Publié dans Critiques

Mommy (2014), Xavier Dolan

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Mommy (2014), Xavier Dolan Publié le 10 décembre 20144 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(J’avais commencé ce texte il y a environ un mois et demi, en sortant de la salle. J’étais sur une lancée, emporté par l’impact du film, et pouf, j’ai été interrompu par je ne sais plus quoi, un texte plus pressant, alors l’inspiration n’était plus la même en y revenant cette semaine. Ça donne cet aspect bancal, côté ton, et j’ai probablement perdu des idées au passage. D’un autre côté, j’aime mieux publier cette critique aujourd’hui, quand on a tous pris une certaine distance face au film et qu’on est peut-être plus prêts à le voir sous un autre angle. Parce qu’on a vu ce que ça fait cet été…)

Qu’on aurait aimé l’aimer celui-là, participer à la liesse nationale, embrasser sans hésitation tout ce qu’il y a de beau et fort dans ce Mommy palmé, que l’on espère oscarisé (pas moi, d’autres) et qui sera inévitablement Jutrasisé! Je ne veux pas faire les rabat-joies, c’est souvent très bon Mommy, mais, mais…

Je ne répéterai pas tout ce qui a déjà été dit de bien sur le film, suffit de lire n’importe quelle critique d’ici ou d’ailleurs, et pour l’essentiel je suis d’accord (ah, quel souffle, quels actrices/acteurs (avec mention spéciale pour Suzanne Clément), quelles émotions, etc.), alors il ne faudrait pas voir ce qui suit comme une lecture entièrement négative du film, même si je dois avouer que mes réserves m’empêchent de vraiment l’aimer, ce Mommy, ce qui finit par être frustrant parce que parfois c’est beau en estique. Mais, mais, mais…

Procédons en ordre, spoilers à prévoir.

1. Le Langage

Je commence par le langage parce qu’il y a des niaiseries qui ont été dites à ce sujet, au Devoir entre autres¸ Christian Rioux et Paul Warren s’étant tous deux plaints du déversement de joual et de l’acadianisation de notre pauvre français malmené. Il me semble pourtant évident que ce langage vulgaire très écrit (personne ne parle de même, on s’entend) sert à couper les deux personnages du monde, à leur donner un langage à eux (à l’opposé de Kyla (Suzanne Clément) qui est coupée du monde parce qu’elle n’a pas de langage du tout). C’est clair dès la deuxième scène, quand Die (Anne Dorval) dit qu’elle parle le français, mais pas le français de France. En fait, elle ne parle même pas le français québécois, elle parle son français. On a beaucoup parlé du crisse de format 1 : 1 (je n’ai rien contre l’idée, c’est juste qu’il semblerait que c’est tout ce que la critique a retenu de ce film), mais le langage de Die et Steve (Antoine-Olivier Pilon) sert exactement la même fonction d’isolement.

Et cette logorrhée d’insultes ultra-punchée est l’une des plus belles choses du film, parce que rapidement on entend l’amour derrière les invectives et on finit par partager et accepter leur langage, et crisse de vache devient je t’aime. Sauf quand ça veut dire crisse de vache, mais le film, les acteurs en premier lieu, nous apprend à faire la différence, d’où notre intimité avec les personnages : on partage leur langage à eux… Ce qui me donne presque envie de sortir mon Wittgenstein et de rappeler, pour les sieurs Rioux et Warren, que le sens d’un mot dépend du contexte dans lequel il est utilisé et que le problème de Die et Steve est justement que leurs interlocuteurs n’entendent pas (on les comprend) ce que veut vraiment dire crisse de vache quand eux le disent. Leur langage les réunit tout en les séparant du reste du monde – je vous laisser décoder ce que ça nous dit sur le Québec d’aujourd’hui (n’oubliez pas le père manquant et la difficile accession au monde adulte dans l’équation). Alors un français malmené? Ce film ne pourrait pas exister dans un français normatif.

Mais c’est une arme à double tranchant, ce langage, cette proximité (créée aussi par le cadre, bien sûr, qui permet moins de les emprisonner, comme on l’a tant dit, qu’à nous rapprocher d’eux) et c’est là que le problème survient : en gros, Dolan est incapable de voir plus loin que ses personnages principaux (diagnostic déjà établi par Georges mais-bon-Dieu-ce-qu’il-me-manque Privet à propos de Laurence Anyways (que je n’ai pas vu) par ces mots qui disent tout : “Regardez-moi tel que je suis, même si vous ne valez pas la peine que je vous regarde.”) Et dans Mommy, Dolan est à deux doigts de pouvoir y échapper, peut-être surtout parce que le monde extérieur est moins présent à l’image. Le narcissisme souvent reproché (à raison) à Dolan n’a rien à voir avec sa présence à l’écran, et tout avec sa manière de représenter (ou pas) tous ceux qui sont exclus de sa vision du monde.

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2. Les Autres

Pensons à ces deux scènes : Die vient chercher son Steve dans un centre de détention où il a déclenché un incendie. Die étant Anne Dorval, elle ne peut pas éprouver beaucoup d’empathie pour un employé d’institution, elle a sa diatribe à jouer, quelque chose comme un tic d’auteur dolanien, alors vlan la colère qui ressort. Plus tard, Die se déverse de façon semblable, pour des raisons absurdes, sur une caissière – dans les deux cas, peut-être que la gratuité de l’attaque (surtout pour la caissière) devrait créer un malaise par rapport au comportement de Die, mais il est impossible de le penser puisqu’on devrait les trouver ben drôle ces invectives, on devrait se régaler des dialogues de Dolan, de leur verbosité inventive, aux dépens de cette figurante. Cet humour voulu nous place illico du côté de Die, pas moyen de penser à l’autre qui n’est qu’un prétexte à la blague, pas moyen de penser que Die va « trop loin » (enfin, on peut le penser, je l’ai fait, mais le film ne nous y invite pas).

Je disais que les crisse de vache veulent parfois dire je t’aime, mais c’est le cas uniquement lorsque les crisse de vache sont adressés à Die, Steve ou Kyla; pour les autres, il est fort probable, quoique incertain, que ça veuille vraiment dire crisse de vache. De plus, le film nous garde si près de Die et Steve qu’il nous empêche de penser le point de vue de l’Autre, nous sommes habitués à ce langage et on ne comprend plus pourquoi les autres n’entendent pas les je t’aime derrière les crisse de vache. Alors quand une caissière se fait insulter, le film ne peut pas nous faire comprendre sa réaction hébétée, on est complètement avec Die qui voit ça plus comme un jeu. Et cette proximité finit par briser le film parce que les personnages principaux sont exonérés de toute faute : il n’y a rien d’aberrant dans le langage de Die, c’est la caissière qui ne le comprend pas, mais nous on comprend alors on se met au-dessus d’elle, on la juge pour son ignorance même si elle n’a pas passé autant de temps avec Die que nous. Je ne dis pas qu’il ne faut pas l’accepter, le langage de Die, il le faut, mais il faut aussi nous laisser penser ce caractère aberrant, sinon on n’accepte rien du tout, il n’y a aucune différence à accepter si elle n’est jamais confrontée à autre chose qu’elle-même.

Tout cela se fait plus évident dans le cas de cet autre Autre maltraité : la famille de Kyla qui pour ainsi dire n’existe pas. Kyla vit un traumatisme (une mort d’enfant laisse-t-on sous-entendre, assez clairement), mais on a l’impression que son sentiment d’emprisonnement vient moins de cette tragédie récente que de toute la structure familiale, patriarcale, bourgeoise. Son mari et son enfant étant pratiquement absents du film, un arrière-plan qui ne sert qu’à l’arracher à la liberté qu’elle peut retrouver avec Die et Steve, on finit par les mépriser, parce qu’ils n’ont aucune individualité, ils ne sont que des vagues symboles de cette prison patriarcale. Alors la fin, le « dilemme » de Kyla, devient complètement vide : pourquoi décide-t-elle de retourner vers sa famille? Pourquoi les suivre à Toronto? Elle dit qu’elle n’a pas le choix, mais pourquoi n’a-t-elle pas de choix? Il suffisait pourtant de donner un peu de temps d’écran à son mari, montrer qu’il cherche à rejoindre sa femme mais ne sait pas comment s’y prendre par exemple, plutôt qu’avoir l’air de se contrecrisser de ce qu’elle vit, pour sentir qu’il y ait un véritable dilemme pour Kyla. Plus simple encore :  montrer que Kyla y tient à sa famille, ce qui n’est jamais fait, comme si ce lien familial tenait de l’évidence, comme s’il n’était pas possible de le questionner. Mais il n’y a là rien d’évident puisque cette famille est représentée comme porteuse de désespoir… Le problème, encore une fois, c’est le sentiment de proximité, le film n’est pas capable de voir plus loin que les trois personnages principaux, alors dans ces termes la famille de Kyla ne peut être qu’un prétexte pour briser l’harmonie du trio, elle n’a pas le droit d’exister suffisamment pour montrer pourquoi elle est cause de désespoir. Elle l’est et c’est tout, elle n’est qu’une nécessité de scénariste : il faut que le monde soit une prison et on n’y échappe pas. Pourquoi une prison? Pourquoi s’y enferme-t-on volontairement comme Kyla? Mystère.

Bref, le monde ne vaut rien, sauf les trois personnages principaux. Il faut accepter la différence de Steve et Die, il faut s’ouvrir à eux comme le fait Kyla, mais il n’est jamais question d’accepter aussi le monde, ou même d’essayer de comprendre son point de vue sur le trio, ce monde étant toujours représenté par des stéréotypes trop indéfinis justifiant in fine son rejet. D’où le narcissisme souvent décrié : le monde se porterait bien mieux si on était tous des Xavier Dolan. Évidemment, puisqu’il est incapable de représenter le reste du monde.

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3. Patrick Huard

J’ai déjà dit tout le mal que je pense de Patrick Huard comme réalisateur, mais je ne pense pas avoir déjà dit tout le bien que j’en pense comme acteur; voilà chose faite. Malheureusement, comme la plupart des gens d’ici, il lui manque un bon cinéaste capable de travailler à partir d’un être plutôt que d’un rôle écrit, et Mommy, en cela, ne fait pas exception : notre Patrick, Paul dans le film, semble d’abord être un bon gars, mais évidemment, il n’est ni Anne Dorval, ni Suzanne Clément, ni etc., alors il finit par se faire rattraper par le mépris.

Paul, un avocat, vient aider Die et Steve à se défendre en cour contre le type que Steve a brûlé. Ils mangent tous les trois dans un Wendy’s et Paul trouve ça pas mal idiot des hamburgers carrés, mais, oh, c’était le restaurant préféré du père à Steve, malaise. Comme Paul ne pourrait pas être accepté dans le monde de Dolan, il doit nécessairement être mauvais, il ne peut pas y avoir de nuance, alors il ne peut pas faire quelque chose d’aussi simple que présenter ses excuses à Steve. C’est un détail, mais il est éloquent : il a déjà été fort bien établi depuis le début du film que Steve a une très haute opinion de son père et qu’il ne laisserait personne le remplacer facilement, alors son hostilité envers Paul tient de l’évidence. Peu importe qui est Paul, puisqu’il n’est pas le père de Steve, il est d’emblée honni – autrement dit, il n’est pas nécessaire que Paul soit dépeint comme “mauvais”. Pourquoi l’est-il alors? Parce que comme la famille de Kyla, le film ne lui octroie qu’un rôle fonctionnel (oh, le vilain mot!) : il a une fonction narrative (sceller le drame en provoquant Steve) et rien d’autre. Qui il est, peu importe, comme tous les autres personnages secondaires il ne sert qu’une démonstration (de la violence du monde, voir plus loin). D’ailleurs, Steve n’a pas besoin d’accepter Paul, le film (et sa mère) lui demande seulement de faire semblant qu’il l’accepte, autrement dit Paul est toujours considéré comme un intrus dans le monde de Dolan, sa présence à l’écran est autant utilitaire qu’indésirable (il n’est qu’un vague arrière-plan jusqu’à ce que son aide devienne utile).

Alors le mélo en souffre : une bonne scène de mélo nous montrerait par exemple (oui, oui, un critique qui dit à un cinéaste comment faire son film…) que Paul pourrait être un bon père (même s’il a ses défauts, se laisse emporter, il faut des nuances des deux côtés), mais que Steve ne peut pas l’accepter parce que Steve est tel qu’il est. Il y aurait alors une tension, on pourrait à la fois comprendre pourquoi Steve n’arrive pas à l’accepter et pourquoi c’est tragique qu’il ne le puisse pas (puisque c’est ce rejet qui l’amène finalement en institution). Mais si Paul est un gros cave, alors Steve a raison de l’envoyer chier, ce qui justifie l’isolement des personnages… Car l’idéal proposé par Mommy consiste en une vie narcissique les trois ensemble, hors du monde, dans le leur; comme on ne peut pas vivre hors du monde ils finissent par être rattrapés, mais Dolan est incapable de montrer pourquoi il faut vivre dans le monde malgré tout, pourquoi cet idéal ne vaut pas tripette. Et il est fort probablement vrai que le monde ne serait pas capable d’accepter un Steve et que ce rejet est une tragédie, mais rejeter le monde en retour n’est pas la meilleure réaction qui soit…

La scène suivante, le karaoké, est d’ailleurs un bel exemple de cette pensée à sens unique : c’est beau, Steve qui monte sur scène, chante sa chanson « kétaine » devant une foule hostile (je mets des guillemets car le film montre bien que le kétaine de l’un n’est pas le même que le kétaine de l’autre), c’est triste l’humiliation qu’il subit en retour – du moins, ce le serait si Dolan n’avait pas passé tout le film à humilier le reste du monde sans trouver ça triste pour autant. Qu’une caissière se fasse humilier, c’est drôle, mais si Steve se fait insulter, c’est triste? Je ne devrais pas avoir à expliquer ce que cela signifie… Ou encore : la violence de Steve fait peur uniquement lorsqu’elle est dirigée contre Die ou Kyla, c’est-à-dire les autres Élus. Il peut brûler le reste du monde, who cares?

En fait, Dolan méprise moins le monde qu’il l’ignore, il le présente comme irrémédiablement violent (Paul frappe Steve au visage) pour créer le drame entre ses personnages, mais on n’a aucune idée de ce que cette violence peut signifier ou de quoi elle peut émerger (je disais le patriarcat plus haut, mais en réalité j’en doute, comme on le verra plus loin, cette impression vient surtout du fait que la famille de Kyla n’est pas définie, alors il fallait bien que je projette quelque chose sur ce néant pour tenter de comprendre l’emprisonnement ressenti par Kyla). Dès l’ouverture, la violence se manifeste : un accident de voiture, le monde heurte Die de plein fouet (mais Die se relève, tenace, elle est plus forte que le monde, ce qui pourrait être beau, inspirant, si le monde n’était pas rejeté du même geste, par une absence de profondeur de champ, caméra collée sur sa personnage et rien d’autre). Encore plus évident, à la fin, quand Die ramène Steve en institution : la violence avec laquelle l’accueille les infirmiers, une manière d’accentuer le drame aux dépens des précieuses nuances, nous montre bien à quel point le monde ne vaut rien et n’est pas prêt d’accepter les comportements marginaux, à quel point il n’est qu’une prison (littéralement). Et je suis au moins d’accord pour dire que le monde est violent, qu’il est plus souvent qu’autrement une prison pour l’individu, il ne donne pas souvent envie de vivre en son sein, mais tout cela n’est pour Dolan qu’un stéréotype utile. Le monde n’existe pas par lui-même, il n’a qu’un rôle fonctionnel dans cette histoire, ce qui résulte en un déterminisme con de l’individu condamné parce que le monde est tel qu’il est et ne pourra jamais changer, une impression d’immobilisme qui provient surtout d’un cinéaste incapable de représenter ce monde (l’élan de liberté qui ferme le film est magnifique, mais que vaut-il dans un tel contexte?)

À ce point, il devrait paraître évident que l’estique d’écran carré est une parfaite représentation de la vision de Dolan, de son renfermement sur les seuls personnages qui sont dignes de son amour. Ils ne sont pas emprisonnés par un monde qui ne peut pas les accepter, mais par un cinéaste qui se contrecrisse du reste du monde. Martin Bilodeau avait parlé d’une négation du cinéma dans sa critique publiée à chaud à Cannes, ce que je n’avais pas compris alors (en soi, le format carré n’est pas plus anti-cinématographique qu’un rectangle, un ovale ou un dodécagone), mais il n’a pas tort : en s’aveuglant au monde, Dolan nie bel et bien le cinéma, cet art reposant sur une révélation du monde.

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4. Le rêve patriarcal

Mais l’écran s’ouvre à la fin, et nous voyons tout ce que Steve ne pourra jamais avoir! Le bonheur de l’écran large était éphémère, maintenant il est illusoire! Et là je ne comprends plus rien, c’est une incohérence tellement hénaurme : tout au long, le monde est méprisé, point de salut en dehors des trois personnages, et il y a quand même une impression, même si ce n’est jamais explicite, que le problème du monde provient de son aspect patriarcal (surtout par rapport à Kyla). Mais à quoi rêve-t-on? Précisément à ce que le film a rejeté tout du long : Steve a une blonde! Il se marie! Il gradue! Il a un enfant! Toute cette normalité, cette banalité, que Dolan a méprisée depuis deux heures. Au début de cette séquence, je trouvais ça très beau : il y a certes un côté incestueux à leur vie à trois en dehors du monde, mais elles/il offre un nouveau modèle de communauté, qui ne repose pas entièrement sur les liens de sang (Kyla est étrangère dans leur famille) et qui refuse le père. Il y avait là la proposition d’une alternative à ce monde honni, et le début d’une vision féministe radicale (que l’ami Robin Wood aurait bien apprécié).

Mais que signifie ce rêve? Essentiellement, qu’ils leur manquent un père et qu’une fois le père rétabli, la famille reconstituée, le bonheur est permis. Jusqu’à ce moment, on pouvait voir Die comme une femme se passant bien d’un père protecteur, pourvoyeur. Sa vie n’est pas facile, mais elle se montre capable de la mener; elle ressent l’absence de son conjoint, mais pas d’une manière qui la diminue ou la restreint. Arrive alors ce rêve (qui est clairement le sien, elle rêve à ce que son fils ne pourra jamais avoir avant de le céder à l’État) et tout le film change de sens : sa vision du bonheur, c’est celle du modèle patriarcal usuel, le même modèle qui semble pourtant enfermer Kyla (doit-on y voir une ironie? une distance? impossible de le penser, le film nous emporte dans le mouvement du rêve pour nous tirer les larmes, il n’y a pas de manière de voir ce passage autrement que comme un idéal de bonheur; d’ailleurs, si la famille de Kyla avait été précisée au scénario, on aurait pu dire que c’est cette famille-le problème, et non la famille en général, et ce rêve ferait sens, on pourrait penser qu’une meilleure famille traditionnelle pourrait être source de bonheur). Autrement dit, jusqu’à ce moment, on pouvait penser que Die peut se passer de la présence du père, mais finalement son échec semble provenir précisément de cette absence. Elle ne semblait pas voir Paul comme un père potentiel, elle cherchait son aide professionnelle pour garder son fils avec elle, l’idée de reconstituer une famille semblait très secondaire, envisagée uniquement comme nécessité afin d’obtenir cette aide. Mais finalement, c’est cette impossibilité de se trouver un bon père qui les précipite vers le drame…

Pourtant, la première fois que l’image s’élargit, aucun homme n’est nécessaire, il n’y a que Steve et les deux femmes. Pourquoi alors une telle vision du bonheur? Pourquoi ne pas s’arrêter à ces belles images de Steve, Kyla et Die au bord de l’eau? Je n’y vois qu’une raison : pour accentuer le drame, allonger la séquence, tirer plus de larmes – l’efficacité dramatique (bien forte au demeurant) supplante la logique du film et finit par l’affaiblir, jusqu’à contredire ce qui ressemblait à un féminisme salutaire pour rétablir plutôt le statu quo idéologique. Misère…

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5. Fin

Je disais que ma critique ne serait pas trop négative – difficile à croire après un tel texte (quand même, je n’ai pas ressuscité le format Du cinématographe c., une manière d’indiquer un certain respect pour le film, qui ne démontre pas les travers évidents d’un scénario Sodec Inc. ou d’une mise en scène impersonnelle, sans imagination visuelle). L’écriture, souvent, me fait accentuer des impressions mal définies en salle, qui une fois approfondies peuvent bouleverser du tout au tout ma perception du film, alors il est vrai que j’aime un peu moins ce film maintenant que j’ai écrit tout cela (je l’aimerais probablement plus si je l’avais abordé sur l’angle inverse), mais il s’agit, tout de même, de quelques moments isolés, probablement pas plus que dix minutes en tout sur une œuvre qui en fait 129 de plus. Alors répétons-le en conclusion : oui, Dolan fait un film sur des personnages un peu marginaux qui demeurent grands et forts malgré toute la violence du monde, qui résistent tant et si bien qu’ils parviennent à repousser pour quelque temps l’inévitable, alors quand Dolan filme ces personnages, ce qui se passe entre eux, la communauté qu’ils maintiennent envers et contre tous, c’est beau en estique, mais l’arrière-plan mal défini de toute cette histoire finit par la contaminer.

C’est une question de perspective : la plupart des critiques se sont concentrées sur ce qui se passe à l’intérieur du trio, j’ai regardé ce qu’il y a autour. Prenez cet extrait du (beau) texte de Jacques Kermabon pour le 24 Images :

« Motif récurrent chez Dolan, le trio offre un équilibre dynamique au sein duquel les autres protagonistes peinent à trouver place. La famille de Kyla s’efface au-delà du plausible, et le voisin, interprété par Patrick Huard, n’arrive pas à exister à côté de la complicité vitale et de la passion joyeuse que le trio se bâtit. »

Son texte tourne autour de cette première phrase, le mien autour de la deuxième. Et cette première phrase concerne en fait l’essentiel du film (en termes de minutage), mais le monde en arrière-plan demeure une donnée importante, qui permet de mesurer la force de cet équilibre, cette complicité. Autrement dit, même si ça ne concerne que dix minutes de film, cela influe sur toute notre perception du film (en tout cas la mienne). Le problème tient à ce que cette amitié est définie moins comme une résistance aux forces négatives du monde qu’un vœu de retrait hors de celui-ci, un regret qu’il ne puisse pas être un peu plus comme soi (contrairement à l’artiste idéal, qui lui embrasserait par sa vision empathique l’entièreté du monde malgré tout). Ainsi, quand Kermabon écrit, en conclusion :

« Dans la parenthèse que constitue ce film, les personnages aspirent à un bonheur qu’ils atteignent par moment et qui tient à l’existence du trio qu’ils ont forgé pour faire face. En cela, cet équilibre se révèle plein d’exaltation, à l’image d’un tournage de film, mais tout autant éphémère. Chacun veut croire – et nous avec – que l’alchimie de leur alliance va leur permettre de concrétiser la renaissance à laquelle chacun aspire. Mais on le comprend peu à peu, cette harmonie ne durera qu’au présent, le temps du film, le temps d’entrapercevoir un bonheur possible et impossible, le temps d’une illusion. »

Oh, j’aimerais tant être d’accord, croire qu’avec la force du cinéma Dolan a réussi à conserver éternellement par l’image un bonheur éphémère, une manière, donc, de le faire durer malgré tout et de l’offrir en modèle au spectateur. Ça, ce serait pratiquement la définition d’un chef d’œuvre, tout ce que j’attends de l’art quand il se fait grand, mais que vaut un bonheur qui consiste en un rejet du monde?

En somme, il n’y a pas assez de place pour faire entrer tout le monde dans cet écran trop étroit.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 comments

  1. Petit hors-propos sur mon expérience de salle, ayant été voir le film à Berlin, en version originale sous-titrée en allemand. En lien avec la notion d’isolement par rapport au langage, disons.

    Évidemment, j’étais le seul dans la salle à comprendre un traître mot de ce qui se disait à l’écran, et donc à rire les gags et les jeux de mots tels qu’ils étaient dits en frenglish/joual/québécois/whatever. C’est difficile de rendre un tel langage coloré en sous-titres allemands, où les phrases (et la grammaire en général) sont construites si différemment…

    Bref, durant 2h20, il y avait 1 personne qui riait sur le moment, et 29 autres personnes (petite salle) qui riaient 5 secondes plus tard (après avoir lu les sous-titres), ou ne riaient pas du tout en raison de la traduction. Ou encore pire, qui riaient en raison de la traduction bancale alors que la phrase originale était dramatique au possible.

    Je peux vous dire qu’à la fin du film, 29 têtes se sont retournées vers moi en me fixant comme un pauvre hurluberlu…

    Expérience sympathique, mais un peu marginalisante!

    1. En effet, je ne vois pas comment rendre de tels dialogues dans une autre langue! Il y a une dimension essentielle du film qui en souffre… ce qui m’amène à me demander tout ce que l’on peut perdre quand nous sommes dans la position inverse (c’est-à-dire celle de celui qui lit les sous-titres). Mais peut-être qu’il vaut mieux ne pas le savoir, la réponse pourrait être effrayante.

  2. Merci d’avoir mis en mots certaines impressions de recul que j’ai eu par rapport à Mommy, sur ce rejet du monde, même si le film a provoqué en moi un sentiment d’espoir et d’adversité «contre» le monde (celui qu’on refuse? pour mieux y faire sa place?).
    Quand Dolan fait ouvrir à Steve le cadre, il m’a semblé que c’est à partir de ce moment, quand une certaine communauté semble être possible (malgré tout), que Steve serait capable d’avoir un regard plus large, plus ouvert si on veut, par rapport au monde qui l’entoure. C’est en assurant cette communauté née de la marginalité que le monde des possibles s’offrent. Si Steve est capable d’ouvrir cet écran, c’est que tout semble encore possible! Au moment où cette communauté doivent encore assurer leur propre survie (la lettre que Die reçoit), ce n’est pas Steve qui referme l’écran, mais le réalisateur qui cherche encore à trouver, à travers ses personnages (en refermant son écran large), la manière de faire survivre sa petite communauté (qui risque de s’éteindre) au sein du monde. La tragédie de cette communauté relève d’un combat pour la survie et la liberté que s’offre les personnages est, à mon sens, de faire des choix pour un idéal, aveugle certes, mais surtout utopique en exprimant un autre monde possible (c’est, je crois, tout le cinéma de Dolan, surtout dans Laurence Anyways – Laurence qui tient absolument à sa propre liberté d’expression – malgré les autres, comme vous mentionnez dans votre texte – et qu’en possédant sa liberté marginale, Laurence arrive à vivre au sein des autres). Sans doute, la deuxième fois où l’écran s’élargit (non pas par Steve, mais Dolan), il s’agit d’un monde possible dans lequel la communauté marginale survit, ce qui lui permet d’être au sein du monde, avec le monde, chose que Die croit et y croira toujours en envoyant malgré tout son fils dans une «prison». Peut-être est-ce un acte d’amour, une foi profonde envers la marginalité et, en arrivant à faire vivre cette communauté (avant toute chose, en assurant sa survie), celle-là même serait capable de vivre avec les autres.
    J’ai aimé Mommy, malgré certaines réserves dont vous avez part, et j’espère que mes impressions vous permettra de l’apprécier un peu plus.

    1. Voilà de belles idées – je n’avais pas pensé à qui ouvre et referme le cadre, entre autres. Il y a effectivement un beau sentiment d’espoir qui traverse le film, et qui est parfois très fort (je pense entre autres à l’utilisation de la musique), mon texte est plus négatif que mon impression du film. Mais mes réserves concernent vraiment Dolan qui n’arrive pas à voir le monde, pas Steve ou Die, qui eux manifestent bel et bien un désir de vivre dans ce monde, d’y participer, même si peut-être leurs efforts sont maladroits, mal adaptés. Je comprends pourquoi Steve n’accepte pas Paul par exemple, et je ne peux pas le lui reprocher, mais j’ai de la misère avec le fait que la mise en scène ne lui laisse aucune chance (à Paul), comme si le désir d’être dans le monde des personnages était contredit par leur cinéaste qui condamne d’emblée ce monde par sa mise en scène.

      Tiens, un belle manière de la dire: en proposant sa communauté possible, Dolan ferme tous les autres possibles. Alors ça devient difficile de le voir vraiment comme un possible, ce qui donne par moments cet air artificiel, narcissique, incestueux.

      Merci pour le dialogue, toujours apprécié!

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