-solitaire, je me dis « je suis sûrement passé à côté de quelque chose ». Mais que puis-je faire? Oublier ce que j’ai pensé pendant la projection pour deviner ce que je n’ai pas su voir? Essayer de voir le film par les yeux d’un autre? Ça me semble plus honnête d’en rester à ma première impression… et si je devais m’empêcher d’écrire ou de m’avancer à chaque fois que j’ai des doutes, je n’aurais jamais mis un texte en ligne!

D’ailleurs, dans le cas de Birdman, les doutes n’ont jamais été aussi grands : revoir aujourd’hui 12 Years a Slave ou the Act of Killing ou les films de Denis Villeneuve ou Christopher Nolan, je ne pense pas que je regretterais mes prises de position sévères – sûrement que je voudrais reformuler les idées, mais le jugement général serait le même. Pour Birdman, par contre, j’ai des doutes, je n’ai pas encore vu d’analyse digne de ce nom qui pourrait vraiment m’amener à me remettre en question, mais il y a des débuts d’arguments intéressants à gauche et à droite, des personnes dont je respecte l’opinion qui me donnent tort, alors peut-être qu’en revoyant le film je changerais d’idée – mais en même temps, je ne pense pas que je verrais autrement la division super-héros / Grand Art ou la manière de réfléchir l’acteur, c’est plutôt l’importance que j’accorde à ces idées que je relativiserais, car peut-être sont-elles mineures dans l’ensemble du film. Au pire, alors, mon texte pourrait peut-être servir de correctif, de point de vue alternatif ou d’une petite théorie de l’acteur (juste ça, c’est pas mal je trouve, j’étais content de pouvoir résumer en un paragraphe mon idée de l’acteur!)

Rappelons-nous l’ami Kant : nos jugements esthétiques tendent vers l’espoir d’un accord commun, c’est-à-dire que quand je n’aime pas Birdman, j’ai l’impression que personne d’autre ne peut aimer Birdman, même si j’ai l’évidence du contraire sous les yeux. Mon jugement demeure purement subjectif, mais il me donne pourtant l’impression qu’il est objectif, que mon amour ou mon ennui devrait être partagé par tous. Il faut toutefois résister à cette sirène de l’objectivité, et se rappeler non pas que j’ai peut-être tort, ce qui supposerait qu’il y a un « bon » jugement « correct » possible sur une œuvre, mais bien que d’autres regards sont possibles. Ce qui, encore là, ne veut pas dire qu’il faut que je nuance mon regard en prenant en considération celui des autres, mais bien que j’explore à fond mon regard pour ne pas le confondre avec les autres regards possibles – de toute façon, qu’est-ce que j’en sais, des autres regards? Je ne peux que les supposer, alors aussi bien parler de ce que je connais d’expérience, c’est-à-dire ma propre relation à l’œuvre. Nuance encore : il ne faut pas pour autant se fermer aux autres expériences, refuser le dialogue et s’enfermer dans son opinion, mais bien ouvrir le dialogue en exprimant la sienne, rester fidèle, donc, à sa pensée, sans pour autant dénaturer l’œuvre en se l’appropriant, ce qui ne sera jamais possible (l’œuvre n’appartient à personne, pas même à son auteur).

Et c’est ce qui est le plus difficile en critique : rester sincère dans son appréciation, transmettre adéquatement au lecteur son engagement personnel, c’est-à-dire trouver les meilleurs mots pour exprimer son sentiment (parce qu’écrire que la direction photo est belle, rien de plus facile!), sans pour autant couper la parole à autrui. Mais un texte assassin ou louangeur qui va à l’encontre de la masse est beaucoup plus fragile que d’autres, parce qu’il risque d’être mal perçu, parce qu’il va toujours être décrié comme un « mensonge », une manière de se faire voir en se distinguant violemment des autres, ou pire, une manière de se hisser sur leurs têtes pour affirmer sa supériorité. À mon avis, c’est à peu près impossible de bien transmettre cet aspect personnel pour le lecteur ponctuel, celui qui tombe sur ce blogue pour la première fois ou qui lit Panorama sans regarder qui écrit quoi : ce que je dis dans mon texte sur Birdman est très près de ce que je défends ici, alors même si on trouve que mon évaluation passe à côté du film, on peut au moins, je pense, savoir que je l’ai écrit sans même avoir à chercher mon nom en haut de l’article. Mais pour le lecteur qui tombe sur mon texte par hasard, comment peut-il savoir que ce sont des idées qui me tiennent à cœur? Il peut bien penser que j’exagère avec mon truc sur le non-acteur, que même si c’est vrai ce n’est pas si important, qu’il y a bien plus beau ou intelligent autour. Et peut-être que c’est vrai pour lui, mais qu’y puis-je si ce ne l’est pas pour moi?

Parce que moi, j’ai pensé au non-acteur, alors je parle du non-acteur. Il ne faut pas me demander de voir autre chose, ce sont mes yeux, c’est important pour moi l’acteur, alors ça m’irrite de le voir malmené comme cela. Est-ce que je passe à côté de quelque chose de plus grand parce que je reste trop collé à mes propres obsessions? C’est une possibilité, mais encore là, il n’en revient pas à moi de parler des obsessions des autres. Ma critique reflète un point de vue possible sur le film (le mien), je n’essaie pas de convaincre qui que ce soit que j’ai raison et que les autres ont tort, seulement d’exprimer ce que j’ai vu ou non dans ce film.

La maudite question de l’objectivité, encore : est-ce que je devrais tempérer mon opinion du film par une énumération de ses qualités, techniques ou autres? Mais si les qualités que je reconnais m’indiffèrent, pourquoi en parler? Et si ça ne m’intéresse même pas de parler des « qualités » et des « défauts » d’une œuvre, des termes qui sont pour moi absurdes dans le contexte d’un jugement artistique? Et si, quand je mets une note pour Panorama, je n’essaie pas de comparer le film avec ses pairs pour lui trouver une place dans l’histoire du cinéma, mais que j’évalue plutôt le plaisir ou le déplaisir que j’ai eu devant le film, ce qui est toujours lié, pour moi, à ce que peut m’apporter la vision du monde portée par l’œuvre? Parce que de toute façon, je ne pense pas que je pourrais faire ça, juger « objectivement » un film par rapport aux autres, une manière de penser la critique qui ne m’intéresse pas du tout, comme j’en ai déjà parlé. Quand j’écris une critique, il n’y a qu’une chose qui m’intéresse : rester le plus fidèle possible au sentiment que j’ai eu en salle, parce qu’il n’y a pas d’art sans ce rapport personnel à l’œuvre. Ce n’est pas du narcissisme, c’est une nécessité, le seul accès possible à l’œuvre puisqu’elle n’existe pas en dehors de ce qu’un spectateur pense d’elle. Alors relativiser mon opinion par des qualités ou des défauts que d’autres spectateurs pourraient apprécier ou dénigrer, ben, c’est évident que c’est dans le chemin de ce que j’ai à dire, en plus d’être une négation de l’art, de ce qui constitue sa valeur spécifique. Et franchement, si d’autres personnes voient des qualités dans Birdman, ils n’ont qu’à l’écrire (ils ne se sont pas gênés que je sache!), pourquoi devrais-je essayer de penser à leur place?

D’ailleurs, dans Birdman, Riggan attaque vers la fin du film une critique de théâtre en lui disant qu’elle a la vie facile, qu’elle n’a pas à s’engager dans son écriture, qu’elle ne fait que se tenir en retrait, là dans la foule, à juger de haut le travail des autres. C’est la vision la plus clichée et la plus dommageable qui soit de la critique (et le film l’endosse clairement, Iñárritu et ses scénaristes ne se gênent pas pour le dire en entrevue non plus) : même si la critique ne se met pas à nu au même titre que l’artiste, même si la critique est beaucoup moins vulnérable que l’artiste, elle doit tout de même faire preuve d’engagement personnel. La critique qui se tient en retrait ne vaut rien, elle mériterait toute la colère de Riggan. En outre, une bonne critique ne juge jamais de haut, mais toujours de bas, la plus grave erreur que puisse commettre une critique est de se penser au-dessus d’une œuvre – même devant un film qui me semble défendre les vertus de l’insignifiance, je me dois de rester humble et de concéder qu’il y a là quelque chose de plus grand que moi (et de plus grand que son cinéaste). Ce n’est pas évident à transmettre dans l’écriture (dans ce cas-ci, je ne pense pas que ça passe), parce que normalement on associe la grandeur au chef d’œuvre, à ces films qui nous font bien sentir qu’ils nous dépassent. On ressent cette grandeur quand on a de la difficulté à exprimer un film, quand on dit “ah c’est génial, mais il faut que tu vois, je n’arriverais pas à t’expliquer”, et c’est tout le contraire quand on n’aime pas, parce que là les mots viennent facilement, on sait pourquoi on n’aime pas, on dirait que c’est une évidence, et c’est peut-être bien pourquoi on n’aime pas, on se dit “c’est juste ça”. Mais il faut se rappeler que la grandeur n’équivaut pas nécessairement à quelque chose de « bien », l’art est plus grand que moi par nature, que je le trouve profond ou non, car l’œuvre ne m’appartient pas, elle est indicible même si moi je trouve facilement des mots pour la dire.

Et c’est tout le fond du problème : Birdman me parle très peu, alors je saisis les quelques mots que le film m’inspire et je me dis, bof, alors que de toute évidence, pour d’autres, les mots ne suffisent pas (les miens encore moins). Si Birdman était quelque chose de simple, d’évident, de platement objectif, il n’y aurait pas de querelles possibles, pas de dissensions, on verrait tous la même chose, le même objet, et on finirait tous avec les mêmes mots dans la bouche (c’est la fin de mon article, le Birdman est Birdman, ce qui est une négation de l’art). Alors si je veux parler d’art, et non d’un objet, je ne peux pas adoucir ma critique parce que d’autres personnes ne pensent pas comme moi, il faut au contraire embrasser la dissension, la pluralité des points de vue, et essayer de définir le plus précisément possible ce que moi j’ai pensé, en écartant ces vilains doutes qui proviennent surtout d’une pression des pairs (en gardant ceux qui sont mieux fondés…)

Alors pour répondre à la première question (c’est plaisant jouer au contrarien?), il serait malhonnête de répondre franchement « non ». Dans le cas de Birdman, comme pour d’autres exemples dans le passé, je suis toujours très conscient du discours qu’il y a autour du film (en fait, je n’écris presque jamais sans avoir fait un minimum de lecture, d’abord parce que j’écris mieux en me positionnant à partir d’un autre argument, que je sois en faveur ou en défaveur avec celui-ci, et ensuite parce que je trouve ça inutile de répéter ce qui se dit ailleurs, alors j’essaie autant que possible d’éviter, ce qui est souvent futile, mais bon). Bien sûr, donc, que je savoure cette petite rébellion contre la norme, il y a tout de même là un beau défi, ça part des discussions, et vous devriez savoir, après cinq ans sur le web, que j’aime beaucoup le dialogue. En même temps, exagérer pour me faire entendre, ce n’est pas mon truc, et en écrivant un tel texte, le plus ardu est précisément d’éviter cette impression : avec 12 Years a Slave par exemple, je pouvais me permettre de rentrer à fond dans les critiques positives du films parce que j’avais genre 5000 mots pour me défendre. Je n’aurais pas pu le faire autrement, par peur, justement, de vouloir créer une controverse facile (et il faut dire, en plus, que dans ce cas-là, descendre la critique aidait mon propre argument, je ne l’aurais pas fait sinon).

Quant au « et si tu te trompais? », la réponse devrait être évidente à ce point : non! Impossible de me tromper puisque ma critique est très fidèle à ce que j’ai pensé du film. Si j’avais écrit une critique positive, là, je me serais « trompé », ou plutôt j’aurais menti. Pour que je me « trompe », il faudrait que le film soit objectivement bon, et ça, ça ne veut rien dire; même si toute l’histoire du cinéma finit par me donner « tort », il reste qu’assis dans cette salle, Birdman m’a ennuyé. Une critique honnête ne peut pas se tromper, elle peut changer d’avis lors d’un deuxième visionnement, mais cela n’infirme en rien ce qu’elle a ressenti la première fois. En théorie, chaque nouveau visionnement d’un même film engendre une nouvelle critique, une nouvelle appréciation; parfois les changements sont mineurs, d’autres fois non. Si je revois Birdman à la maison et que je tombe en amour avec le film, une nouvelle critique s’imposera. Et, oui, il serait tentant alors d’effacer ma première impression pour la remplacer par la nouvelle, mais je perdrais ainsi quelque chose de précieux, un souvenir qui pourrait m’informer de ma relation à l’art, qui dit quelque chose sur moi et sur le film – car si le film n’est rien en dehors de l’interprétation d’un spectateur, peu importe le futur, je ne peux pas nier que présentement Birdman équivaut à ceci pour moi. Et même dans le futur, si je revois le film, ma première impression va hanter mon deuxième visionnement, je vais voir deux films en même temps, celui que j’ai vu la semaine dernière et celui que je reverrai à ce moment. Peut-être que je me dirai « ouf, à quoi je pensais alors? », mais c’est donc dire que ce « alors » continue de m’influencer, de participer au présent – pourquoi le nier?

Enfin, pour conclure : si je retourne ces temps-ci voir des films d’action des années 80, c’est justement parce que ceux-ci ont déjà été importants pour moi, formateurs dans un sens de ma cinéphilie (je n’étais pas cinéphile quand je les ai vus, mais ils ont sûrement un rôle à jouer dans mon amour du cinéma qui s’est déclaré plus tard). Je pourrais effacer ce moi adolescent et en rire en disant que j’étais bien naïf et aveugle au vrai potentiel du cinéma, mais ce serait me couper d’une partie de mon histoire, juger mon passé à l’aube de mon présent. Je ne me trompais pas en aimant ces films autrefois, c’est mon regard qui a changé, à quoi bon nier ce que ses films ont pu m’apporter alors?

Conclusion : si la critique est subjective, alors il faut assumer ce que cela veut dire, c’est-à-dire, tout simplement, qu’il n’y aura jamais (heureusement) de consensus en art, sauf pour les pièces de musée, mais ça c’est une autre discussion…

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *