2 notes brèves sur la critique

Quelques notes sur la critique, à partir de deux citations rencontrées récemment :

1. Jarvis Cocker (chanteur du groupe Pulp, et un parolier exceptionnel), en entrevue à Pitchfork

I’ve never thought, “Oh, I’ve got to write songs about normal people or real life.” When people set out to write a song aimed at the common man—I mean, I don’t even believe that that person exists—that’s when you get really horrible, preachy, vague, waffly songs. I hate those songs. If you want to be a creative person, the big thing is to locate your own creative voice, which can be quite difficult. When I went to art college, I would read books about famous artists of years gone by and think, “Oh, well, if I went and lived in Marrakech and ate only oatmeal and bananas for a year, I’d become really artistic,” as if there’s some kind of recipe. But instead of looking off into the distance, try and concentrate on your immediate surroundings and you will find that you already have a unique take on the world. It’s just that you might not recognize it. The key to locating it is by being specific and writing about the details of situations, because a detail proves that you were actually there and lends authenticity to what you’re writing. And the weird thing is that, by being more specific, it opens things up and makes it universal.

C’est la dernière partie surtout qui m’intéresse dans ce passage et que j’ai envie d’appliquer à la critique : quand on parle de ce jeu de yo-yo entre la subjectivité et l’objectivité du critique, on entend souvent cette idée comme quoi un critique devrait appuyer son jugement subjectif sur les faits objectifs de l’œuvre; il faut décrire qu’est-ce qui, dans le film lui-même, justifie notre réaction à celui-ci. Ou, par analogie avec ce que dit Cocker dans cette entrevue, il faut être spécifique et décrire des détails qui prouvent qu’on a bien vu le film – mais c’est cette opération même de choisir les détails qui est hautement subjective, qui fait part d’une perspective unique sur le monde, comme dit Cocker. Par exemple, dans ma critique de Birdman, je choisis d’aborder avant tout l’angle de l’acteur, même si ce n’est pas l’enjeu central du film, parce que ce thème me parle plus que d’autres. Où est « l’objectivité » ici? On pourrait peut-être tous s’entendre pour dire que Birdman parle de l’acteur, au moins un tout petit peu, mais si on ne dit que ça, qu’il s’agit d’un des thèmes du film sans aller plus loin, alors on ne dit pas grand-chose (et je serais plus prêt à parler d’un consensus que d’objectivité). De même, on pourrait tous s’entendre pour dire que la majorité du film est constitué d’un plan-séquence, mais à moins d’accorder une valeur en soi à la virtuosité technique, on ne dit pas grand-chose non plus. D’ailleurs, je n’ai même pas remarqué le plan-séquence durant la projection, dans la mesure où j’en avais conscience, mais il n’était que rarement le centre de mon attention; je me concentrais surtout sur autre chose, alors je suis moins porté à vouloir le célébrer, son accomplissement étant demeuré en arrière-plan dans mon esprit (autrement dit, au-delà de ce que peut signifier ou non ce plan-séquence, je ne l’ai pas vraiment vu en partant et je ne serais même pas porté à vouloir en parler, mais à quelque part il le faut bien car la démarche demeure inusitée).

Bref, l’idée qu’il faut baser sa critique sur des éléments présents dans l’œuvre n’est pas fausse (évidemment), mais cette opération de description n’a rien d’objectif. La subjectivité commence dans l’acte de voir (comment mes yeux parcourent l’image, sur quels détails ils s’arrêtent) et c’est ce qui est à la base de la majorité des dissensions : si tous avait vu le même Birdman que j’ai vu, le film ne se retrouverait pas au sommet des palmarès de fin d’année (et vice-versa j’imagine). Comme dit Cocker, la subjectivité commence dans l’acte d’observer, de voir, dans les détails choisis et/ou retenus, et non, comme on semble le croire souvent, dans l’interprétation qu’on en fait. En vérité, l’interprétation est déjà contenue (plus ou moins implicitement) dans la description.

2. David Bordwell, dans un de ses articles sur Adieu au langage

Critics put off by Godard, I think, have too limited a notion of what criticism is. They seem to think that their notion of cinema, fixed for all time, is a standard to which every movie has to measure up. They are notably resistant to a simple idea: We can learn something from films. Not only can we learn things about life but we also learn things about cinema. We learn things that we never realized that film can do.

But then, how many critics actually want to learn something about cinema, which can only happen the way we learn anything: by wrestling with something that strikes us as difficult?

Celle-là parle d’elle-même…  Disons tout de même :  je comprends ce qu’on peut trouver « difficile » chez Godard, mais ce n’est pas un mot qu’un critique devrait utiliser. Car de quoi provient cette « difficulté »? Le propos du film, s’il en a un, n’est pas évident, il n’y a pas de récit à proprement parler auquel se rattacher, l’esthétique est parfois agressive (brusque changement de volume par exemple), mais tout cela ne paraît difficile que si l’on définit le cinéma en certains termes; pour celui qui s’ouvre à un cinéma expérimental, non-narratif, il n’y a pas de difficulté à surmonter. Ça ne veut pas dire que le film devient illico compréhensible, mais ce côté obscur n’apparaît plus comme une difficulté – c’est une propriété de l’œuvre, à analyser pour ce qu’elle vaut. Le problème, en fait, c’est de reprocher au film cette obscurité : le film l’est, obscur, mais l’obscurité n’est ni une qualité, ni un défaut en soi, pas plus que la clarté, tout dépend du contexte. Et un tel reproche est souvent une manière de déguiser sa paresse puisqu’en général on n’a pas trop envie de creuser une obscurité qui nous rebute. On peut bien ne pas aimer Godard, mais refuser de s’engager dans son cinéma n’est pas digne d’un critique (je ne dis pas ça parce que c’est Godard, un critique ne peut tout simplement pas refuser de s’engager dans tout type de cinéma).

Et de toute façon, comment parler d’un cinéma « difficile » quand il est aussi ludique et riche pour les sens que celui de Godard?

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

2 Comments

  1. Paul Landriau
    27 décembre 2014
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    Amen! Et joyeuses fêtes! Que 2015 soit le terrain d’expériences aussi « difficiles » que celle de l’ADIEU AU LANGAGE.

    • Sylvain Lavallée
      27 décembre 2014
      Reply

      Merci! Et bonne continuation avec Points de Vue pour la nouvelle année!

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