Publié dans Critiques Infos La Chute de l'Homme

2015, le temps qui passe et Clint, encore Clint

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2015, le temps qui passe et Clint, encore Clint Publié le 20 février 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2015 est entamé, donc, Du Cinématographe se tient relativement coi et si j’écris aujourd’hui c’est pour annoncer que je crains bien que ce sera la tendance pour le reste de l’année. La raison en est simple : pur et banal manque de temps. Pénurie temporelle d’abord parce que pour Panorama, même si mes textes sont plus courts, ils me prennent en général autant sinon plus de temps à rédiger (parce que je fais plus attention à ce que je dis et à comment je le fais, ce qui est loin d’être une mauvaise chose!), et aussi parce que je suis plus stimulé par la revue que par ce blogue (il était temps de sortir de ma tête, de mes obsessions, de les transposer autrement, et d’avoir quelqu’un (éditeur, rédacteur) qui me relance).

Ensuite et surtout : ça fait très longtemps que je me promets de me lancer dans une écriture de plus longue haleine, ce que j’aimerais enfin matérialiser (littéralement, c’est-à-dire sur du papier plutôt que sur un serveur), projet que je n’arrête pas de repousser pour cause, encore et toujours, de manque de temps. 1D’ailleurs, ne connaissant rien au domaine du papier, s’il y en a parmi vous qui le sont, connaissant, tout conseil, suggestion, avertissement sont plus que bienvenus. J’ai donc décidé qu’il était temps de prendre ce temps, mais pour ce il me faut sacrifier quelque chose, alors Du Cinématographe, pour un certain temps, risque de me servir surtout de lien vers mes textes pour Panorama et de re-publication de mes textes pour Séquences (ce que je devrais maintenant poursuivre de manière plus assidue, mes textes pour la revue imprimée s’en viennent itou) 2Une note comme ça : quand je me tanne de voir la page d’accueil emplie de textes de Séquences, je les relance dans le passé, à leur date d’origine, pour éviter d’avoir un trou de trois ans dans mes archives et une explosion en 2015.. Tout ça demeurant, pour l’instant, assez vague, cela n’implique pas nécessairement d’abandonner ce blogue, que j’aimerais continuer de fournir de manière plus sporadique, peut-être plus anecdotique aussi (ou en tout cas avec des textes de moindre envergure, un peu comme les notes qui suivent).

Aussi, ce site va encore (!) prendre de nouvelles allures bientôt (tellement bientôt que ce sera peut-être déjà fait au moment que vous lisez ceci) – bon, ça fait beaucoup de changements de forme en un an, mais je suis un éternel indécis/insatisfait (et il y a aussi de légers bugs qui me dérangent et une quasi-absence de support de la part du développeur du présent thème, mais là je me cherche des excuses pour ne pas avoir à assumer mon indécision).

Bref, je m’en vais, mais pas vraiment, et les commentaires sont toujours ouverts si vous voulez savoir s’il faut aller voir Fifty Shades of Grey (pourquoi pas?)

***

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Sinon, Clint, encore, notes de visionnement : j’avais vu Dirty Harry il y a longtemps et je m’en souvenais à travers ce qu’on en dit, film pro-justice personnelle, raciste, misogyne, etc. Je l’ai revu et bon, pour la misogynie, ça va : ce n’est pas vraiment le personnage qui l’est, plutôt le film lui-même (les seules femmes à l’écran sont soient nues ou mortes), mais ça ne m’apparaît pas une misogynie remarquable dans la mesure où elle est semblable à ce qu’on retrouve en général dans le cinéma américain (ça n’excuse rien, évidemment). Raciste, franchement je ne vois pas. Et pro-justice : bâtard, sur le thème flic-prêt-à-briser-la-loi-pour-arrêter-un-criminel-avéré, on est loin, très loin de la grandeur de Touch of Evil, mais il faut être aveugle en maudit pour y voir un endossement du personnage de Clint. Même lui ne s’endosse pas! La fameuse scène du stade, la réaction de Clint quand il torture le mec, ce n’est clairement pas un rictus de satisfaction, au contraire, il semble être terrifié par sa propre violence, par le geste qu’il voudrait mais ne peut pas retenir. Le mépris dans le regard de Clint est tourné autant sinon plus vers l’intérieur que vers sa victime. Et si ce n’était pas assez, la caméra prend la plus grande distance possible avec cette action, ce mouvement de caméra hallucinant qui part en plan moyen sur les deux personnages et finit très haut dans le ciel, jusqu’à ce que le stade tout entier semble perdu à quelque part dans des limbes ténébreuses. Je ne dis pas que c’est un film pro-justice officielle, mais il faudrait quand même voir les nuances.

Il y a aussi ce dialogue génial qui préfigure White Hunter, Black Heart : un supérieur de Clint commente sur son magnum “This thing will stop an elephant. Clint : Yeah.” et ensuite, parlant du tueur, “He’s no elephant, Harry. He’s no animal of any kind.” Peut-être que c’est exagéré mais j’aime bien ce genre de renvois étranges, probablement inconscients, d’un film à l’autre : dans White Hunter, Black Heart comme Dirty Harry la figure de l’éléphant sert à remettre en question l’amour de Clint envers un fusil. (Un renvoi rigolo plus sûrement conscient : dans le très beau Space Cowboys, la carrière d’astronaute de Clint tombe en déclin lorsqu’il est remplacé par un singe, comme sa popularité de star a connu un déclin alors qu’il s’est vu affublé d’un singe-acolyte au début des années 80.)

Enfin, il y a un beau texte à faire sur la parenté Dirty Harry Die Hard (au delà de la symétrie des titres). Dirty Harry est le prototype du film d’action, avec son personnage flic cowboy impassible (l’aspect cowboy est certainement volontaire, au-delà de Clint, la dernière séquence jouant de façon patente avec des images de western). Le personnage-type du film d’action est là, et en partie le propos idéologique (même méfiance envers les autorités, même héros individualiste, etc.); je dis en partie parce qu’il y a une dimension critique dans Dirty Harry qu’il n’y a pas dans le film d’action moyen. Die Hard joue aussi avec le cowboy, mais cette fois c’est très autoréférentiel, postmoderne, des clins d’œil au spectateur, le film d’action parvient à une conscience de soi; le cowboy est exhibé en tant que cowboy au fond, plutôt qu’être simplement un cowboy. Ce sont les deux étapes décisives, formatrices, du cinéma d’action tel qu’on le connaît (l’a connu plutôt), et son lien avec le western classique. Détail pour moi émouvant : en bonus sur le Bluray de Dirty Harry, Schwarzenegger parle de l’influence de Clint, le sympathique autrichien ayant décidé de se lancer dans le cinéma pour devenir son propre Dirty Harry; alors si Schwarzenegger ne crie jamais, garde son calme et parle peu, ce n’est pas parce que son anglais est trop mauvais, mais parce qu’il imite Clint! (Il y a aussi beaucoup de similitude avec Stallone : leur solitude, leur éthique du travail, leur anachronisme (ils sont toujours les derniers représentants d’un monde en voie de disparition), leur réflexion sur l’image publique…)

A Perfect World, revu itou : je trouve un peu réducteur de ramener le film à Clint tant la puissance émotive du tout n’a pas grand-chose à voir avec sa présence comme acteur, mais j’aime beaucoup comment il se place ici en position de spectateur. Son regard, à la fin, tout ce qu’il apprend de la relation entre Kevin Costner et l’enfant qu’il kidnappe, le fait que Clint ne sait pas trop à quel point il peut être tenu responsable de ce qui se déroule, et les derniers mots du film, prononcés par Clint, résumant parfaitement ce moment de sa carrière, ouf… C’est tout de même rare de voir ainsi une star américaine en mode spectateur, qui regarde plus qu’il n’agit (ça aide, sans doute, que ladite star soit aussi cinéaste), mais ça revient souvent chez Clint, cette posture du voir qui mène vers l’introspection, un regard auto-réflexif qui complique l’action.

Je parlais dans mon ajout à ma critique d’American Sniper de la parenté entre la scène de sniper dans le dernier Clint et celle dans Unforgiven, mais il y a en fait une plus grande parenté avec celle à la fin de A Perfect World (comme dans American Sniper, il faut juger s’il y a menace ou non). Le tueur en série de Dirty Harry, d’ailleurs, est aussi un sniper, c’est une figure récurrente chez Clint, probablement parce que le sniper choisit sa cible, prend le temps de la juger, il y a donc un moment de réflexion, une suspension de l’action (je ne sortirai pas Deleuze, mais ce serait pertinent), contrairement aux fusillades classiques, basées sur des réflexes.

En tout cas, A Perfect World est sans doute l’un des plus grands films américains des années 90 (il y a un tel calme dans la mise en scène, qui est toute à l’image de la star!)

 

Notes   [ + ]

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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