Publié dans Revue Séquences

Jennifer’s Body / Hazard / the Invention of Lying

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Jennifer’s Body / Hazard / the Invention of Lying Publié le 31 mars 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Trois courtes critiques parues dans le numéro 263 de la revue Séquences, Novembre-Décembre 2009.)

Jennifer’s Body (2009), Karyn Kusama

Le deuxième film écrit par Diablo Cody (scénariste oscarisée pour Juno) conserve le même type de dialogues excentriques qui avaient fait le succès de son premier texte, mais cette fois ils sont au service d’une comédie d’horreur ni vraiment drôle, ni vraiment effrayante. Le scénario penche vers l’absurde : Jennifer (Megan Fox), après tout, devient un succube après avoir été sacrifiée par un groupe emo implorant Satan de les mener vers la gloire… Il est difficile de prendre cette prémisse au sérieux, pourtant le côté satirique est à peine relevé par la réalisation de Karyn Kusama (Girlfight) : bien qu’inventive par moment, la mise en scène reste trop sage, trop retenue, alors que le scénario incite au délire et à la débauche. Le côté gothique de l’image assume en partie la caricature, mais les scènes plus osées, qu’il s’agisse de violence ou de sexualité, ne le sont justement pas, un peu comme le personnage principal, cette Needy (Amanda Seyfried) qui est aventureuse, mais pas trop, sexuellement curieuse, mais juste assez. Comme dans Juno, il flotte ici un relent conservateur, un peu trop inhibiteur dans ce cas, vu le sujet confinant plutôt au trash.

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Hazard (2005), Sion Siono

Shin, un étudiant de Tokyo, décide de fuguer à New York, la ville la plus dangereuse pour les japonais lit-il dans un guide de voyage. Il fuit un Japon trop amorphe pour lui, ou plutôt un pays « léthargique, mais sans répit » comme le répète le narrateur tel un mantra. En arrivant à New York, Shin comprend assez vite que son guide ne ment pas, jusqu’à ce qu’il trouve refuge chez Lee et Takeda, deux voyous bienveillants qui lui apprennent la liberté.

Simple histoire d’éveil à la vie, Hazard est malheureusement miné par l’interprétation outrancière des acteurs américains toujours en mode vocifération. Même si le réalisateur Sion Siono, plus connu pour ses délires grotesques (Suicide Club, Love Exposure) délaisse ici l’horreur, il conserve toutefois ses excès coutumiers, qu’il prête à ses personnages, à Lee surtout dont l’exubérance folle, apparemment synonyme de liberté, ne tarde pas à nous lasser. Le cinéaste se rattrape par son travail d’esthète, filmant la ville à travers des textures granuleuses et des couleurs sales comme Scorsese pouvait le faire dans Taxi Driver, suivant ses personnages dans de longs plans en apparence improvisés. Il y a une énergie dans la mise en scène qui épouse parfaitement l’exaltation de ses personnages atypiques, mais le scénario, empruntant une formule anecdotique inégale, est trop paresseux pour soutenir l’intérêt, alors que le propos, déjà stéréotypé, est souvent trop explicite.

Quelques touches poétiques relèvent l’ensemble, cette scène magique avec des imperméables colorés par exemple, ce vol dans un bar de jazz, ou encore cette narration tenue par Shin enfant, par son double plus jeune de douze ans, une voix poétique rappelant par moment la narratrice naïve de Days of Heaven. De manière encore plus patente, Siono cite Mauvais Sang, le drame poétique de Leos Carax, en en reproduisant le plan final, alors que Shin enfant court sur une piste de décollage en battant des bras pour s’envoler. Comme chez Carax, l’effort est vain, les personnages sont condamnés à rester au sol, la rédemption n’est possible que par l’image qui capte ce geste désespéré.

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The Invention of Lying (2009), Ricky Gervais

Le premier film de Ricky Gervais (créateur de The Office) en tant que réalisateur est bâti comme une parabole sur la valeur morale du mensonge et de son corolaire, la fiction. Dans un monde où tous ne savent que dire la vérité, où tout est pris au pied de la lettre, le personnage joué par Gervais invente le premier mensonge, concept nouveau qu’il met vite à profit. Le scénario est parfois brillant, dans son portrait de la religion comme mensonge confortable, et parfois agaçant, alors qu’il empile les discours moralisateurs enseignant à voir au-delà des premières impressions. Romance oblige, le récit s’enlise en dernière partie, les blagues d’abord nombreuses s’éparpillent, mais les scénaristes réussissent au moins à développer avec cohérence leur concept jusqu’à la fin, rare exploit dans les comédies contemporaines. La réalisation sans profondeur, peinant à garder le récit en vie, n’arrive toutefois pas à repousser complètement l’humour, que les acteurs, heureusement, savent mieux porter, les nombreux cameo venant réanimer un peu ces images banales.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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